Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 15

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64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous? Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs? Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle, non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur, mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je, donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du jeune chevalier aux ordres--même si ces ordres étaient dictés par un caprice--de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un jeune homme vraiment noble--et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a été formé au bien--d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser hésitant à leur obéir.

65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque. C'est le symbole d'une vérité éternelle--que l'armure de l'âme ne tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que l'honneur de l'homme fléchit.

Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par toutes les jeunes femmes d'Angleterre:

«Ah! la femme prodigue--elle qui pouvait À sa douce personne mettre son prix Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer, Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!

Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix, Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin, Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie, De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des dieux[178].»

66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un inconstant à un éternel amour?

67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine? Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut lui donner.

68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place. Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte, mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par son office et sa place, elle est protégée du danger et de la tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer; si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite sa gloire de Foyer.

Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que s'il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de foyer.

69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit--autant qu'on peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,--être incapable d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne; instinctivement, infailliblement sage--sage non en vue du développement d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté; sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce qu'il peut s'appliquer à tout--la vraie mobilité de la femme. Dans son sens profond «La Donna e mobile[181]», mais non pas «Qual piùm'al vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le tremble léger et frissonnant[182]», mais variable comme la lumière, que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.

70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à l'autre.

Le premier de nos devoirs envers elle,--aucune personne raisonnable ne peut en douter--est de lui assurer une éducation et des exercices physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate. Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée; seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du cœur. Il est deux passages d'un poète[183] qui se distingue, il me semble, entre tous--non par sa puissance, mais par son exquise _vérité_, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:

«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée. Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur Sur terre ne fut jamais semée; Cette enfant pour moi-même je prendrai; Elle sera mienne, et je formerai Une dame issue de moi seule.

Moi-même pour ma chérie je serai À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi La fillette, dans le rocher et dans la plaine, Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage, Sentira à veiller sur elle un pouvoir Tantôt excitateur et tantôt réprimant.

Les flottants nuages leur majesté prêteront À elle, pour elle le saule se courbe; Ni elle ne manquera de discerner Même dans le mouvement de la tempête La grâce qui moulera ses formes de jeune fille Par une silencieuse sympathie;

Et _des sentiments vitaux de joie_ Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature, Gonfleront son sein virginal; De telles pensées à Lucie je donnerai Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons Ici dans cet heureux vallon.»

«Des sentiments _vitaux_ de joie», remarquez-le. Il y a de mortels sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, nécessaires à la vraie vie.

Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments naturels d'une jeune fille--il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts d'amour ou d'effort--qui ne reste indélébilement écrit sur ses traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.

71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au même poète une parfaite description de la beauté de la femme.

«Une contenance en laquelle se rencontrent De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»

Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que subsistent ces promesses.

72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra, à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la justice et affiner son sens inné de l'amour.

Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et cependant elles devront lui être données non en tant que connaissances--non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au seuil de cette amère Vallée d'Humiliation[184], dans laquelle seuls les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de personnages célèbres;--ce n'est pas le but de l'éducation de convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière dont il prend soin de les disposer;--c'est son rôle à elle de suivre à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au monde où Dieu vit et aime[186]; et solennellement on devra lui apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[187]».

73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment; peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les femmes--une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une main profane--celle de la théologie. Étrange, et lamentablement étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui. Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.

74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique. Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute langue ou toute science qu'il apprend, à fond;--tandis qu'une femme devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec celles de ses meilleurs amis.

75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture, humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la folie.

76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.

77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue; mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un mal qu'un bien.