Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 14

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[Note 150: Comparez: «Les crosses et balles anglaises et françaises, y compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose, environ 75 millions par an à chaque nation» (la Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage, II, 259, cité par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins m'ait appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un peu nus; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs, peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou deux de damas aux fenêtres. «Ah! dit mon commettant, des rideaux de damas, certainement! Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne peux me payer de telles choses, en ce moment!--Pourtant le monde vous attribue de splendides revenus!--Ah! oui, dit mon ami, mais vous savez qu'à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges d'acier!--En pièges d'acier! Et pourquoi?--Comment! pour ce quidam, de l'autre côté du mur, vous savez; nous sommes de très bons amis, des amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des gars assez ingénieux tous les deux et qu'il ne se passe pas de jour sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos pièges--en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un haut comique pour deux particuliers! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement comique. Bedlam serait comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là quelque chose d'autre que de comique, je pense.»

Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus: «Supposez qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an pour ses valets de pied et les murs de son parc», etc. (Note du traducteur.)]

[Note 151: Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note. (Note du traducteur.)]

[Note 152: Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq «thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrive aisément «jusqu'à sept, en comptant les lois sur les grains,» et le pain meilleur») Voir la note page 61. (Note du traducteur.)]

[Note 153: La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un instant» (presently) une explication qui me semble très juste et très naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout ce passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il n'est qu'une note du § 30, imprimé à cause de son importance après la conférence. De sorte que ce «presently», dit la « Library Edition», se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du traducteur.)]

IIe CONFÉRENCE

LES LYS

DES JARDINS DES REINES

_À Mademoiselle Suzette Lemaire cette traduction est offerte, comme un respectueux hommage, par son admirateur et son ami._

M. P.

IIe CONFÉRENCE

LES LYS

DES JARDINS DES REINES

«Sois heureux, ô désert altéré; que la solitude se réjouisse et fleurisse comme le lys; et des lieux arides du Jourdain jailliront des forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1, Version des Septante)[154].

51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont été spécialement proposées à votre attention dans la première, à savoir: «_Comment et Ce que_ il faut lire», découlent d'une autre beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, _royal_; conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une couronne royale»[155]; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.

52. Il n'y a donc, je le répète--et comme je désire laisser cette idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle--qu'une seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé: «statue»--(la chose immuable). La majesté d'un roi[156] et le droit de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.

53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, bienfaisant et, _à cause de cela_, royal, sur nous-mêmes d'abord, et à travers nous, sur tout ce qui nous entoure--je vais maintenant vous demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable pouvoir de reines--non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».

54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance infinie.

Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux sur cette question--question vitale pour le bonheur de toute société. Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la «mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais être séparés de la mission et des droits de l'homme--comme si elle et son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la supériorité de sa force d'âme.

Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!

55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.

Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux jusqu'à une plus large vue--une conception plus pure--que la nôtre propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.

Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit être à l'homme.

56. Et d'abord prenons Shakespeare.

Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;--Hamlet est indolent et s'endort dans la spéculation[157]; Roméo est un enfant sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts; conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.

57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, cela étant, elle le sauve presque.

D'Othello[159] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;--ni l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou avait à faire d'une si bonne femme?»

Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui n'est qu'un enfant méchant?--d'Hélène, fidèle aussi malgré l'impertinence et les injures d'un jeune fou?--de la patience d'Héro, de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de «l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la précision et l'exactitude de pensée.

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible--Ophélie; et c'est parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types méchants parmi les principales figures de femmes--Lady Macbeth, Regan et Goneril--nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans la vie humaine. Il les représente comme des conseillères infailliblement fidèles et sages--comme des exemples incorruptiblement justes et purs--toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne peuvent pas sauver.

59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la connaissance de la nature de l'homme,--encore moins dans l'intelligence des causes et du cours de la destinée,--mais seulement parce qu'il est l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].

Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui atteignent au type héroïque[162].--Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164] et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné, ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168], d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas, ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves témoignages--ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien le plan du grand poème de Dante--c'est un poème d'amour qu'il adresse à sa Dame morte;--un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,--le sauve de l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171].

Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le rêve arbitraire--et isolé--d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:

«Car voyez! ta loi ordonne Que mon amour soit manifestement De te servir et honorer: Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite, D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172].

À peine reçu, je suis dans le ravissement Depuis que ma volonté est ainsi dressée À servir, ô fleur de joie, ton excellence. Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller Une peine ou un regret. Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et de mes sensations Parce que de toi toutes les vertus jaillissent Comme d'une fontaine. _Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure_ _et la plus profitable sagesse_ _Avec l'honneur sans défaillance._

En toi chaque souverain bien habite séparément Remplissant la perfection de ton empire.

Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon cœur, Ma vie s'est isolée Dans une brillante lumière, au pays de vérité. Elle qui jusqu'alors, à vrai dire, Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur Et pendant tant d'heures et de jours Avait à peine gardé le souvenir du bien. Mais maintenant mon servage T'appartient, et je suis plein de joie et de repos. C'est un homme que de la bête sauvage Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»

61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173] rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement l'amertume de la mort.

62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174]; mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus anciens âges et vous montrer comment le grand peuple--dont il avait été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa race,--comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de vertu nationale.

63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la puissance.