Servitude et grandeur militaires

Chapter 9

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Du reste, le caractère dominant des hommes d'aujourd'hui, c'est cette réserve même, et celui-ci ne faisait que porter à l'extrême ce trait général. À présent, une apparence de froide politesse couvre à la fois caractère et actions. Aussi je n'estime pas que beaucoup puissent se reconnaître aux portraits effarés que l'on fait de nous. L'affectation est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c'est pour cela, sans doute, que, loin d'étaler sur ses traits et dans son langage l'excès de force que donnent les passions, chacun s'étudie à renfermer en soi les émotions violentes, les chagrins profonds ou les élans involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout énervé, je vois qu'elle a tout masqué. J'avoue que c'est un bien, et j'aime le caractère contenu de notre époque. Dans cette froideur apparente il y a de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du dédain, bonne monnaie pour payer les choses humaines.--Nous avons déjà perdu beaucoup d'amis dont la mémoire vit entre nous; vous vous les rappelez, ô mes chers Compagnons d'armes! Les uns sont morts par la guerre, les autres par le duel, d'autres par le suicide; tous hommes d'honneur et de ferme caractère, de passions fortes, et cependant d'apparence simple, froide et réservée. L'ambition, l'amour, le jeu, la haine, la jalousie, les travaillaient sourdement; mais ils ne parlaient qu'à peine, et détournaient tout propos trop direct et prêt à toucher le point saignant de leur coeur. On ne les voyait jamais cherchant à se faire remarquer dans les salons par une tragique attitude; et si quelque jeune femme, au sortir d'une lecture de roman, les eût vus tout soumis et comme disciplinés aux saluts en usage et aux simples causeries à voix basse, elle les eût pris en mépris; et pourtant ils ont vécu et sont morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit jamais. Les Caton et les Brutus ne s'en tirèrent pas mieux, tout porteurs de toges qu'ils étaient. Nos passions ont autant d'énergie qu'en aucun temps; mais ce n'est qu'à la trace de leurs fatigues que le regard d'un ami peut les reconnaître. Les dehors, les propos, les manières ont une certaine mesure de dignité froide qui est commune à tous, et dont ne s'affranchissent que quelques enfants qui se veulent grandir et faire valoir à toute force. À présent, la loi suprême des moeurs c'est la Convenance.

Il n'y a pas de profession où la froideur des formes du langage et des habitudes contraste plus vivement avec l'activité de la vie que la profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagération, et l'on dédaigne le langage d'un homme qui cherche à outrer ce qu'il sent ou à attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, et je me préparais à quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me retint.

--«Avez-vous vu ce matin la manoeuvre des Suisses? me dit-il; c'était assez curieux. Ils ont fait le _feu de chaussée en avançant_ avec une précision parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire l'application: c'est une manoeuvre de parade et d'Opéra; mais, dans les rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui vient de faire feu.»

En même temps il continuait à tracer des lignes sur la terre avec le bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le long du boulevard, avec l'intention de s'éloigner du groupe des officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec une sorte d'exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et que je n'aurais jamais attendue de lui, qui était ce qu'on est convenu d'appeler un homme froid.

Il commença par une très simple demande en prenant un bouton de mon habit:

«Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conservé? J'ai laissé le mien chez moi, et je ne puis l'envoyer chercher ni y aller moi-même, parce qu'on nous tue dans les rues comme des chiens enragés; mais depuis trois ou quatre ans que vous avez quitté l'armée, peut-être ne l'avez-vous plus. J'avais aussi donné ma démission il y a quinze jours, car j'ai une grande lassitude de l'Armée; mais avant-hier, quand j'ai vu les ordonnances, j'ai dit: On va prendre les armes. J'ai fait un paquet de mon uniforme, de mes épaulettes et de mon bonnet à poil, et j'ai été à la caserne retrouver ces braves gens-là qu'on va faire tuer dans tous les coins, et qui certainement auraient pensé, au fond du coeur, que je les quittais mal et dans un moment de crise; c'eût été contre l'Honneur, n'est-il pas vrai, entièrement contre l'Honneur?

--Aviez-vous prévu les ordonnances, dis-je, lors de votre démission?

--Ma foi, non! je ne les ai pas même lues encore.

--Eh bien! que vous reprochiez-vous?

--Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence même fût contre moi.

--Voilà, dis-je, qui est admirable.

--Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite, c'est le mot actuel; quel mot puéril! Je déteste l'admiration; c'est le principe de trop de mauvaises actions. On la donne à trop bon marché à présent, et à tout le monde; nous devons bien nous garder d'admirer légèrement.

L'admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour soi-même, et non pour le bruit. D'ailleurs, j'ai là-dessus mes idées, finit-il brusquement; et il allait me quitter.

--Il y a quelque chose d'aussi beau qu'un grand homme, c'est un homme d'Honneur,» lui dis-je.

Il me prit la main avec affection.--«C'est une opinion qui nous est commune, me dit-il vivement; je l'ai mise en action toute ma vie, mais il m'en a coûté cher. Cela n'est pas si facile que l'on croit.»

Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler: les officiers se mirent à fumer en marchant de long en large, dans un silence et un calme que le souvenir des circonstances présentes n'interrompait pas; aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de son devoir, et connaissant à fond l'un et l'autre.

Le capitaine Renaud revint à moi.--«Il fait beau, me dit-il en me montrant le ciel avec sa canne de jonc: je ne sais quand je cesserai de voir tous les soirs les mêmes étoiles; il m'est arrivé une fois de m'imaginer que je verrais celles de la mer du Sud, mais j'étais destiné à ne pas changer d'hémisphère.--N'importe! le temps est superbe: les Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n'a mangé ni bu depuis vingt-quatre heures; cela rend les idées très nettes. Je me souviens qu'un jour, en allant en Espagne, vous m'avez demandé la cause de mon peu d'avancement; je n'eus pas le temps de vous la conter; mais ce soir je me sens la tentation de revenir sur ma vie que je repassais dans ma mémoire. Vous aimez les récits, je me le rappelle, et, dans votre vie retirée, vous aimerez à vous souvenir de nous.--Si vous voulez vous asseoir sur ce parapet du boulevard avec moi, nous y causerons fort tranquillement, car on me paraît avoir cessé pour cette fois de nous ajuster par les fenêtres et les soupiraux de cave.--Je ne vous dirai que quelques époques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice. J'ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais pas écrire. Ce n'est pas mon état, Dieu merci! et je n'ai jamais essayé.--Mais, par exemple, je sais vivre, et j'ai vécu comme j'en avais pris la résolution (dès que j'ai eu le courage de la prendre), et, en vérité, c'est quelque chose.--Asseyons-nous.»

Je le suivis lentement, et nous traversâmes le bataillon pour passer à gauche de ses beaux grenadiers. Ils étaient debout, gravement, le menton appuyé sur le canon de leurs fusils. Quelques jeunes gens s'étaient assis sur leurs sacs, plus fatigués de la journée que les autres. Tous se taisaient et s'occupaient froidement de réparer leur tenue et de la rendre plus correcte. Rien n'annonçait l'inquiétude ou le mécontentement. Ils étaient à leurs rangs, comme après un jour de revue, attendant les ordres.

Quand nous fûmes assis, notre vieux camarade prit la parole, et à sa manière me raconta trois grandes époques qui me donnèrent le sens de sa vie et m'expliquèrent la bizarrerie de ses habitudes et ce qu'il y avait de sombre dans son caractère. Rien de ce qu'il m'a dit ne s'est effacé de ma mémoire, et je le répéterai presque mot pour mot.

CHAPITRE III

_MALTE_

Je ne suis rien, dit-il d'abord, et c'est à présent un bonheur pour moi que de penser cela; mais si j'étais quelque chose, je pourrais dire comme Louis XIV: _J'ai trop aimé la guerre_.--Que voulez-vous? Bonaparte m'avait grisé dès l'enfance comme les autres, et sa gloire me montait à la tête si violemment, que je n'avais plus de place dans le cerveau pour une autre idée. Mon père, vieil officier supérieur, toujours dans les camps, m'était tout à fait inconnu, quand un jour il lui prit fantaisie de me conduire en Égypte avec lui. J'avais douze ans, et je me souviens encore de ce temps comme si j'y étais, des sentiments de toute l'armée et de ceux qui prenaient déjà possession de mon âme. Deux esprits enflaient les voiles de nos vaisseaux, l'esprit de gloire et l'esprit de piraterie. Mon père n'écoutait pas plus le second que le vent de nord-ouest qui nous emportait; mais le premier bourdonnait si fort à mes oreilles, qu'il me rendit sourd pendant longtemps à tous les bruits du monde, hors à la musique de Charles XII, le canon. Le canon me semblait la voix de Bonaparte, et, tout enfant que j'étais, quand il grondait, je devenais rouge de plaisir, je sautais de joie, je lui battais des mains, je lui répondais par de grands cris. Ces premières émotions préparèrent l'enthousiasme exagéré qui fut le but et la folie de ma vie. Une rencontre, mémorable pour moi, décida cette sorte d'admiration fatale, cette adoration insensée à laquelle je voulus trop sacrifier.

La flotte venait d'appareiller depuis le 30 floréal an VI. Je passai le jour et la nuit sur le pont à me pénétrer du bonheur de voir la grande mer bleue et nos vaisseaux. Je comptai cent bâtiments et je ne pus tout compter. Notre ligne militaire avait une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais rien. Je regardai passer _la Corse_ tout près de nous, traînant _la Sardaigne_ à sa suite, et bientôt arriva _la Sicile_ à notre gauche. Car _la Junon_, qui portait mon père et moi, était destinée à éclairer la route et à former l'avant-garde avec trois autres frégates. Mon père me tenait la main, et me montra l'Etna tout fumant et des rochers que je n'oubliai point: c'était la Favaniane et le mont Éryx. Marsala, l'ancien Lilybée, passait à travers ses vapeurs; je pris ses maisons blanches pour des colombes perçant un nuage; et un matin, c'était..., oui, c'était le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un tableau qui m'éblouit pour vingt ans.

Malte était debout avec ses forts, ses canons à fleur d'eau, ses longues murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames rouges. Cent quatre-vingt-quatorze bâtiments français l'enveloppaient de leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que l'on hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l'étendard de la religion s'abaissait lentement sur le _Gozo_ et le fort Saint-Elme: c'était la dernière croix militante qui tombait. Alors la flotte tira cinq cents coups de canon.

Le vaisseau _l'Orient_ était en face, seul à l'écart, grand et immobile. Devant lui vinrent passer lentement, et l'un après l'autre, tous les bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous montâmes près de lui à bord de _l'Orient_. Enfin pour la première fois je le vis.

Il était debout près du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du vaisseau (pauvre _Orient!_), et il jouait avec les cheveux d'un enfant de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant sur-le-champ, et le coeur me bondit en voyant qu'il touchait le sabre du général. Mon père s'avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne voyais pas encore son visage. Tout d'un coup il se retourna et me regarda; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune entouré de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouillés; de ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait: «Écoute, mon brave, puisque tu le veux, tu viendras en Égypte et le général Vaubois restera bien ici sans toi et avec ses quatre mille hommes; mais je n'aime pas qu'on emmène ses enfants; je ne l'ai permis qu'à Casa-Bianca, et j'ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France; je veux qu'il soit fort en mathématiques, et s'il t'arrive quelque chose là-bas, je te réponds de lui, moi; je m'en charge, et j'en ferai un bon soldat.» En même temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa bouche et me baisa le front. La tête me tourna, je sentis qu'il était mon maître et qu'il enlevait mon âme à mon père, que du reste je connaissais à peine parce qu'il vivait à l'armée éternellement. Je crus éprouver l'effroi de Moïse, berger, voyant Dieu dans le buisson. Bonaparte m'avait soulevé libre, et quand ses bras me redescendirent doucement sur le pont, ils y laissèrent un esclave de plus.

La veille, je me serais jeté dans la mer si l'on m'eût enlevé à l'armée; mais je me laissai emmener quand on voulut. Je quittai mon père avec indifférence, et c'était pour toujours! Mais nous sommes si mauvais dès l'enfance, et, hommes ou enfants, si peu de chose nous prend et nous enlève aux bons sentiments naturels! Mon père n'était plus mon maître parce que j'avais vu le sien, et que de celui-là seul me semblait émaner toute autorité de la terre.--Ô rêves d'autorité et d'esclavage! Ô pensées corruptrices du pouvoir, bonnes à séduire les enfants! Faux enthousiasmes! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver contre vous?--J'étais étourdi, enivré; je voulais travailler, et je travaillai, à en devenir fou! Je calculai nuit et jour, et je pris l'habit, le savoir et, sur mon visage, la couleur jaune de l'école. De temps en temps le canon m'interrompait, et cette voix du demi-Dieu m'apprenait la conquête de l'Égypte, Marengo, le 18 brumaire, l'Empire... et l'Empereur me tint parole.--Quant à mon père, je ne savais plus ce qu'il était devenu, lorsqu'un jour m'arriva cette lettre que voici.

Je la porte toujours dans ce vieux portefeuille, autrefois rouge, et je la relis souvent pour bien me convaincre de l'inutilité des avis que donne une génération à celle qui la suit, et réfléchir sur l'absurde entêtement de mes illusions.

Ici le Capitaine, ouvrant son uniforme, tira de sa poitrine: son mouchoir premièrement, puis un petit portefeuille qu'il ouvrit avec soin, et nous entrâmes dans un café encore éclairé, où il me lut ces fragments de lettres, qui me sont restés entre les mains, on saura bientôt comment.

CHAPITRE IV

_SIMPLE LETTRE_

«À bord du vaisseau anglais _Le Culloden_, devant Rochefort, 1804.

_Sent to France, with admiral Collingwood's permission._

Il est inutile, mon enfant, que tu saches comment t'arrivera cette lettre, et par quels moyens j'ai pu connaître ta conduite et ta position actuelle. Qu'il te suffise d'apprendre que je suis content de toi, mais que je ne te reverrai sans doute jamais. Il est probable que cela t'inquiète peu. Tu n'as connu ton père que dans l'âge où la mémoire n'est pas née encore et où le coeur n'est pas encore éclos. Il s'ouvre plus tard en nous qu'on ne le pense généralement, et c'est de quoi je me suis souvent étonné; mais qu'y faire?--Tu n'es pas plus mauvais qu'un autre, ce me semble. Il faut bien que je m'en contente. Tout ce que j'ai à te dire, c'est que je suis prisonnier des Anglais depuis le 14 thermidor an VI (ou le 2 août 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient à la mode aujourd'hui). J'étais allé à bord de _l'Orient_ pour tâcher de persuader à ce brave Brueys d'appareiller pour Corfou. Bonaparte m'avait déjà envoyé son pauvre aide de camp Julien, qui eut la sottise de se laisser enlever par les Arabes. Moi, j'arrivai, mais inutilement. Brueys était entêté comme une mule. Il disait qu'on allait trouver la passe d'Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux; mais il ajouta quelques mots assez fiers qui me firent bien voir qu'au fond il était un peu jaloux de l'armée de terre.--«Nous prend-on pour des _passeurs d'eau_? me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais?»--Il aurait mieux valu pour la France qu'il en eût peur. Mais s'il a fait des fautes, il les a glorieusement expiées; et je puis dire que j'expie ennuyeusement celle que je fis de rester à son bord quand on l'attaqua. Brueys fut d'abord blessé à la tête et à la main. Il continua le combat jusqu'au moment où un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vîmes clairement que nous allions sauter vers les dix heures du soir. Ce qui restait de l'équipage descendit dans les chaloupes et se sauva, excepté Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau garçon, que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit: «Citoyen, qu'est-ce que l'honneur veut que je fasse?»--Pauvre petit! Il avait dix ans, je crois, et cela parlait d'honneur dans un tel moment! Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l'empêchai de voir sauter son père avec le pauvre _Orient_, qui s'éparpilla en l'air comme une gerbe de feu. Nous ne sautâmes pas, nous, mais nous fûmes pris, ce qui est bien plus douloureux, et je vins à Douvres, sous la garde d'un brave capitaine anglais nommé Collingwood, qui commande à présent le _Culloden_. C'est un galant homme s'il en fut, qui, depuis 1761 qu'il sert dans la marine, n'a quitté la mer que pendant deux années, pour se marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connaît guère que par ses lettres son beau caractère. Mais je sens bien que la douleur de cette défaite d'Aboukir a abrégé mes jours, qui n'ont été que trop longs, puisque j'ai vu un tel désastre et la mort de mes glorieux amis. Mon grand âge a touché tout le monde ici; et, comme le climat de l'Angleterre m'a fait tousser beaucoup et a renouvelé toutes mes blessures au point de me priver entièrement de l'usage d'un bras, le bon capitaine Collingwood a demandé et obtenu pour moi (ce qu'il n'aurait pu obtenir pour lui-même à qui la terre était défendue) la grâce d'être transféré en Sicile, sous un soleil plus chaud et un ciel plus pur. Je crois bien que j'y vais finir; car soixante-dix-huit ans, sept blessures, des chagrins profonds et la captivité sont des maladies incurables. Je n'avais à te laisser que mon épée, pauvre enfant! à présent je n'ai même plus cela, car un prisonnier n'a pas d'épée. Mais j'ai au moins un conseil à te donner, c'est de te défier de ton enthousiasme pour les hommes qui parviennent vite, et surtout pour Bonaparte. Tel que je te connais, tu serais un Séide, et il faut se garantir du _Séidisme_ quand on est Français, c'est-à-dire très susceptible d'être atteint de ce mal contagieux. C'est une chose merveilleuse que la quantité de petits et de grands tyrans qu'il a produits. Nous aimons les fanfarons à un point extrême et nous nous donnons à eux de si bon coeur que nous ne tardons pas à nous en mordre les doigts ensuite. La source de ce défaut est un grand besoin d'action et une grande paresse de réflexion. Il s'ensuit que nous aimons infiniment mieux nous donner corps et âme à celui qui se charge de penser pour nous et d'être responsable, quitte à rire après de nous et de lui.

Bonaparte est un bon enfant, mais il est vraiment par trop charlatan. Je crains qu'il ne devienne fondateur parmi nous d'un nouveau genre de jonglerie; nous en avons bien assez en France.--Le charlatanisme est insolent et corrupteur, et il a donné de tels exemples dans notre siècle et a mené si grand bruit du tambour et de la baguette sur la place publique, qu'il s'est glissé dans toute profession, et qu'il n'y a si petit homme qu'il n'ait gonflé.--Le nombre est incalculable des grenouilles qui crèvent. Je désire bien vivement que mon fils n'en soit pas.

Je suis bien aise qu'il m'ait tenu parole en se _chargeant de toi_, comme il dit; mais ne t'y fie pas trop. Peu de temps après la triste manière dont je quittai l'Égypte, voici la scène que l'on m'a contée et qui se passa à un certain dîner; je veux te la dire afin que tu y penses souvent:

Le 1er vendémiaire an VII, étant au Caire, Bonaparte, membre de l'Institut, ordonna une fête civique pour l'anniversaire de l'établissement de la République. La garnison d'Alexandrie célébra la fête autour de la colonne de Pompée, sur laquelle on planta le drapeau tricolore; l'aiguille de Cléopâtre fut illuminée assez mal; et les troupes de la Haute-Égypte célébrèrent la fête, le mieux qu'elles purent, entre les pylônes, les colonnes, les cariatides de Thèbes, sur les genoux du colosse de Memnon, aux pieds des figures de Tâma et de Châma. Le premier corps d'armée fit au Caire ses manoeuvres, ses courses et ses feux d'artifices. Le général en chef avait invité à dîner tout l'état-major, les ordonnateurs, les savants, les kiaya du pacha, l'émir, les membres du divan et les agas, autour d'une table de cinq cents couverts dressée dans la salle basse de la maison qu'il occupait sur la place d'El-Béquier; le bonnet de la Liberté et le croissant s'entrelaçaient amoureusement; les couleurs turques et françaises formaient un berceau et un tapis fort agréables sur lesquels se mariaient le Koran et la Table des Droits de l'Homme. Après que les convives eurent bien mangé avec leurs doigts des poulets et du riz assaisonnés de safran, des pastèques et des fruits, Bonaparte, qui ne disait rien, jeta un coup d'oeil très prompt sur eux tous. Le bon Kléber, qui était couché à côté de lui, parce qu'il ne pouvait pas ployer à la turque ses longues jambes, donna un grand coup de coude à Abdallah-Menou, son voisin, et lui dit avec un accent demi-allemand:

«Tiens! voilà Ali-Bonaparte qui va nous faire une des siennes.»

Il l'appelait comme cela, parce que, à la fête de Mahomet, le général s'était amusé à prendre le costume oriental, et qu'au moment où il s'était déclaré protecteur de toutes les religions, on lui avait pompeusement décerné le nom de gendre du prophète, et on l'avait nommé Ali-Bonaparte.

Kléber n'avait pas fini de parler, et passait encore sa main dans ses grands cheveux blonds, que le petit Bonaparte était déjà debout, et, approchant son verre de son menton maigre et de sa grosse cravate, il dit d'une voix brève, claire et saccadée:

«Buvons à l'an trois cent de la République française.»

Kléber se mit à rire dans l'épaule de Menou, au point de lui faire verser son verre sur un vieil Aga, et Bonaparte les regarda tous deux de travers, en fronçant le sourcil.

Certainement, mon enfant, il avait raison; parce que, en présence d'un général en chef, un général de division ne doit pas se tenir indécemment, fût-ce un gaillard comme Kléber; mais eux, ils n'avaient pas tout à fait tort non plus, puisque Bonaparte, à l'heure qu'il est, s'appelle l'Empereur et que tu es son page.

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