Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 11

Chapter 113,768 wordsPublic domain

[Note 44: Cf. la _Bible d'Amiens_. «C'est en se référant à elles qu'il doit être entendu, compris s'il est possible--jugé--par notre amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)]

[Note 45: Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien changer,--et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou «l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun raisonnement où il dise: «_je_». _Il_ n'est que le lieu où se forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont s'incarner. (Note du traducteur.)]

[Note 46: Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend, une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)]

[Note 47: Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)]

[Note 48: De même dans la _Bible d'Amiens_ (chapitre II, §1), nous voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai «formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce même chapitre II il dit: «_Fere Ancos_ devenant assez vite dans le langage parlé _Francos; une dérivation certes à ne pas accepter_, mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y prêtiez attention.» (Note du traducteur.)]

[Note 49: Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle personne est reçue ou n'est pas reçue--«Madame de Beauséant la recevait, il me semble...»--«Dans ses raouts! répondit la vicomtesse» (Balzac: Gobsek)--, qui savent de chacun quelle a été l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur) est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du traducteur.)]

[Note 50: Une personne que je connais dit quelquefois à son fils: «Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu épouses une femme qui dirait: «tram_v_ay» (au lieu de prononcer tram_o_uay.) (Note du traducteur.)]

[Note 51: Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue... même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu «faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce sage précepte. (Note du traducteur.)]

[Note 52: Voir _Bible d'Amiens_, IV, 25.]

[Note 53: Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]

[Note 54: II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note du traducteur.)]

[Note 55: Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II, 364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux, _que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis_, ainsi que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St Pierre, 2, III, 5),--que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes, et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre (ainsi qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, II, 5, 7)--et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)--peut être reliée pour notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)]

[Note 56: Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste, dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre d'art n'est-elle pas pour le rythme caché--d'autant plus vital que nous ne le percevons pas nous-mêmes--de notre âme, semblable à ces tracés sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait une grande force et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition--si intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus qu'intéressant--qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, mais donne tout de suite la mesure--si étendue d'ailleurs qu'elle soit--d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines «distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle n'eût employé.» Tout le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à Guernesey de M. Stapfer, _Revue de Paris_, du 15 septembre 1904). Ce qui montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail). D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce: _à l'Arc de Triomphe_, je me rappelle:

«Sur les monuments qu'on révère Le temps jette un charme sévère De leur façade à leur _chevet_... C'est le temps qui creuse une ride Dans un _claveau_ trop indigent... Quand ma pensée ainsi vieillissant ton _attique_ ... Se refuse enfin lasse à porter l'_archivolte_.»

Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus belles pièces des _Contemplations_: «Ni l'importunité des sinistres oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:

«C'est le temps qui creuse une ride Dans un claveau trop indigent.» Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle: «Qui sur l'angle d'un marbre aride Passe son pouce intelligent.»

et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il arrivera bientôt à:

«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque chose de beau comme un sourire humain Sur le profil des propylées.»

Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une affectation.--Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire» à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des «si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre même un article de politique, et si retardataires que soient généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, à le faire refuser. (Note du traducteur.)]

[Note 57: Cf. la _Bible d'Amiens_: « Sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du traducteur.)]

[Note 58: S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)]

[Note 59: Cf. la _Bible d'Amiens_, IV, 3: «Pour lui le texte tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom», et III, 50: «Les Ier, VIIIe, VIIe, XVe» psaumes «bien appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du traducteur.)]

[Note 60: Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218, etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I, 47, 48.) (Note du traducteur.)]

[Note 61: I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur, mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S. Pierre. (Note du traducteur.)]

[Note 62: Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois, quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul). Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la _Bible d'Amiens_, comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne qui _voit_». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il faut que nous comprenions la signification profonde et respections le passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. (par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)]

[Note 63: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en commençant par son office pastoral: _nourrir_ mon troupeau, qui _pavit_ populum. (Note du traducteur.)]

[Note 64: Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées. (Note de l'auteur.)]

[Note 65: «Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du traducteur.)]

[Note 66: St Jean, III, 8.]

[Note 67: St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the old Road, II, § 34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il y a connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques dont il est question dans cette vieille littérature religieuse... quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils pouvaient «_être nés_».--Et dans The Queen of the air, III, § 55: «Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de la mort sont différents et les premiers plus désirables que les seconds et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «_né de l'esprit_» signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans nos cœurs.»--À un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à l'heure dans Sésame, comme plus tard,--et très souvent--dans la _Bible d'Amiens_, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas» transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et spirituel.--Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent, si éloigne, si opposé), que nous sommes «_nés de l'esprit_» et qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos mouvements (voir Isolement et Psychothérapie par les Drs Camus et Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres (qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps, d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)]

[Note 68: Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit, la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2, XXX. (Note du traducteur.)]

[Note 69: Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)]