Seul, à travers l'Atlantique

Part 1

Chapter 13,717 wordsPublic domain

ALAIN GERBAULT

Seul, à travers l'Atlantique

A PARIS BERNARD GRASSET MCMXXIV

ALAIN GERBAULT

SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE

PARIS BERNARD GRASSET, ÉDITEUR 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

MCMXXIV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS JAPON 1 A 15; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 30; CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 A 100 ET ONZE CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT AUTHENTIQUEMENT ET PROPREMENT LA PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 1100

_Tous droits de traduction, de reproduction, et d'adaptation réservés pour tous pays._

_Copyright by Bernard Grasset, 1924._

A PIERRE ALBARRAN, MON AMI;

AU MARIN FRANÇAIS, MON FRÈRE.

SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE

CHAPITRE PREMIER

Qui est une Préface.

Dans une maison amie près de New-York, une soirée calme, si calme que je me demande si mon extraordinaire aventure des mois derniers est bien arrivée.

Par la fenêtre, j'aperçois le détroit de Long Island et le mât de mon petit _Firecrest_, à quelques centaines de mètres de là, le long de la jetée de Fort Totten.

Ce n'est pas un rêve. J'ai traversé seul l'Atlantique et je suis maintenant aux Etats-Unis. Il y a moins d'un mois, dans les tempêtes au milieu de vagues immenses, j'avais à lutter à chaque instant pour défendre ma vie contre les éléments.

J'ai là, sous la main, mon livre de bord que j'ai fidèlement tenu, même par les plus gros temps. J'en tourne les pages, où l'eau de mer n'a pas encore tout à fait séché, et mes yeux tombent sur ce passage de ma croisière:

«A bord du _Firecrest_, le 14 août, en mer par 34 degrés 45 minutes de latitude nord et 56 degrés 10 minutes de longitude ouest, fort veut d'ouest. Le bateau a été terriblement secoué toute la nuit, et des paquets de mer viennent s'y briser à chaque instant. A quatre heures du matin, l'écoute de foc casse et je dois faire une épissure. Le pont est complètement submergé. Bien que toutes les issues soient closes, tout est trempé à l'intérieur. Ce n'est pas une petite affaire que de préparer mon déjeuner, et il m'a fallu deux heures d'efforts acrobatiques avant d'avoir réussi à préparer une tasse de thé et quelques tranches de lard grillé, et cela non sans m'être maintes fois cogné la tête contre les panneaux.

«A neuf heures, la trinquette se déchire. Le bateau est tellement secoué à ce moment et le vent est si violent que je ne puis tenter de la réparer. Tous mes verres et toutes mes tasses sont en miettes.

«A midi, une vague monstrueuse s'abat sur le pont et emporte le panneau de la soute aux voiles. Les vagues vont grossissant, la mer est maintenant énorme et le vent souffle en furie. Il vente si fort que mes voiles ne peuvent tenir. Un trou apparaît dans ma trinquette et ma grand'voile se déchire le long de la couture médiane, laissant apparaître une fente de trois mètres. Il faut que j'amène mes voiles pour les sauver. C'est très difficile par un tel vent, par une telle mer, sans m'exposer à tomber par-dessus bord!

«Sur le pont mouillé et glissant, je puis à peine me tenir, et il me faut une bonne heure pour accomplir ma tâche périlleuse. J'ai envie de hisser la voile de cape, mais le vent augmente encore. C'est maintenant une vraie tempête. Aucune voile ne supportera pareil temps. La vibration des haubans rend exactement la même note qu'un train rapide. Cela veut dire que le vent a acquis une vitesse de plus de soixante milles à l'heure.

C'est ou jamais l'occasion de me servir de mon ancre flottante, qui est un grand sac de toile conique dont l'ouverture est maintenue béante par un cerceau de fer. Attachant une extrémité d'une corde de quarante brasses à l'ancre marine et l'autre à la chaîne de mon ancre, je jette le sac à la mer, le reliant à une petite bouée en guise de flotteur. Le sac s'emplit sous l'eau, la corde se raidit et, très lentement, l'étrave de mon bateau se tourne face au vent.

«Le _Firecrest_ maintenant roule moins fort, bien que je sois encore très secoué par la mer. Il me faut mettre de vieilles toiles sur la soute aux voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Je suis à bout de forces, mais j'ai encore beaucoup à faire. J'emporte dans ma cabine mes voiles déchirées et, refermant derrière moi toutes les issues, je passe la soirée et la plus grande partie de la nuit à les réparer avec une paumelle et une aiguille.

«Maintenant, il pleut à torrents. Dans le salon, l'eau est au niveau du plancher. Et je m'aperçois, à mon grand dépit, que ma pompe ne marche pas. Il pleut de plus en plus fort; je suis trempé jusqu'aux os; il n'y a plus un seul endroit sec à bord, et je n'arrive pas à empêcher la pluie de pénétrer en plusieurs endroits par les claires-voies et la soute aux voiles.»

*

* *

Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est qu'une journée ordinaire pendant le mois de tempêtes que j'eus à supporter vers le milieu du voyage.

Mais quelle merveilleuse existence!

Bien que je n'aie atterri que depuis quelques jours, j'aspire déjà à lever l'ancre et à reprendre le large et la vie de marin. Et, je me mets à rêver. Comment donc suis-je devenu marin? Comment ce goût de la mer m'est-il venu?

J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Dinard, près du port de pêche qu'est Saint-Malo, le pays des fameux corsaires, gloire de notre marine, il y a deux cents ans. Lorsque mon père ne m'emmenait pas avec lui sur son yacht, je m'arrangeais toujours pour passer la journée sur la barque d'un pêcheur.

C'est à Saint-Malo que les rudes pêcheurs bretons équipent leurs bateaux pour les voyages périlleux aux bancs de Terre-Neuve, ou aux zones poissonneuses d'Islande.

Déjà mon ambition était de posséder une petite embarcation. Une fois, mon frère et moi avons économisé assez d'argent pour acheter un bateau dont un autre se rendit propriétaire avant nous.

J'enviais la vie des pêcheurs bretons et je frémissais au récit de leurs prouesses d'endurance et d'audace.

C'est là, à Saint-Malo et à Dinard, que j'appris à aimer la mer, les vagues et les vents tumultueux. Mes livres préférés étaient des livres d'aventures. Beaucoup d'entre eux racontaient la chasse à l'or, les aventures des mineurs de l'Alaska et du Klondike. Le mot Et Dorado exerçait un grand charme sur moi. Je pensais parfois: «Lorsque je serai un homme, je découvrirai l'El Dorado.»

Etant enfant, Joseph Conrad mit un jour le doigt sur une carte de la partie inexplorée de l'Afrique centrale et dit: «Quand je serai grand, j'irai là-bas.» Il réalisa son rêve. Il alla là-bas. Moins heureux que Conrad, je ne réaliserai jamais mon rêve d'enfant; je subirai bien plutôt le destin du héros d'Edgar Allan Poe.

«A gallant Knight--Had journeyed long--Singing a song.--In search of El Dorado--But he grew old--This Knight so bold.

«As he found.--No spot of ground--That looked like El Dorado.»

«Un vaillant chevalier--avait longtemps voyagé--chantant sa chanson--à la recherche de l'El Dorado.--Mais il devint vieux--le courageux chevalier! Et il ne trouva--aucune trace d'un pays--qui ressemblât à El Dorado.»

Après mes heureuses années d'enfance à Dinard, on m'envoya à Paris pour mes études et je devins interne à Stanislas. C'est là que je passai les années les plus malheureuses de ma vie, enfermé entre de hauts murs, rêvant de vaste monde, de liberté et d'aventures. Mais il fallait étudier pour devenir ingénieur.

La guerre survint.

J'entrai dans l'aviation. Après avoir éprouvé l'ivresse de l'espace sur mon appareil de chasse, à travers les nuages, je savais que je ne pourrais jamais plus mener dans une cité une existence sédentaire. La guerre me fit sortir de la civilisation. Je n'aspirai plus à y retourner.

Un jeune Américain, camarade d'escadrille, me prêta un jour un livre de Jack London, la _Croisière du «Snark»_. Ce livre m'apprit qu'il était possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut pour moi une révélation et je décidai à l'instant que je tenterais l'aventure, si j'étais assez heureux pour survivre à la guerre.

Plus tard, j'associai deux camarades à mes projets. Nous devions armer un bateau à nous trois et faire route vers les îles du Pacifique.

Mais ces deux amis moururent bravement dans les airs!

Ce fut alors que je pris la décision de partir seul. Abandonnant ma carrière d'ingénieur, je cherchai, une année durant, dans tous les ports français, un bateau dont je pusse assurer la manoeuvre sans aide. Il y a deux ans et demi, visitant sur son yacht mon ami Ralph Stock, auteur de la _Croisière du «Dream-Ship»_, je découvris à l'ancre, dans un port anglais, un petit bateau. C'était le _Firecrest_.

CHAPITRE II

«Firecrest».

Avant de commencer le récit de mon voyage, je tiens à vous présenter mon _Firecrest_. C'est un cotre dessiné par feu Dixon Kemp et construit par P. T. Harris, à Rowhedge, Essex (Angleterre), en 1892. M. Kemp serait certes bien étonné, s'il vivait encore, d'apprendre que son bateau de course, conçu sous les règlements de longueur et surface de voilure du Yacht Club britannique a traversé l'Atlantique et s'est révélé l'une des meilleures embarcations de tous les temps.

C'est un cutter anglais typique, étroit et profond si l'on considère sa longueur.

Il a onze mètres de long et neuf mètres à la flottaison. Son plus grand bau est deux mètres soixante. C'est probablement le bateau le plus étroit qui ait franchi l'Océan. Un mètre quatre-vingts de tirant d'eau est une profondeur exceptionnelle pour sa taille. Son tirant d'eau et les trois tonnes et demie de plomb qu'il porte dans sa quille ajoutées aux trois tonnes de lest intérieur, font qu'il lui est impossible de chavirer. Le pont n'a que deux claires-voies et deux panneaux et peut supporter la pression des vagues qui déferlent à bord.

Il est gréé en cotre, c'est-à-dire qu'il n'a qu'un mât. Et j'entends la grande armée des yachtmen théoriques s'exclamer: «Un cotre est trop difficile à manier seul. Pourquoi pas un yawl ou un ketch!» C'est affaire de goût. Personnellement j'aime mieux prendre des ris que changer mes voiles. J'estime que le cotre est le meilleur gréement, parce qu'avec une surface de voiles réduite au minimum il donne un maximum de vitesse.

Il n'y a pas assez de place sur le pont pour un vrai bateau de sauvetage. D'ailleurs, j'aime tellement mon bateau, que je crois que je ne me soucierais guère d'être sauvé s'il devait couler. Mais pour me conformer aux conventions et me permettre d'aller à terre quand je suis à l'ancre dans un port, je transporte le plus petit canot possible. Il a 1m,80 de long, c'est un Berthon analogue à ceux que l'on emploie sur les sous-marins, une fois plié il ne tient aucune place le long des claires-voies.

Le _Firecrest_ est solidement construit en chêne et en bois de teck. Bien qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait état et je pourrais m'étendre sur sa résistance. Mais il vaut mieux s'abstenir et décrire l'intérieur de mon gîte flottant.

Il se compose de trois compartiments.

A l'arrière, ma cabine avec deux couchettes, sous lesquelles il y a deux coffres. Un lavabo reçoit l'eau d'un réservoir de 50 litres établi sous le pont. Les boiseries de la chambre sont en acajou et en érable moucheté. Des deux côtés, des casiers sont pleins de livres.

En avant de la cabine et au centre du bateau, un salon aux boiseries d'acajou et d'érable. De chaque côté, des placards renferment mes trophées de tennis. Au centre, une table pliante.

A l'avant, le poste d'équipage avec deux couchettes pliantes et la cuisine. C'est là que je prépare mes repas sur un poêle à pétrole norvégien qui est suspendu à la cardan, afin de rester vertical quand le bateau roule. De nombreux coffres sont remplis de provisions: biscuits de mer, riz, pommes de terre. A bâbord, il y a une pompe communiquant avec deux réservoirs d'eau douce. Comme éclairage, j'ai une lampe à pétrole et des bougies suspendues à la cardan.

Mon bateau est ma seule résidence. J'ai à bord tous les objets familiers que j'aime, mes prix de tennis et mes livres. Qu'importe s'il n'y a pas de vent! Je ne suis pas pressé.

Je n'ai pas grand'place à bord, mais je puis transporter quatre mètres de littérature, ce qui signifie environ deux cents volumes. Ma bibliothèque est donc forcément limitée, c'est pourquoi mes livres sont tous des livres d'aventure ou de poèmes.

Parmi eux je citerai la _Vie de Jésus_ de Renan, la plus belle aventure qui fut jamais au monde; les poèmes d'E. A. Poe, artiste incomparable, car il joint à la perfection du rythme la noblesse de la pensée.

Loti, Farrère, Conrad, Stevenson, Connoley, Jack London, Shakespeare et Kipling sont largement représentés ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley, Villon, lord Tennyson et John Masefield.

Lorsque je veux classer mes auteurs préférés, je pense toujours à la manière dont ils ont compris la mer. Le marin qui est en moi critique toujours l'écrivain, et seuls me plaisent entièrement ceux qui furent à la fois de grands marins et de grands poètes.

J'aime passionnément Jack London, le grand maître du conte et de l'histoire courte, qui eut une vie mouvementée et belle et sut toujours écrire avec puissance et simplicité. Bien qu'embarqué tout jeune à bord d'un trois-mâts barque, et malgré une croisière qu'il fit dans le Pacifique à bord de son yacht _le Snark_, Jack London ne fut jamais au fond de l'âme un marin. Il fut cependant toute sa vie un amoureux de l'aventure et du grand air, et c'est pourquoi je l'aime et l'admire.

Je me souviens qu'un jour, à la suite d'une tempête, je jetai par-dessus bord tous mes livres d'Oscar Wilde dont le peu de sincérité ne pouvait plaire au simple matelot que j'étais devenu. Je ne conservai avec moi que la ballade de _la Geôle_ de Reading.

Stevenson était tout proche de London par son amour de la vie au grand air et de l'aventure. Lui aussi ne fut jamais un marin dans l'âme, et si l'on excepte son remarquable poème _Christmas at Sea_ il ne décrivit jamais la vie et les souffrances des matelots.

Victor Hugo a souvent d'étonnantes descriptions. Celle de la tempête dans l'_Homme qui Rit_ a produit sur moi une profonde impression. Cependant, presque tous les termes techniques sont faux. Le cyclone tourne dans le sens inverse de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains tableaux de peintres sont admirables, bien qu'ils violent toutes les lois de la perspective.

Shakespeare et Kipling furent d'excellents peintres de la mer connaissant à fond tous les termes maritimes. Les erreurs techniques dans leurs oeuvres sont fort peu nombreuses. Cependant Shakespeare fait partir les navires de ports de Bohême et Kipling commet une erreur similaire dans son fameux poème de la route vers Mandaley. Kipling est parfois un poète admirable; par l'opposition et le contraste entre les vers il parvient à faire dire aux mots beaucoup plus qu'ils ne veulent dire. Parmi ses poèmes marins je préfère _The last chantey_.

Jones Connoley sut décrire merveilleusement la vie des pêcheurs de la côte, et ses nombreuses histoires de marins sont remarquables.

Pierre Loti est un de mes écrivains préférés. _Pêcheur d'Islande_ et _Mon frère Yves_ sont à la place d'honneur; et pourtant Pierre Loti considère souvent la mer en officier du haut de la passerelle d'un navire.

Herman Melville écrivit il y a près d'un siècle de remarquables livres sur la mer, et l'on commence seulement à le découvrir.

Conrad sut décrire en artiste les tempêtes et les typhons. Cependant, bien que j'aime beaucoup _Jeunesse_, il n'est pas un de mes auteurs préférés, car à mes yeux il présente tous les défauts des écrivains slaves. La psychologie de ses héros est beaucoup trop compliquée. Lui-même ne sut jamais écrire avec assez de simplicité pour me plaire tout à fait.

Dans une petite ville de Californie s'est retiré un ancien marin appelé Bill Adams. Il occupe les loisirs que lui laisse la culture de son verger à écrire des contes maritimes et des entretiens sur l'amitié que le divin Platon n'aurait pas désavoués. Malgré beaucoup d'imperfections littéraires, il est à mes yeux un des plus grands écrivains de la mer. Quelques-uns de ses contes sont de petits chefs-d'oeuvre.

Enfin dans un rayon au-dessus de ma couchette, sont quelques livres de chevet. Ce sont tous mes livres favoris: des poèmes et des ballades. La ballade est en effet la forme poétique la plus propre à dépeindre la vie des marins. Et si François Villon avait été marin, il nous aurait donné les plus beaux poèmes de la mer.

Il y a là toutes les anciennes complaintes de matelots et les vieux chants de la marine en bois qui servaient à accompagner la manoeuvre des voiles.

Il y a la ballade de l'ancien marinier de Samuel Taylor Coleridge qui n'a d'égale dans la langue anglaise, pour la beauté de la composition et la perfection du rythme, que le poème du _Corbeau_, d'Edgar Allan Poe.

Il y a enfin John Masefield, le poète que j'aime entre tous, avec ses poèmes et ballades d'eau salée parmi lesquelles je dois citer _Fièvre marine_ et la complainte du _Cap Horn_. Ayant longtemps vécu à bord de voiliers, il sut mieux que tout autre décrire la mer et la vie des marins.

Et pourtant, bien des siècles avant, Antiphile de Byzance avait déjà écrit:

«_Oh! avoir une natte au plus mauvais coin du bateau, entendre résonner sur ma tête les panneaux de cuir sous le choc des embruns!_...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«_Donne! Prends! Jeux et bavardages de matelots._

«_J'avais tout ce bonheur, moi qui suis de goûts simples._»

CHAPITRE III

Le départ et la traversée de la Méditerranée.

J'achetai donc le _Firecrest_ ainsi que je l'ai dit plus haut dans un port anglais, et je conduisis mon bateau immédiatement au sud de la France, quittant l'Angleterre au moment où Shackleton partait pour son dernier voyage. Mon bateau supporta fort bien les tempêtes terribles du golfe de Gascogne. Dès lors, je ne pouvais concevoir une tempête capable d'arrêter le _Firecrest_.

Pendant plus d'une année, je fis de nombreuses croisières au sud de la France, ayant pour tout équipage un mousse anglais; entre-temps, je jouais les tournois de tennis de la Côte d'Azur. Le tennis avait été, pendant longtemps, mon sport favori. Mais après avoir vécu à bord, et fait des croisières durant plus de deux ans, les choses de la terre prirent une importance secondaire à mes yeux. Je devins un marin et seulement un marin.

Ce fut pour mon plaisir et pour me prouver à moi-même que je pouvais le faire que j'entrepris mon voyage d'Amérique. Pendant plus d'un an, je m'entraînai physiquement, croisant par tous les temps, me préparant à manoeuvrer seul les voiles. Ce n'est que lorsque je me sentis prêt et que je fus certain de pouvoir supporter la fatigue morale et physique, que je partis pour la grande aventure.

Enfin, le jour du départ arriva. Le joli port de Cannes était inondé de soleil; c'était le printemps. D'un côté la vieille ville et ses deux grandes tours carrées qui dominent le port. De l'autre, l'arrière amarré au quai, cinquante petits yachts aux voiles blanches.

A côté de mon _Firecrest_, se trouve _Perlette_, un petit bateau de 7 mètres de long appartenant à deux jeunes filles qui en constituent tout l'équipage. Leur audace est très admirée de tous les pêcheurs et les flâneurs le long du quai s'attardent à les contempler, grimpant pieds nus dans la mâture.

Un peu plus loin, le _Lavengro_, un ketch de 120 tonneaux, se prépare à faire voile pour Gibraltar. C'est également ma première étape. J'ai bien peu de chances de battre un bateau dix fois plus grand que le mien et dont l'équipage compte sept hommes, mais je ne veux pas être battu au départ. Je réussis à lever l'ancre le premier et à prendre le vent toutes toiles dehors; Le vent s'élève et il me faut amener la flèche avant de passer entre les môles; c'est de là que je fis mes derniers signes d'adieu aux deux petites «matelotes» françaises et à l'équipage du yacht breton _Eblis_ qui agitaient leurs mouchoirs sur le quai.

Hors du port, il vente encore plus fort; il me faut changer de foc et prendre un ris dans ma grande voile et cela rapidement, car j'aperçois maintenant le _Lavengro_ qui quitte le port et me donne la chasse. Nous tirons des bordées contre un fort vent debout, et, quoique moins vite, je peux serrer le vent de plus près.

Nous nous élançons vers le large. Une fois sortis de la baie abritée, les vagues et le vent augmentent. Le _Firecrest_ donne une forte bande, l'écume jaillit sur le pont et je suis trempé par les embruns, mais j'ai le coeur en joie, et comme l'étrave du _Firecrest_ fend les flots, je chante le refrain d'une complainte de pêcheurs bretons:

La bonne sainte lui a répondu: il vente. C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

Le baromètre baisse et la terre disparaît derrière l'horizon. A 4 h. 30, je coupe le _Lavengro_ au plus près sur l'autre amure, quand un fort grain arrive. En hâte, j'amène la grand'voile et le foc et j'aperçois le _Lavengro_ fuyant devant la tempête dans une direction opposée.

Je suis très fatigué des efforts de la journée et décide de mettre à la cape. Réduisant la voilure et attachant la barre de manière que mon navire revienne de lui-même dans le vent, je descends prendre un repos bien gagné.

Voici quelques extraits de mon journal de bord:

«_26 avril._--Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma route, fuyant devant la tempête sous une fortune carrée. Je fais, à ce moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30 milles en trois heures. Le baromètre baisse. Le vent augmente; à 18 heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le _Firecrest_ va presque à la vitesse des vagues, et quand une vague brise à bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'écouler.

«Je dois amener la fortune carrée, opération difficile dans une mer démontée. Mon bateau est ballotté dans le creux des vagues. La fortune a été faite en toile trop lourde, et la manoeuvre est si difficile que je décide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué par seize heures consécutives à la barre, je mets mon navire à la cape.

«_27 avril._--Tempête continue, vagues brisent à bord toute la nuit. Baromètre baisse encore. A 6 heures, je découvre que la ferrure du rouleau du gui est brisée. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a été faite plus petite que je ne l'avais demandée.

«_28 avril._--Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent tombe; répare une balancine cassée.