Sésame et les lys: des trésors des rois, des jardins des reines

Part 10

Chapter 103,940 wordsPublic domain

[Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier, § 166 (note du Traducteur). Du reste Ruskin lui-même dans _On the old Road_ renvoie à ce passage de _Sésame et les Lys_.]

[Note 25: Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).]

[Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec la _Bible d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)]

[Note 27: Cf. la même idée dans _le Maître de la Mer_, de M. de Vogüé, (Note du Traducteur.)]

[Note 28: Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du Traducteur.)]

[Note 29: Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique d'époque récente. (_La Bible d'Amiens_, III, 33 (Note du Traducteur.)]

Note 30: Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs, signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent, qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus. (Note du Traducteur.)]

[Note 31: Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître, conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore, Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir telle situation dans la vie qui permette de _choisir les amis qu'on veut_ (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot pour _amis_). Mais enfin ces choses-là _peuvent_ se trouver réunies; je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication avec les personnes implique une déperdition des forces actives de l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la conversation, même en laissant de côté les influences morales, sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que, dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)]

[Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait, état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté «esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme original du «lecteur». (Note du traducteur.)]

[Note 33: Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était simplement le même genre de voix,--rien que des paroles «parlées»,--les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre ou les multiplier. (Note du traducteur.)]

[Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont avertis _des parties de la réalité_ sur lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée (on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et réfractaire. (Note du traducteur.)]

[Note 35: Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.» (Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)]

[Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of the air, § 106. (Note de l'auteur.)

Voici le passage auquel renvoie Ruskin:

«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale; la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre plus claires--et prouver--ces deux affirmations. D'abord, en ce qui concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme--bien plus, pas d'âme droite--l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini, mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de grâce par Whistler dans son Ten o'clock.--Se rappeler aussi le passage des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et _saint_.»]

[Note 37: Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente chez Ruskin. Ex.: _Bible d'Amiens_ (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en France.» De même dans le sous-titre de la _Bible d'Amiens_: «Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de _ses_ pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)]

[Note 38: C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait, d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique, même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages. Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile... pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes, les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede, traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du traducteur.)]

[Note 39: Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit: «Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi qu'avec une servante(_a_). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement), de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».--En réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique, mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le passage de _Fleurs démodées_ que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de _The Queen of air_ que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens), voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages plus haut, dans _les Fleurs démodées_: «Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, _dans la même phrase_ que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles--nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur «azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du traducteur.)

(_a_) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier.»]

[Note 40: Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom chez Ruskin.]

[Note 41: En réalité la place que nous désirons occuper dans la société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire, celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous, et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)]

[Note 42: Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs--cela ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la société.» (Note du traducteur.)]

[Note 43: Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».]