Part 3
De nombreuses algues flottaient tout autour de mon navire, ce qui ne me surprit pas, car mes cartes m'apprenaient que je venais d'entrer dans la mer des Sargasses. J'aperçus aussi un morceau de bois rongé par les vers et incrusté de coquillages, peut-être l'épave d'un naufrage au milieu de l'Atlantique.
Je suis heureux, le ciel est de nouveau clair, j'ai retrouvé les vents alizés et me vois déjà près de la côte d'Amérique, quand je fais soudain une découverte alarmante. La plus grande partie de ma réserve d'eau douce est devenue imbuvable.
A mon départ de Gibraltar, j'emportais trois cents litres d'eau douce contenus dans deux réservoirs en fer galvanisé et trois barils de chêne. Ayant épuisé l'eau de mes réservoirs en fer, je découvris que l'eau de mes deux barils de chêne avait pris une teinte rouge sombre, était devenue saumâtre et, même bouillie et filtrée, absolument imbuvable. Ces deux barils étaient construits en bois trop neuf et l'acide tannique du chêne avait complètement corrompu l'eau.
Il me restait environ 50 litres d'eau et j'étais à 2.500 milles de New-York. Si j'avais fait cette découverte trois jours plus tôt, il pleuvait à torrents et j'aurais pu laver et remplir mes barils avec de l'eau de pluie. J'étais maintenant presque sous les tropiques et pouvais fort bien rester plus d'un mois sans pluie.
J'estimai le nombre maximum de jours que pouvait durer ma traversée et décidai de ne boire dorénavant qu'un verre d'eau par jour et de faire toute la cuisine possible à l'eau de mer.
Je possède bien un petit appareil à distiller, mais mon combustible m'est nécessaire pour cuire mes repas. Le soleil, à midi, est presque au zénith et ses rayons me brûlent. Tout est maintenant sec à bord, ma gorge me fait très mal et j'ai constamment soif.
Je scrute anxieusement l'horizon cherchant des nuages de pluie, mais le ciel est clair et le baromètre très haut. Ne pleuvra-t-il jamais?
Quelques albatros suivent mon navire et les vers du fameux poème de Coleridge hantent ma mémoire:
De l'eau, de l'eau tout autour Et rien, rien à boire.
Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans eau ni savon, et me coupai les cheveux. Je réparai encore ma grand'voile dont les coutures ne tenaient plus. Ce jour, une de mes balancines cassa dans la forte brise du nord-est. Le lendemain, mon clinfoc part en lambeaux dans un coup de vent. Mes écoutes cassent les unes après les autres et je dois les changer; mes voiles s'usent de plus en plus. Ma provision de fil à voile diminue trop vite à mesure que je répare.
Les sargasses sont de plus en plus nombreuses et s'enroulent autour de mon loch. Les poissons volants ont complètement disparu. Il fait chaud, trop chaud; ma soif augmente; j'ai la fièvre et ma gorge est très enflée. Du baril de boeuf salé monte une odeur insupportable. Vais-je aussi manquer de viande?
CHAPITRE VI
Dans les vents alizés.
Le 6 juillet je découvrais donc qu'il me restait seulement 50 litres d'eau douce; j'étais encore à 2.500 milles de New-York; j'avais couvert en moyenne 50 milles par jour, de sorte que, même avec des vents favorables, il me faudrait au moins un mois pour finir mon voyage, et probablement beaucoup plus longtemps. En fait, ce fut seulement soixante-dix jours plus tard que je jetai l'ancre.
Le temps me sembla très long avant que la pluie tombât en quantité suffisante pour remplir mes réservoirs vides. J'étais obligé de continuer à ne boire qu'un verre d'eau par jour, car je n'osais pas compter sur la pluie et j'étais décidé à ne faire escale nulle part avant la côte américaine.
Dans l'intervalle, j'avais beaucoup de travail, ma grand'voile se décousait constamment lorsque la brise était forte. Maintenant, il n'y a pas une seule de ses coutures que je n'aie recousue au moins une fois.
Voici un exemple d'une journée bien remplie. Je lis le 7 juillet dans mon livre de bord:
«Vent nord-est, forte brise. Route ouest à la boussole. Me rasai, essayai de couper mes cheveux. Nettoyai les cabines. Le bateau se gouverne lui-même sous la voile de cape et les focs. A midi, j'ai couvert 40 milles dans mes dernières vingt-quatre heures. Treize heures, répare la grand'voile. Je répare la balancine de bâbord, qui supporte le gui, quand la grand'voile est abaissée. A 4 heures, le vent tourne vers l'est. Je change ma course vers le sud-ouest. Les sargasses deviennent de plus en plus nombreuses. Le lendemain, mon clinfoc fut déchiré en lambeaux et je dus aller à l'extrémité du beaupré pour sauver ce qui en restait.»
Je courais devant un fort vent d'est et à midi, le 9 juillet, j'avais couvert 72 milles dans les dernières vingt-quatre heures. Ce n'était qu'une moyenne de trois milles par heure, j'étais satisfait pourtant, car le bateau se gouvernait lui-même la plupart du temps.
Je couvris 77 milles le 10 juin. Cette nuit, je dormis dans le poste avant. Je fus éveillé par une vague sur ma figure; elle entra à travers le panneau que j'avais laissé ouvert pour me donner de l'air.
Je faisais souvent des expériences avec mes voiles afin de découvrir le meilleur moyen pour le _Firecrest_ de se barrer lui-même, sans que ma main fût sur la barre. Avec un vent arrière, j'avais la grand'voile d'un côté et la trinquette-ballon de l'autre. Je faisais une bonne vitesse sous ce gréement, mais devais garder une attention de tous les instants. La nuit, je rentrais la grand'voile et, modifiant la route, je laissais le navire fuir de lui-même devant le vent sous les voiles d'avant.
Chaque fois que le vent atteignait la force d'une tempête, quelque chose se brisait à bord.
Par exemple, si j'amenais la grand'voile pour la réparer et hissais à sa place la voile de cape, j'avais à peine fini de réparer la grand'voile que la voile de cape se déchirait, et je devais accomplir la manoeuvre inverse.
Dans l'intervalle, d'autres choses cassaient, et je ne compte plus le nombre de fois que j'eus à réparer ou changer les écoutes de foc ou de trinquette.
Je ne suis pas enclin à la superstition, mais le vendredi 13 juillet fut exceptionnellement mauvais. Le _Firecrest_ roulait effroyablement. Les vagues étaient très hautes et tout cassait à bord depuis le matin. Un grand trou fit son apparition dans la trinquette. Je venais de la rentrer à bord, quand la drisse de foc se brisa et la voile tomba par-dessus bord.
Marchant sur le beaupré pour essayer de la remonter, je mis mon pied sur les arcs-boutants de beaupré, quand l'un des haubans se brisa sous moi et je tombai à la mer. Je fus assez heureux pour attraper la sous-barbe, et regagnai le pont. J'en fus quitte pour un bain forcé de quelques secondes, mais mon navire faisait à ce moment plus de 3 milles à l'heure, et si je n'avais eu la chance de trouver la sous-barbe sous ma main, je restais seul en plein océan. Le pont étroit de mon navire, balayé par les vagues, me parut ensuite extrêmement confortable.
Ce jour, je trouvai que ma position était 27° nord de latitude. Je décidai que j'avais été assez au sud et je changeai ma route du sud-ouest à l'ouest. Selon toute probabilité, si j'en crois ma carte, je dois avoir des vents favorables jusqu'à 32° de latitude nord.
Ayant échappé au danger du vendredi 13, je me sentis prêt à faire face à tout, le jour suivant. C'était la fête nationale, et je hissai les couleurs françaises et le pavillon du Yacht-Club de France, dont je suis membre.
A 10 heures, le _Firecrest_ fuyait devant une très fraîche brise du nord-est, quand un fort coup de vent arriva; je dus amener la trinquette-ballon pour la sauver et mettre à sa place une voile plus petite.
Des vagues, qui semblaient avoir au moins dix mètres de hauteur, arrivaient en rugissant. Le petit _Firecrest_ plongeait son nez au milieu d'elles et des torrents d'eau balayaient le pont de l'avant à l'arrière. C'était un dur travail de rester sur le pont sans être emporté, et quand la nuit vint j'étais très fatigué.
Laissant le _Firecrest_ se gouverner lui-même, je descendis dans la cabine pendant que la tempête se déchaînait. Je trouvai tout en bas dans un grand désordre, car je n'avais eu le temps de rien nettoyer depuis deux jours. Le bateau roula effroyablement toute la nuit. Si je n'avais pas eu d'autres expériences et si ma confiance en mon navire n'avait pas été aussi entière, j'aurais pu penser qu'il allait chavirer. Le mouvement de roulis était si violent qu'il était extrêmement difficile de rester dans la couchette sans être jeté sur le plancher. Néanmoins, je trouvais toujours le moyen de dormir et de me reposer.
Quand je retournai sur le pont, le lendemain matin, le vaillant petit navire était resté sur sa route comme si ma main avait été au gouvernail toute la nuit. Si les gens de terre savaient, ils ne s'étonneraient pas qu'un marin aime son navire et le considère comme un être vivant intelligent et sensible.
Il y avait des poissons volants sur le pont, aussi je déjeunai de nourriture fraîche, pour la première fois depuis bien des semaines. Le lendemain, ils étaient plus nombreux. Il faut un homme ayant vécu des semaines de biscuit et de boeuf salé pour apprécier pleinement la délicieuse saveur des poissons volants.
Pendant encore deux jours je fuis, poursuivi par la tempête. Le matin du 16 la force du vent diminua et je pus continuer à réparer mes voiles. La trinquette était déchirée. La mer était très forte, il était vraiment dur de manier l'aiguille tandis que le _Firecrest_ était secoué terriblement.
Ce jour-là j'eus plus d'eau à pomper que de coutume, car une grande vague avait déferlé à travers l'écoutille entr'ouverte.
Une période de vents variables, de calme et de rafale suivit; j'étais toujours très occupé à réparer mes voiles éprouvées par le mauvais temps. Je mis trois jours à réparer la trinquette-ballon, gouvernant la plupart du temps avec un pied pendant que je cousais.
CHAPITRE VII
La soif.--Les Daurades.
Il faisait très chaud. Au milieu du jour, le soleil était presque à la verticale au-dessus de ma tête, et j'avais toujours très soif, mais je devais me contenter d'un verre d'eau par jour. Ce fut seulement plus de trois semaines après la découverte de ma perte d'eau potable que je pus attraper un tout petit peu d'eau dans mes voiles. Dans la nuit du 17 juillet, une petite pluie tomba, et je pus recueillir environ un litre d'eau. Je pris un bain sous la pluie dont je goûtai fort la fraîcheur.
Dans le jour, sous le soleil torride des tropiques, je m'aspergeais fréquemment d'eau de mer avec un seau de toile, mais l'effet passait très vite et j'avais bientôt aussi soif qu'avant.
Je venais de réparer la trinquette-ballon, quand la grand'voile se déchira le long d'une couture sur une longueur de plus de cinq mètres. Il n'y avait rien à faire d'autre que d'amener la grand'voile, la réparer et mettre à sa place la voile de cape. Cela voulait dire au moins vingt-quatre heures de travail avec le fil et les aiguilles.
Ce fut alors que je commençai à souffrir de la gorge. Le jour suivant, ma gorge enfla si fort que je ne pus rien avaler qu'un peu d'eau et de lait condensé. Pendant quatre jours, ce mal continua. Le 26 juillet, j'étais si faible et fiévreux que j'amenai tout sauf les voiles d'avant et me couchai dans la cabine, laissant le _Firecrest_ prendre soin de lui-même.
Des poissons volants tombaient de temps en temps sur le pont, mais ils m'intéressaient peu. Je souffrais trop pour pouvoir manger, et la chaleur était si forte qu'il était très pénible de rester sur le pont, même étendu.
La lumière des tropiques m'éblouissait et, lorsque je regardais vers l'horizon, il me semblait souvent voir la terre: mirage qui se dissipait presque aussitôt.
Le soir, des petits nuages apparaissaient souvent à l'horizon et prenaient à mes yeux l'apparence trompeuse de voiles blanches.
Mon mal augmentait ma soif; il était dur pour moi de ne pas dépasser ma ration d'un verre d'eau par jour.
Le matin du 29 juillet, j'étais un peu mieux, mais extrêmement faible après quatre jours de diète. Le maniement de mes voiles me prenait quatre fois plus de temps que de coutume en raison de ma faiblesse. Je fis route droit vers l'ouest ce jour-là et la nuit je pus trouver un sommeil réparateur, car le vent était tombé, la mer calme.
Pendant une semaine, des jours calmes et très chauds se succédèrent et il me semblait que mon cerveau brûlait.
Ma situation, à ce moment, n'était guère enviable; de vieilles voiles en mauvais état qui demandaient des réparations constantes, de l'eau mauvaise, la fièvre et pas de vent. Ce n'était pas entièrement plaisant, mais cela me donnait une sorte de satisfaction d'avoir à rencontrer et à surmonter ces obstacles; j'avais confiance et je savais qu'avant d'atteindre la côte américaine je trouverais suffisamment de vent, prévision qui fut justifiée par la suite. Je lis dans mon livre de bord, à cette époque:
«Très chaud et terriblement soif. Aimerais nager autour de mon bateau mais, en raison de la fièvre dont je souffre, j'abandonne ce projet. J'ai certainement perdu les vents alizés. Pour la seconde fois, le vent est exactement à l'opposé de ce qu'il devrait être d'après la carte. Je suis seulement au 29e degré de latitude et le _Firecrest_ roule dans un calme plat. Sans les promesses mensongères de la carte des vents, je serais allé beaucoup plus au sud et j'aurais rencontré des vents favorables.»
Comme on l'a vu, rien ne se passe, dans cette croisière, selon les prévisions ordinaires; aucune de celles qu'on admet comme probables ne s'est réalisée.
Il y en a une, en tout cas, que je n'avais pas faite; c'est que mon baril de boeuf salé pourrirait si vite. Le dernier jour de juillet, je me vois obligé de le jeter par-dessus bord. Sous la chaleur des tropiques, je ne pouvais en supporter plus longtemps ni le goût, ni l'odeur.
Jouant autour de mon bateau, il y avait un grand nombre de petits poissons dont j'ignore le nom. Ils avaient d'énormes têtes, en comparaison de leurs corps, et une bouche minuscule. J'essayai en vain de les attraper avec une ligne, ils ne voulaient pas mordre. Je parvins à harponner l'un d'eux. Mais je trouvai qu'il ne donnait presque aucune chair mangeable.
Le 1er août, ma gorge était mieux et je considérai que je pouvais prendre un bain. L'eau était calme, fraîche et transparente comme celle d'un lac et le _Firecrest_ roulait paresseusement dans une longue ondulation; aussi je plongeai par-dessus bord dans la fraîcheur de l'océan.
Tout le jour avait été calme et le coucher du soleil fut merveilleux. Quelques petites bandes de nuages apparaissaient vers l'ouest, floconneuses comme une toison de mouton. Quand le soleil disparut dans l'Océan, ses rayons le teintèrent de rouge, jusqu'à ce que toute la partie ouest du ciel devînt extrêmement brillante.
J'admirai ce magnifique spectacle, jusqu'à ce que le jour tombât. La nuit vint et Vénus apparut à l'horizon.
Au-dessus de moi étincelait Véga et, plus à l'ouest, Altaïr, tandis que dans le sud j'apercevais le Poisson austral.
Ce n'était pas trop de venir de 3.000 milles pour admirer un tel spectacle.
Pendant deux jours j'eus un très fort vent du nord. Mes voiles, usées, continuèrent à se déchirer et j'eus à nouveau à recommencer mon travail avec le fil et l'aiguille.
Malgré les vents debout, je faisais lentement un chemin ouest, et, le 2 août, cinquante-quatre jours de mer, j'étais par 54° de longitude ouest et 29°30 de latitude nord. J'étais à environ 1.700 milles de New-York. J'avais l'intention de passer au sud des îles Bermudes, mais j'avais encore plus de 1.000 milles à couvrir avant d'être dans leur voisinage. Contre ce fort vent et la forte mer, le _Firecrest_ faisait peu de chemin. La pluie tomba à torrents, mais il était impossible d'en recueillir parmi les tourbillons d'écume de mer qui volaient partout.
Je n'avais pas le temps d'être paresseux maintenant, j'étais trop occupé à réparer mes voiles et mes cordages.
Le _Firecrest_ portait deux balancines. La corne de la grand'voile devait être hissée entre elles et, comme elles sont seulement à quelques centimètres de distance, c'était un travail difficile quand le navire roulait dans une mer très dure.
La place de l'équipage, en hissant la grand'voile, est près du mât, mais j'avais constamment, tout en hissant la voile, à courir en arrière pour guider l'extrémité de la corne entre les deux balancines.
Il faisait toujours chaud et le temps était beau. Le bateau se gouvernait lui-même et j'étais allongé, un jour, sur le pont regardant par-dessus bord, essayant de percer les insondables profondeurs: plus de 6.000 mètres. C'est alors que je remarquai, pour la première fois, trois formes suivant mon bateau. Nageant à quelques mètres de la surface, dans l'ombre du _Firecrest_, était un trio de daurades qui sont d'énormes poissons du genre maquereaux dépassant souvent un mètre de longueur.
Deux semaines auparavant j'avais jeté mon boeuf salé. Je n'avais pas goûté de nourriture fraîche depuis mon départ de Gibraltar et, seuls, quelques poissons volants m'avaient permis de changer mon régime. Et là, nageant près de moi, il y avait plusieurs kilogrammes de poisson frais.
Sortant un hameçon et une ligne, j'essayai d'en attraper un, employant comme appât un petit poisson volant, mais ils n'y firent aucune attention. Et pourtant, en avant de mon bateau, les poissons volent et les daurades sautent après. Les gros sont rapides comme l'éclair et les poissons volants n'ont qu'une très faible chance d'échapper, car au-dessus d'eux les albatros les guettent du haut des airs.
Si les daurades se nourrissent de poissons volants, pourquoi ne mordent-elles pas les miens? Cette extrême timidité de la daurade avait été remarquée par deux de mes amis dans leur traversée de l'Atlantique.
Et pourtant je désire ces poissons et j'ai besoin d'en prendre un, mais comment? J'essaie de les tirer à la carabine, mais ils coulent si rapidement que même si le bateau ne remuait pas je ne pourrais pas les attraper en plongeant.
Je me demande si je pourrai en prendre un avec mon harpon à trois branches, mais ils restent toujours hors de mon atteinte.
Découragé, j'abandonnai mon projet et je m'assis sur le bord de mon navire, plongeant les pieds nus dans l'eau. C'est alors que l'inattendu arriva: trois daurades se précipitèrent vers mes pieds. Elles furent rapides, mais je fus plus rapide encore. J'en perçai une de mon harpon et bientôt j'avais un poisson de près d'un mètre sur le pont.
C'était de la nourriture fraîche à profusion et je savais maintenant la manière de m'en procurer.
Je connaissais la curiosité des daurades et savais que pour en attraper je devais attirer leur attention. Mais bientôt elles furent accoutumées à voir mes pieds le long du bord. J'eus à trouver quelque chose de nouveau et découvris qu'une assiette blanche tournoyant dans l'eau excitait leur curiosité. Je pris alors plus de poisson que je n'en pouvais manger.
Les couleurs de ces animaux, comme ils gisaient mourants sur le pont du _Firecrest_, étaient étonnantes. Leurs corps bleu électrique, avec de longues queues d'or, passaient par toutes les nuances de l'arc-en-ciel, pour se fixer finalement au vert avec des points dorés. C'était une des nombreuses merveilles de la mer que je connaissais par mes livres, mais que je n'avais jamais vue auparavant.
Les daurades sont d'excellents poissons, mais elles n'ont pas la saveur délicieuse de leurs frères ailés dont elles se nourrissent presque exclusivement. Souvent je trouvais dans leur estomac les restes de nombreux poissons volants.
Ce fut à cette époque que je découvris une curieuse espèce d'algues sur les flancs de mon bateau; elles avaient l'apparence de fleurs noires et blanches attachées à la coque par une longue tige flexible. Ceci m'explique pourquoi tant de poissons suivaient le _Firecrest_; en mer, ils escortent toujours les navires dont la carène est sale.
J'avais maintenant suffisamment à manger, mais presque rien à boire. J'avais à filtrer tout ce que je buvais à travers un linge et le goût de l'eau était très mauvais.
CHAPITRE VIII
Journées d'orages.
Enfin, vint la pluie. Je n'ai pas de mots pour dire ma joie à l'approche de l'orage.
Des nuages sombres se rassemblèrent vers l'occident, la nuit du 4 août. Dans la pénombre, ils se levaient majestueusement au-dessus de la mer comme d'immenses montagnes noires, semblant vouloir écraser mon petit navire dans un affreux désastre.
Mais je pouvais rire en face d'eux, car je connaissais la robustesse de mon vaillant _Firecrest_. Qu'importe la tempête, si je peux avoir de l'eau... Des éclairs zigzaguaient parmi les amas de nuages et éclairaient par moments l'océan d'une lumière sinistre.
J'étais assis sur le pont, admirant le déploiement de ces forces naturelles. Aussi impressionnant que cela pût être pour un marin, je n'avais aucune crainte de ce qui allait venir. Après les longs jours torrides et sans vent, j'envisageais avec joie le changement qui se préparait.
Le grand rideau de nuages arrivait en roulant de l'occident, éteignant les étoiles les unes après les autres, comme pour cacher une tragédie qui allait se jouer dans cette petite partie du monde et dont le _Firecrest_ et moi attendions le dénouement. Il n'y avait rien à faire que réduire ma voilure et me préparer à attraper la pluie qui devait tomber. Bientôt j'entendis le bruit des gouttes précipitées sur le pont et je me souvins du vieux proverbe de marin qui recommande de se méfier quand la pluie arrive avant le vent; mais le _Firecrest_ était prêt à tout. L'orage arriva comme un tourbillon et coucha presque entièrement mon navire; mais, quand le premier coup de vent passa, je fus capable, en utilisant ma grand'voile comme une sorte de poche, de recueillir l'eau de pluie que je laissai s'écouler dans un baril au pied du mât. Les grains continuèrent toute la nuit. Je parvins à recueillir plus de 50 litres. C'était plus important pour moi que la pêche. Je me sentais maintenant assuré de ne jamais manquer de nourriture ni d'eau, car le ciel et la mer m'apportaient l'un et l'autre.
J'étais tout à fait satisfait, même heureux. Je n'avais aucune hâte d'arriver à New-York et je me sentais chez moi sur l'océan.
Le vent est toujours ouest, ce qui veut dire très lente progression, mais je ne m'en soucie pas. Voilà plus de trois semaines que je n'ai eu un temps favorable en dépit des flèches pleines de promesses de la carte des vents. J'ai suffisamment de poisson et d'eau pour mes besoins actuels, et de nombreux nuages noirs encerclent l'horizon, promettant plus de pluie.
J'ai mangé trop de poisson dans les derniers jours. Je souffre: mes lèvres sont enflées et mes jambes me font très mal. Le _Firecrest_ tangue fortement dans une mer très dure et fait à peine quelques progrès.
Le 8 août, le vent et la mer augmentent, mais à midi j'avais couvert 66 milles dans les dernières vingt-quatre heures, ce qui n'était pas mal.
Je remarque des nuages assez gros dans l'air, se déplaçant en sens inverse du vent, et j'en conclus qu'une période de mauvais temps va venir. Le laçage qui attache la grand'voile par en haut se casse et j'ai de nouveau beaucoup de travail.
Deux mois s'étaient écoulés depuis que j'avais quitté Gibraltar, le 6 juin. Jusque-là mon voyage s'était déroulé comme je l'avais prévu, chaque jour quelque chose de nouveau arrivait et la vie n'était jamais monotone. Les privations que j'endurais n'étaient que celles qu'un ancien marin considérait comme faisant partie de la journée de travail dans la vieille marine à voile.
J'avais trouvé que je pouvais bien manier mon navire. Nous étions bons compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me sentais de plus en plus attaché à lui et admirais sa vaillance.
A vrai dire, 1.500 milles me séparaient encore du port de New-York, mais j'avais suffisamment de nourriture et d'eau.