Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 5

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1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de moi chaque jour plus profondément[23], comme j'observe la marche de l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.

2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale», telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;--même la conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes; qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à double sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à l'avancement dans la vie, _voilà_ pourquoi nous prions à genoux, et ceci est _tout_ ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par elle-même, _soit_ un avancement dans la vie; que toute autre que celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal.

3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait, et ce qu'elle devrait contenir?

En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi la première infirmité des esprits faibles[25]; et au total l'influence impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du plaisir[26].

4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de l'effort; spécialement de tout effort moderne[27]. C'est la satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux et incurable.

Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.

Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être _appelé_ capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»[28]. Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on peut en amener à proférer cette expression.

5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie», sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition, particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.

Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir, à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables; car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie; aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains. (_Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie intimide d'avoir à affirmer une opinion._) Je suis très sérieux, j'ai réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second veulent-ils lever les mains? (_On assure qu'une main s'est levée derrière le conférencier._) Très bien; je vois que vous m'approuvez, et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure, pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et aimeraient à fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]--; et finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos chances générales d'être heureux et utiles.

6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]! À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence, étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle; peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de ce qu'elle aurait à nous dire!

7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci--que nous pouvons voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi. Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,--supposez que vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient un livre, et écouter toute la journée non la conversation accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil privé, vous les méprisez!

8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.

Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces deux sortes de livres avant d'aller plus loin.

9. Le bon livre du moment, donc,--je ne parle pas des mauvais--est simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là. Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car, strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de permanence.--Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l'auteur ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le pouvait il le ferait; le volume n'est que la _multiplication_ de sa voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est simplement la _transmission_ de la voix. Mais un livre est écrit non pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement, mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque chose à dire dont il perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache, personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s'il le pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou écriture. Ceci est un «Livre».

10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?

Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est son livre ou son morceau d'art.

Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait, redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez facilement les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36].

11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les époques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrés, de grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]? Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines[39]? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place que vous désirez occuper dans la société des morts[41].

12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile ou vulgaire n'entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire: «Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles? Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»

13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux manières suivantes:

1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43].

2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien, c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre _sa_ pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[44]. Et soyez sûr aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin d'elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.