Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 6

Chapter 63,956 wordsPublic domain

14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes. Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.

15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que j'ai raison en ceci)[47]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée «littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps pour cela) et rester une personne complètement _illettrée_, un ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49] et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse en lui un homme illettré[50]. De même l'accent, le tour d'expression dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.

16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.

Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués, bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information» superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus, la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels mots portent des manteaux de caméléons--des manteaux de _lions du sol_[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez arriver à lui sans avoir recours à son ministère.

17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée, et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54], ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l'aide de la charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible, étouffée.

18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné», lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11): «Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[56]? Elle dit: «Aucun homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des forêts,--ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique (ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot «priest» comme contraction de «presbyter».

19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon, allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela; c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que vous puissiez être[57]; si vous avez l'intention de lire sérieusement (ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement, intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.

20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre, soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier, mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:

Le dernier vint, et le dernier partit, Le Pilote du Lac Galiléen. Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent (L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement); Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi: «Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place Tant de ceux qui pour grossir leur ventre Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau! D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs de brebis, Et en écarter le digne, le véritable invité; Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment tenir Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que ce soit, Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle! Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin Et à leur gré leurs chants minces et vains Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux. Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries, Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent, Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations impures et contagieuses, Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu.»

Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.

Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un «ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être «mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour ajouter à l'effet?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».

21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus que ceux-là--«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,--et diriger--les esprits des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant sur elle.

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans être des «Exemples pour le troupeau[61]».

22. Maintenant continuez:

D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs de brebis,

_Aveugles Bouches!_

Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et illettré.

Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir. Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et de pasteur.

Un «Évêque» signifie «une personne qui voit[62]». Un «pasteur» signifie «une personne qui nourrit[63]». Le caractère le plus inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire, depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa situation présente.

Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les dents mutuellement.

L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non», dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.» Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que (retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?

«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque[64].» Peut-être que non; mais c'était celle de saint Paul[65], et c'était celle de Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant notre pensée sous leurs mots.

23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»

Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.

Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit». Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle de Dieu,--âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots «inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais le souffle de l'homme (le mot que _lui_ appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]». Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui, ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent».

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose que les _deux_ clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or, l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: «Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]» est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué; de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».