Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines
Part 9
42. Grand de cœur et grand d'esprit--«magnanime», être cela c'est bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est bien «avancer dans la vie»--dans la vie elle-même--non dans ses atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en plus d'insignes honorifiques--des couronnes sur la tête, si vous voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et _non pas_ plus d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»
43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de _Royauté_, même par des hommes réfléchis, comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»--était le titre éternel et approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient, ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran rifiuto.
44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes, que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un équateur merveilleusement chaud et infini[143].
45. Mesurer!--que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.
Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:--il y a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de Delphes;--étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu; impénétrable armure; or potable[146]!--les trois grands anges[147] de la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148]. Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors de--Sagesse--pour leurs peuples.
46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon œuvre[149].
«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent, parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150], une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre; toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151].»
48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu mieux pour la France et l'Angleterre?
Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante, contenant une collection royale de livres. La même collection dans chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main, beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des prescriptions sévères étant édictées pour faire observer scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.
50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.--Mais ce projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, qui ouvre les portes;--les portes non des trésors des voleurs, mais des trésors des Rois[152].
APPENDICE
(Note du § 30.)
Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires, rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:
Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories courantes et en conflit: toutes deux fausses.
La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle serait mise en pratique.
Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes, avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale. Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi, et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien, bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].
[Note 22: Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières éditions de _Sésame et les Lys_, projette comme un rayon supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame (Sésame des _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre le porte de la caverne des voleurs,--étant l'allégorie de la lecture qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà détourné de sa signification dans les _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, les deux autres étant ceux des _Trésors des Rois_ pris dans le sens symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait d'épigraphe aux _Jardins des Reines_ et non aux _Trésors des Rois_. En revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration de Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour un passage des _Oiseaux_ d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de composition, généralement absente, il faut bien le dire.
Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et resplendir ensemble toutes les principales idées--ou images--qui ont apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent. Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous. Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du Traducteur.)]
[Note 23: Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest: «Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of the Slaves)--et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)]