Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 8

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Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce (un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le professeur Owen[107], en donnant son temps et en tourmentant sans se lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»

34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[108]. «Quoi, répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui, certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant: «De quoi avez-vous besoin[110]?»

Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu; vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir. Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[111] (à Venise vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.

35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs autels[114].

Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces de suie[115]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes. Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles[117]», chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au soir[118]. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de la joie[119].

Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes tiroirs. En voici un pris dans un vieux _Daily Telegraph_ de cette année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que «hier le septième des services spéciaux de cette année a été célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours, celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge[120]. Soyez assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un jour[121].

M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14 pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les «raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux. Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123].

Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas vivre jusqu'au matin.

Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la nourriture, car ma vue s'améliorerait.»

Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la vie; et aussi faute d'assistance médicale.»

37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile? demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande échelle[124].

Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces institutions.

En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat prémédité n'y serait permis dans la rue[125].

«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule--le christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust; chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations, en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous croyons être la signification du 3e commandement;)--ce christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme--nous savons trop bien ce que vaut notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation; ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,--déraisonnant, pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot _mal-aise_, la négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la vie anglaise et de ses amusements!

39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et recueillons la rosée nocturne du tombeau.

Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente: «Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de maître.

41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau enchanté,--que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images; parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant: «Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres?»