Part 4
Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la côte nord d'Amérique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pût arriver. Les tempêtes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de ses vieilles voiles allaient pourtant dépasser en violence tout ce que j'avais pu prévoir.
La navigation de mon navire était sans aucun doute une importante partie de mon voyage transatlantique, mais c'était le travail le moins fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'être un bon matelot, d'être capable de réparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma latitude et ma longitude.
Je préférais de beaucoup être appelé Alain le matelot que capitaine. Je crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait traverser l'océan seul, à condition de savoir manier son navire. Naviguant droit vers l'ouest à la boussole, il ne manquera pas l'Amérique. Il devra la rencontrer quelque part.
Un écrivain américain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, _le Matelot de la dame Loulou_, une très curieuse description de la navigation d'un bateau. Il nous montre l'héroïne de son livre, couchée sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une étoile vers l'horizon, puis se précipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres, pendant toute la nuit, les quatre côtés de la table de loch... Au matin, dit-il, elle avait trouvé sa position et réglé le chronomètre.
Aussi attrayante que cette description puisse paraître au profane, elle est fort loin de la vérité.
Certainement Frank Norris n'eût jamais écrit cela s'il avait été un marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une étoile, on regarde à travers le télescope du sextant vers l'horizon et l'on voit dans un miroir la réflection de l'astre.
Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomètre. Ayant des connaissances mathématiques suffisantes, j'employais les plus modernes procédés de navigation qui sont adoptés sur les paquebots et dans la marine de guerre.
La difficulté est de prendre une observation dans une tempête et par une forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et tangue fortement; les deux mains sont nécessaires pour tenir le sextant et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas tomber à la mer. C'est alors qu'il me fut très utile d'être toujours pieds nus.
Je suis prêt, l'instrument en mains. Où est l'horizon? Une vague énorme apparaît dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'être élevé verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon réel. Avant d'avoir pris mon observation, une nouvelle vague se brise à bord et moi et mon sextant disparaissons dans l'écume. La minute suivante, j'ai pris l'observation, mais j'ai perdu mon équilibre et je dois tout lâcher pour ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux me précipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomètre.
Maintenant je n'ai plus qu'à consulter mes tables de navigation; mais il faut encore avoir quelque esprit mathématique pour être capable de calculer pendant la tempête, au milieu des fortes secousses du navire.
Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position à dix milles près, on peut se flatter d'avoir une excellente approximation.
CHAPITRE IX
Une nuit à la barre.
Deux mois auparavant j'avais quitté Gibraltar pour mon voyage de 4.600 milles, seul à travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant soixante jours je n'avais parlé à aucun être vivant. Les lecteurs de ce récit peuvent penser que cette période de solitude me sembla très dure à supporter: il n'en était rien. Le fait que je n'avais personne à qui parler ne me troublait jamais. J'étais accoutumé à être moi-même mon seul compagnon: mon bonheur tenait en effet à la grande fascination que l'océan exerçait sur moi.
La plupart du temps, j'étais très occupé à réparer les ravages du vent dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des coutures et je travaillais sur un pont glissant et incliné sur lequel je devais me tenir en équilibre.
J'aurais pu faire des voiles neuves complètes avec beaucoup moins de travail, si j'avais transporté la toile de rechange nécessaire; mais j'en avais juste assez pour réparer les déchirures. Ma provision d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon arrivée au port.
En raison du mauvais état de mes voiles j'avais souvent à les changer. Les amener et les hisser suivant les différentes conditions du vent représentait déjà suffisamment de travail, mais j'avais en outre à amener souvent une voile pour la réparer et, ensuite, en hisser une autre à sa place.
D'autre part, j'avais deux ou trois repas à cuire par jour. J'avais peu de temps pour la lecture, quoique la bibliothèque du bord fût abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'étais trop fatigué pour lire et je tombais dans ma couchette à moitié endormi. Mon sommeil était fort léger, car, au moindre changement de vent, je devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre.
Et pendant que mon navire était secoué sur l'océan, j'avais des rêves étranges. Parfois ces rêves se passaient sur terre, mais l'idée fixe du but que je m'étais proposé me poursuivait toujours, et je pensais en dormant: Si je suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique, c'est donc que je ne serais pas parti. Le rêve devenait alors un atroce cauchemar. Je me réveillais baigné d'une sueur froide pour constater avec joie que j'étais à bord du _Firecrest_. Vite je jetais un coup d'oeil sur le pont pour voir si tout allait bien à bord et je me rendormais en souriant à la pensée que mon navire se rapprochait sans cesse du but.
Bien souvent aussi c'était pendant le jour que je cherchais à prendre du repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la nuit à la barre. Il était toujours difficile de résister au sommeil; mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le _Firecrest_ glissait doucement laissant derrière lui un sillage phosphorescent et je gouvernais sur une étoile. Seul sur la mer, je regardais la voûte céleste et les mondes de lumière en occupant mon esprit à des considérations sur la faiblesse de l'homme et la pauvreté des systèmes philosophiques.
Je pensais à la théorie si incomplète de l'évolution, qui veut que tout évolue presque toujours dans un sens de progrès. Je pensais aux histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour arriver à la période actuelle. Ceci n'est, comme tout système, qu'une hypothèse émise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux qu'une autre les phénomènes que nos faibles moyens nous ont permis de constater pendant notre époque.
On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas existé il y a des millions de siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement refroidie et réchauffée. Le monde a peut-être connu à maintes reprises des degrés de civilisation très supérieurs aux nôtres. Des catastrophes périodiques ont pu à différents intervalles anéantir complètement toute civilisation et la presque totalité de la race humaine, qui recommencerait toujours indéfiniment le même cycle de l'âge de pierre à l'âge des grandes inventions. Tout en somme n'est qu'hypothèse et incertitude.
La connaissance absolue est interdite à l'homme. Parce qu'il est entraîné dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des notions relatives.
Pour connaître l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il serait Dieu.
Parfois aussi les différentes périodes de ma vie défilaient devant moi ainsi que tous les événements qui modifièrent ma conception de l'existence et firent que j'étais là à la barre de mon navire au milieu de l'océan.
C'est d'abord la trop grande sensibilité et les déceptions de mon enfance éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne heure à vivre en moi-même, puis la triste vie de pensionnaire au collège, la guerre et la mort de ma mère qui brisa ma vie par l'épouvantable tristesse du jamais plus.
Les souvenirs de guerre se précipitent devant ma mémoire: un combat du haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentanée de la victoire. De retour à terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant qui a perdu sa mère.
Le temps ne comble pas le vide immense. Les uns après les autres mes meilleurs compagnons meurent dans les airs. L'armistice vint et je pense à ces héros qu'on oublie trop facilement, à la vanité de tous ceux qui portent trop ostensiblement les insignes d'une victoire qui n'appartient qu'aux morts, car, lorsqu'on n'a pas donné sa vie pour la Patrie, on n'a rien donné.
De nouveau, d'autres épisodes de ma vie se présentent à ma mémoire. Certains, insignifiants en apparence, ont laissé en moi une impression profonde. Je ne sais trop pourquoi, je me vois soudain reporté à trois années en arrière.
Un train de luxe qui se dirigeait vers Madrid ralentissait sa marche le long d'une courbe aux approches de la ville. C'est alors que, regardant par la fenêtre de mon wagon, j'aperçus un jeune mendiant. Il courait pieds nus le long de la voie ferrée. Sa peau brunie brillait au soleil entre les haillons qui le couvraient. Il était plus beau que le jeune mendiant de Murillo, plus réel que l'enfant au pied bot de Ribera. Il mendiait comme l'on mendie en Espagne, car il avait l'air de faire une faveur en demandant l'aumône.
Sale et déguenillé, c'était cependant lui le prince de la vie, qui courait libre, inondé de soleil et de lumière, et non l'un quelconque des voyageurs que le train emportait prisonnier. Je pensais alors que j'aurais aimé être comme lui pour pouvoir recommencer ma vie en partant de très bas avec quinze ans de moins, moi qui cours inlassablement à la recherche de ma jeunesse.
Mais parce que depuis des siècles les hommes ont coutume de vivre esclaves de la civilisation, je ne serais pas obligé de mener la même vie servile et conventionnelle. Maître de mon navire, je voguerai autour du monde, ivre de grand air, d'espace et de lumière, menant la vie simple de matelot, baignant dans le soleil un corps qui ne fut pas créé pour être enfermé dans les maisons des hommes.
Et, tout heureux d'avoir trouvé ma voie et réalisé mon rêve, je récite à la barre mes poèmes préférés de la mer...
La nuit passait ainsi très vite. Une à une les étoiles disparaissaient. Une clarté grise arrivait de l'orient et je voyais apparaître les formes et les lignes du _Firecrest_.
Mon navire était beau lorsque venait le jour.
CHAPITRE X
Premières tempêtes dans la zone des ouragans.
Le 9 août (soixante-quatre jours de Gibraltar) trouva le _Firecrest_ à environ 500 milles est des îles Bermudes et approximativement, 1.200 milles de New-York, mon port de destination. Si je devais en croire mon expérience, il me faudrait environ un mois pour terminer mon voyage. Mais je savais que le passé n'était pas une indication certaine pour l'avenir.
Je pressentais que de fortes tempêtes d'ouest se trouvaient entre ma position présente et la côte américaine, prévision qui fut pleinement justifiée par la suite.
En fait, j'eus, dès ce jour, une indication de ce qui allait arriver.
Il y avait eu des orages et une forte mer toute la nuit. Le vent était ouest et très fort, je voulais passer au sud des îles Bermudes pour rencontrer le Gulf-Stream et profiter de son courant nord-est pour remonter vers New-York. Aussi je tournai le _Firecrest_ vers le sud-est.
Durant l'après-midi, mon navire était resté pratiquement à la cape, pendant que je réparais les déchirures dans la grand'voile. L'après-midi, au moment de la hisser de nouveau, le vent avait atteint la force d'une tempête.
Les vagues étaient hautes et déferlaient à bord. Le pont était constamment sous l'eau, le cotre étroit se couchait sous la force du vent et plongeait dans la mer, ensevelissant le pont.
Celui-ci avait l'inclinaison du toit d'une maison, et je devais faire très attention pour me déplacer. Une glissade, et j'aurais été par-dessus bord, tandis que mon navire, sans maître désormais, s'en serait allé au loin, me laissant pour nourriture aux requins et aux daurades.
Le pont était tellement balayé par les vagues que je devais garder toutes les claires-voies et panneaux fermés. Il faisait chaud dans les cabines; dans de telles conditions, faire la cuisine était une tâche extrêmement difficile. Le poste était juste assez large pour me permettre de me tenir entre le réchaud à tribord et les barils d'eau de l'autre côté.
Si, dans un moment d'inattention, je posais une tasse ou un plat, il roulait immédiatement par terre du côté opposé. Mon réchaud avait aussi la mauvaise habitude de renverser de l'eau bouillante sur mes jambes et mes pieds nus; je devais garder une attention constante pendant que mon navire roulait dans les vagues.
Cet après-midi-là je vis une énorme baleine couper ma route à l'avant du navire, déplaçant des montagnes d'eau; le monstre marchait en ligne droite, à une vitesse de plus de dix noeuds; probablement poursuivi par des narvals, qui sont ses ennemis naturels, il se souciait peu des obstacles qu'il pouvait rencontrer sur sa route.
La tempête continua toute la nuit. J'avais changé de bord, me dirigeant vers le nord-nord-ouest, et, après avoir établi les voiles de manière que le _Firecrest_ conservât sa route, je dormis dans une couchette qui semblait vouloir se sauver sous moi.
J'étais debout à 4 heures, le lendemain matin, juste à temps pour amener la grand'voile devant un fort coup de vent qui faisait tourbillonner l'écume à la surface de la mer et aurait sûrement déchiré toute ma toile.
Il faisait un sale temps, vraiment. Un vent vicieux poussait devant lui d'énormes vagues avec des crêtes moutonneuses. Quand mon navire plongeait au milieu d'elles, il ensevelissait son avant sous un tourbillon d'écume qui volait dans les voiles et courait le long du pont pour s'écouler à l'arrière.
Une grande armée de nuages noirs cachait le ciel d'un horizon à l'autre, et des amas de nuages d'orage étaient épars à de plus basses altitudes; la pluie frappait durement ma figure avec un rythme lancinant.
J'étais trempé, saturé d'eau de mer, lavé alternativement par l'écume et la pluie, mais il faisait chaud et je ne portais aucun vêtement qui aurait été de peu d'utilité en de telles circonstances. Sans vêtement, je séchais plus vite.
Je ne me plaignais jamais du mauvais temps, qui était la sorte de temps que j'attendais, celui qui met à l'épreuve l'habileté et l'endurance du marin et la force de son navire. Loin d'être impressionné par la majesté de l'océan en furie, je tressaillais à l'approche du combat: j'avais un adversaire redoutable, et, tout joyeux dans la tempête, je chantais toutes les chansons de mer dont je pouvais me souvenir.
Le _Firecrest_ plongeait dans l'écume comme s'il voulait se faire sous-marin, et se couchait lourdement sous les coups de vent; la tempête soufflait droit de la direction où je désirais aller, et le cotre avait à combattre pour chaque mètre qu'il gagnait.
Il ne se comportait vraiment pas mal dans ce mauvais temps. Mais le beaupré était enseveli complètement dans la mer, et quand il sortait de l'eau, je pouvais sentir tout le gréement, le mât et les voiles trembler, et le cotre secoué. Ma confiance dans les haubans du beaupré était faible, si l'un d'eux cédait, je pouvais perdre le beaupré.
Les vagues étaient si hautes qu'il était difficile de prendre une observation; quand, par brefs moments, l'écran de nuages s'entr'ouvrait pour laisser apparaître le soleil, je devais attendre d'être au sommet d'une vague avant d'apercevoir l'horizon.
Cependant, je pus me prouver que j'étais dans la latitude 33° et la longitude 56°.
L'orage continuait, violent; je descendis sous le pont et je découvris que le _Firecrest_ avait embarqué énormément d'eau; les couvertures des claire-voies étaient attachées aussi serrées que possible, mais de temps en temps, un peu d'eau entrait; en bas, tout était saturé d'eau de mer.
La tempête tourna au sud-ouest dans l'après-midi, mais ne diminua nullement; à 7 heures, au moment où j'allais prendre un ris dans la trinquette, celle-ci se déchira de haut en bas. Il était difficile de travailler sur le pont qui était si souvent balayé par les vagues mais je parvins à rentrer en bas la trinquette et à rouler le gui pour réduire la surface de ma grand'voile.
Fatigué et trempé comme je l'étais, je ne pouvais me reposer, mais travaillai une partie de la nuit pour recoudre la voile déchirée. Pendant toute la nuit, ce fut une succession d'orages et de coups de vent.
Le lendemain, la tempête diminua, mais la mer était toujours très forte; pendant environ vingt-quatre heures, le temps fut plus calme, et j'en profitai pour réparer toutes mes voiles.
Le lundi 13 août, mes observations me montrèrent que j'avais couvert environ 45 milles en vingt-quatre heures. Je ne pouvais faire beaucoup de chemin ouest contre ces tempêtes qui me transportaient au nord des Bermudes; je ne pouvais désormais que couper le courant du Gulf-Stream trop à l'est.
L'après-midi de ce lundi, le _Firecrest_ tanguait violemment dans un nouveau vent de tempête et une mer démontée; il ensevelissait constamment son beaupré dans les vagues, et l'effort transmis au mât était très grand; j'étais convaincu à ce moment qu'un long beaupré et la corne de la grand'voile n'étaient qu'une source d'ennuis pour un navigateur solitaire. Je pris la décision de modifier mon gréement après avoir atteint New-York, et de le remplacer par une voilure triangulaire Marconi qui sera équilibrée par un beaupré plus court.
Je renonçai à réparer une de mes trinquettes, car la réparation aurait absorbé tout le fil à voile qui me restait.
Des mers furieuses se brisaient à bord toute la nuit; le lendemain matin tout était mouillé dans le poste d'équipage. A 4 heures du matin je trouvai le _Firecrest_ qui plongeait dans une forte mer et essayait de battre son chemin contre une tempête d'ouest.
Le baromètre baissait, indiquant que, je n'étais pas encore au plus mauvais de l'orage; dans la matinée, la tempête augmenta encore, et vers 11 heures sa force était extraordinaire; en bas, tout était dans un désordre extrême. Il était très difficile de cuire le déjeuner; j'essayai vainement de bouillir du riz quand une vague déferla à bord, et je reçus l'eau bouillante sur mes genoux. Montant sur le pont, je découvris que la vague avait emporté le panneau de ma soute aux voiles, à l'arrière du bateau.
Des trous commencèrent à apparaître dans la grand'voile et la trinquette, et je dus les amener. C'était pour moi l'occasion d'essayer mon ancre flottante et je laissai mon navire dériver dans la tempête, mais je trouvai qu'il y avait peu de différence et qu'il se comportait aussi bien sans elle.
Beaucoup de marins prétendent qu'une ancre flottante est très utile quand il est impossible de porter aucune toile pour maintenir l'avant du navire dans le vent, mais je fus loin de trouver qu'il en était ainsi. Mon expérience est contre tout ce qui a été écrit sur les navires dans les tempêtes. Je pense que le danger d'être roulé dans le creux des vagues ne s'applique pas à un navire de la taille du _Firecrest_. Je trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup de différence à présenter l'avant, le côté ou l'arrière aux lames, aussi longtemps que le bateau dérivait sans avancer. Si je pouvais porter un peu de toile, c'est à la cape--sous voilure réduite--que je trouvais le moindre danger.
Je fus obligé de couvrir la soute aux voiles avec de vieilles voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer.
Comme j'essayais cette nuit-là de cuire mon dîner, la pompe de mon réchaud qui force le pétrole sous pression à travers un petit trou se brisa, et je dus abandonner la cuisine; quoique très fatigué, je passai une partie de la nuit à réparer la trinquette.
Les nuages de tempête disparurent le lendemain matin, 15 août, et la force du vent diminua un peu. Toute la nuit le _Firecrest_ était resté amarré à l'ancre flottante. Juste avant midi je la ramenai à bord, hissai les voiles, et à midi je reprenais ma route vers le nord-ouest.
C'était la dernière fois que j'employais l'ancre flottante, car je l'avais trouvée de peu d'utilité.
Vingt minutes après avoir repris ma route, un coup de vent frappa le cotre et déchira en lambeaux la trinquette que j'avais réparée toute la nuit, pendant dix longues heures. Elle partit en un instant, dans un seul coup de vent. Je fus cependant capable de sourire tout en pensant aux heures que j'avais passées à coudre tous les morceaux ensemble. N'ayant plus de trinquette, je hissai un foc à sa place.
A ce moment, je n'avais pas dormi depuis trente heures. Le _Firecrest_ prenait soin de lui-même et je pus dormir pendant deux heures; le jour suivant, la tempête était moins forte et je mis tout en ordre, jetant par-dessus bord tout ce que je trouvais inutile. Ceci me fait toujours un vrai plaisir et c'est une des grandes joies de la mer de pouvoir ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on n'aime plus.
Des daurades suivaient encore le _Firecrest_, mais maintenant elles étaient très timides et n'osaient plus venir à portée de mon harpon. Le jour suivant, je fus cependant capable d'en percer une qui avait près d'un mètre de long.
Je pensais avec un sourire à ma supériorité actuelle, mais qu'un jour peut-être les poissons voraces auraient leur revanche: récompense de leur inlassable et patiente poursuite.
Le 18 août, la tempête revint très forte, mes voiles recommencèrent à s'ouvrir, des parties du gréement se brisèrent sous l'effort. Ma pompe était hors d'usage; les vagues étaient très fortes et très hautes et, à la nuit, j'étais froid-mouillé et exténué de fatigue; je pris de la quinine pour prévenir les refroidissements. Après avoir été à court d'eau pendant un mois, j'en avais tant maintenant que je ne pouvais plus la garder hors de mon navire; il était impossible d'empêcher la forte pluie et l'écume de mer de trouver un passage à travers les toiles qui fermaient la soute aux voiles.
L'eau était maintenant au niveau du plancher dans la cabine, et, quand le _Firecrest_ s'inclinait sur un bord, elle sautait dans les tiroirs et les couchettes, mouillant et gâtant tout.
Au dehors, maintenant, soufflait un véritable ouragan. Le ciel était entièrement obscurci de nuages noirs si bas et si épais que le jour semblait être la nuit. J'eus à rouler ma grand'voile jusqu'à ce que rien ne se montrât que la corne et fort peu de toile. Les vagues étaient si hautes et le navire battait son chemin si lourdement qu'il semblait, par moments, qu'il voulût rejeter son mât loin de lui. La pluie tombait à torrents, lancinante, poussée par la force de l'orage et m'aveuglant presque, je pouvais à peine ouvrir mes yeux et, quand je le faisais, je voyais à peine d'une extrémité à l'autre du navire. Pendant plusieurs jours, je m'étais exposé à la pluie et à l'écume. La peau de mes mains était devenue si molle que je souffrais terriblement quand j'avais à tirer sur les cordages.
CHAPITRE XI
L'Epreuve.
Ni les tempêtes, qui déchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans la cabine, ni la pluie d'écume qui me fouettait constamment ne pouvaient apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'océan doit s'attendre à de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et souffraient plus du froid que moi.