Servitude et grandeur militaires

Chapter 12

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--«J'ai trouvé peu d'occasions de vous parler, milord.

--Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parlé de cela tous les jours, si vous l'aviez voulu.»

Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent. C'était là ce qui lui tenait au coeur. Je m'avisai encore d'une autre sorte de réponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les mauvaises excuses.

--«Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivité absorbe plus que vous ne pouvez croire.» Et je me souviens que je crus prendre, en disant cela, un air de dignité et une contenance de Régulus, propres à lui donner un grand respect pour moi.

--«Ah! pauvre garçon! pauvre enfant!--_poor boy!_ me dit-il, vous n'êtes pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-même. Cherchez bien, et vous trouverez une indifférence dont vous n'êtes pas comptable, mais bien la destinée militaire de votre pauvre père.»

Il avait ouvert le chemin à la vérité, je la laissai partir.

--«Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon père: je l'ai à peine vu à Malte, une fois.

--Voilà le vrai! cria-t-il. Voilà le cruel, mon ami! Mes deux filles diront un jour comme cela. Elles diront: _Nous ne connaissons pas notre père!_ Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un coeur ardent et tendre, je les élève de loin, je les surveille de mon vaisseau, je leur écris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs travaux, je leur envoie des idées et des sentiments, je reçois en échange leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me réconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour elles ont été au temple avec de trop belles robes. Je donne à leur mère de continuelles instructions pour elles, je prévois d'avance qui les aimera, qui les demandera, qui les épousera; leurs maris seront mes fils; j'en fais des femmes pieuses et simples: on ne peut pas être plus père que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles ne me voient pas.»

Il dit ces derniers mots d'une voix émue, au fond de laquelle on sentait des larmes... Après un moment de silence, il continua:

«Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux que lorsqu'elle avait deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux n'étaient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez été indifférent pour votre père et qu'elles le deviennent un jour pour moi. On n'aime pas un invisible.--Qu'est-ce pour elles que leur père? une lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid.--On n'aime pas un conseil, on aime un être,--et un être qu'on ne voit pas n'est pas, on ne l'aime pas,--et quand il est mort, il n'est pas plus absent qu'il n'était déjà,--et on ne le pleure pas.»

Il étouffait et il s'arrêta.--Ne voulant pas aller plus loin dans ce sentiment de douleur devant un étranger, il s'éloigna, il se promena quelque temps et marcha sur le pont de long en large. Je fus d'abord très touché de cette vue, et ce fut un remords qu'il me donna de n'avoir pas assez senti ce que vaut un père, et je dus à cette soirée la première émotion bonne, naturelle, sainte, que mon coeur ait éprouvée. À ces regrets profonds, à cette tristesse insurmontable au milieu du plus brillant éclat militaire, je compris tout ce que j'avais perdu en ne connaissant pas l'amour du foyer qui pouvait laisser dans un grand coeur de si cuisants regrets; je compris tout ce qu'il y avait de factice dans notre éducation barbare et brutale, dans notre besoin insatiable d'action étourdissante; je vis, comme par une révélation soudaine du coeur, qu'il y avait une vie adorable et regrettable dont j'avais été arraché violemment, une vie véritable d'amour paternel, en échange de laquelle on nous faisait une vie fausse, toute composée de haines et de toutes sortes de vanités puériles; je compris qu'il n'y avait qu'une chose plus belle que la famille et à laquelle on pût saintement l'immoler: c'était l'autre famille, la Patrie. Et tandis que le vieux brave, s'éloignant de moi, pleurait parce qu'il était bon, je mis ma tête dans mes deux mains, et je pleurai de ce que j'avais été jusque-là si mauvais.

Après quelques minutes, l'Amiral revint à moi.

--«J'ai à vous dire, reprit-il d'un ton plus ferme, que nous ne tarderons pas à nous rapprocher de la France. Je suis une éternelle sentinelle placée devant vos ports. Je n'ai qu'un mot à ajouter, et j'ai voulu que ce fût seul à seul: souvenez-vous que vous êtes ici sur votre parole, et que je ne vous surveillerai point; mais, mon enfant, plus le temps passera, plus l'épreuve sera forte. Vous êtes bien jeune encore; si la tentation devient trop grande pour que votre courage y résiste, venez me trouver quand vous craindrez de succomber, et ne vous cachez pas de moi, je vous sauverai d'une action déshonorante que, par malheur pour leurs noms, quelques officiers ont commise. Souvenez-vous qu'il est permis de rompre une chaîne de galérien, si l'on peut, mais non une parole d'honneur.» Et il me quitta sur ces derniers mots en me serrant la main.

Je ne sais si vous avez remarqué, en vivant, monsieur, que les révolutions qui s'accomplissent dans notre âme dépendent souvent d'une journée, d'une heure, d'une conversation mémorable et imprévue qui nous ébranle et jette en nous comme des germes tout nouveaux qui croissent lentement, dont le reste de nos actions est seulement la conséquence et le naturel développement. Telles furent pour moi la matinée de Fontainebleau et la nuit du vaisseau anglais. L'amiral Collingwood me laissa en proie à un combat nouveau. Ce qui n'était en moi qu'un ennui profond de la captivité et une immense et juvénile impatience d'agir, devint un besoin effréné de la Patrie; à voir quelle douleur minait à la longue un homme toujours séparé de la terre maternelle, je me sentis une grande hâte de connaître et d'adorer la mienne; je m'inventai des biens passionnés qui ne m'attendaient pas en effet; je m'imaginai une famille et me mis à rêver à des parents que j'avais à peine connus et que je me reprochais de n'avoir pas assez chéris, tandis qu'habitués à me compter pour rien ils vivaient dans leur froideur et leur égoïsme, parfaitement indifférents à mon existence abandonnée et manquée. Ainsi le bien même tourna au mal en moi; ainsi le sage conseil que le brave Amiral avait cru devoir me donner, il me l'avait apporté tout entouré d'une émotion qui lui était propre et qui parlait plus haut que lui; sa voix troublée m'avait plus touché que la sagesse de ses paroles; et tandis qu'il croyait resserrer ma chaîne, il avait excité plus vivement en moi le désir effréné de la rompre.--Il en est ainsi presque toujours de tous les conseils écrits ou parlés. L'expérience seule et le raisonnement qui sort de nos propres réflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui vous en mêlez, l'inutilité des belles-lettres. À quoi servez-vous? qui convertissez-vous? et de qui êtes-vous jamais compris, s'il vous plaît? Vous faites presque toujours réussir la cause contraire à celle que vous plaidez. Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse le plus beau poème épique possible sur la vertu de la femme;--qu'arrive-t-il? On prend le contre-pied et l'on se passionne pour Lovelace, qu'elle écrase pourtant de sa splendeur virginale, que le viol même n'a pas ternie; pour Lovelace, qui se traîne en vain à genoux pour implorer la grâce de sa victime sainte, et ne peut fléchir cette âme que la chute de son corps n'a pu souiller. Tout tourne mal dans les enseignements. Vous ne servez à rien qu'à remuer des vices, qui, fiers de ce que vous les peignez, viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux.--Il est vrai que cela vous est égal; mais mon simple et bon Collingwood m'avait pris vraiment en amitié, et ma conduite ne lui était pas indifférente. Aussi trouva-t-il d'abord beaucoup de plaisir à me voir livré à des études sérieuses et constantes. Dans ma retenue habituelle et mon silence il trouvait aussi quelque chose qui sympathisait avec la gravité anglaise, et il prit l'habitude de s'ouvrir à moi dans mainte occasion et de me confier des affaires qui n'étaient pas sans importance. Au bout de quelque temps on me considéra comme son secrétaire et son parent, et je parlais assez bien l'anglais pour ne plus paraître trop étranger.

Cependant c'était une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien longues les journées mélancoliques de la mer. Nous ne cessâmes, durant des années entières, de rôder autour de la France, et sans cesse je voyais se dessiner à l'horizon les côtes de cette terre que Grotius a nommée--le plus beau royaume après celui du ciel;--puis nous retournions à la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers, que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait près de nous ou loin de nous, c'est qu'il était anglais; aucun autre n'avait permission de se livrer au vent, et l'Océan n'entendait plus une parole qui ne fût anglaise. Les Anglais même en étaient attristés et se plaignaient qu'à présent l'Océan fût devenu un désert où ils se rencontraient éternellement, et l'Europe une forteresse qui leur était fermée.--Quelquefois ma prison de bois s'avançait si près de la terre, que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intérieure me dévorait avec tant de violence, que j'allais me cacher à fond de cale pour ne pas succomber au désir de me jeter à la nage; mais quand je revenais auprès de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment à une tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui, depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait jamais de s'appliquer à leur étude comme à une science inépuisable. Quand un navire était las, il en montait un autre comme un cavalier impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec moi. Il passait les nuits tout habillé, assis sur ses canons, ne cessant de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au même point de la mer, sans être à l'ancre, à travers les vents et les orages; exerçait sans cesse ses équipages et veillait sur eux et pour eux; cet homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair d'Angleterre, il aimait sa soupière d'étain comme un matelot; puis, redescendu chez lui, il redevenait père de famille et écrivait à ses filles de ne pas être de belles dames, de lire, non des romans, mais l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur plairait (_as often as they please_); il écrivait: «Nous avons combattu le jour de la naissance de ma petite Sarah,» après la bataille de Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait tracé le plan avec son ami Nelson à qui il succéda.--Quelquefois il sentait sa santé s'affaiblir, il demandait grâce à l'Angleterre; mais l'inexorable lui répondait: _Restez en mer_, et lui envoyait une dignité ou une médaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en était surchargée. Il écrivait encore: «Depuis que j'ai quitté mon pays, je n'ai pas passé _dix jours_ dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gémis de ce que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant supérieur en habileté.» L'Angleterre répondait: _Vous resterez en mer, toujours en mer_. Et il y resta jusqu'à sa mort.

Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang.--La vue de ce vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment du Devoir sacré, et la modeste insouciance d'un soldat à qui il importe peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je lui vis écrire un jour: «Maintenir l'indépendance de mon pays est la première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au rempart de la Patrie que traîné dans une pompe inutile, à travers une foule oisive.--Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre.--Ne parlez pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes dangers.» Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce que doit être l'homme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux, mais en artiste, _l'art de la guerre_, tout en le jugeant de haut et en le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne étant tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais jusqu'à appeler de tous mes voeux l'occasion de m'échapper, et je poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là.

Un jour, le vaisseau _l'Océan_, qui nous portait, vint relâcher à Gibraltar. Je descendis à terre avec l'Amiral, et en me promenant seul par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait été fait prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit à Gibraltar avec quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y étaient surveillés de près. J'avais connu cet officier en France. Nous nous retrouvâmes avec plaisir, dans une situation à peu près semblable. Il y avait si longtemps qu'un Français ne m'avait parlé français, que je le trouvai éloquent, quoiqu'il fût parfaitement sot, et, au bout d'un quart d'heure, nous nous ouvrîmes l'un à l'autre sur notre position. Il me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses camarades; qu'ils avaient trouvé une occasion excellente, et qu'il ne se le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort à en faire autant. Je lui répondis qu'il était bien heureux d'être gardé; mais que moi, qui ne l'étais pas, je ne pouvais pas me sauver sans déshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'étions point dans le même cas. Cela lui parut trop subtil.

--«Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je t'enverrai à un évêque qui t'en dira son opinion. Mais à ta place je partirais. Je ne vois que deux choses, être libre ou ne pas l'être. Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que tu traînes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du même temps que toi sont déjà colonels.»

Là-dessus ses compagnons survinrent, et m'entraînèrent dans une maison d'assez mauvaise mine, où ils buvaient du vin de Xérès, et là ils me citèrent tant de capitaines devenus généraux, et de sous-lieutenants vice-rois, que la tête m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le surlendemain à minuit, dans le même lieu. Un petit canot devait nous y prendre, loué à d'honnêtes contrebandiers qui nous conduiraient à bord d'un vaisseau français chargé de mener des blessés de notre armée à Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience, terminèrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur tête qu'on pourrait avoir, à la rigueur, quelques égards pour un honnête homme qui vous avait bien traité, mais que tout les confirmait dans la certitude qu'un Anglais n'était pas un homme.

Je revins assez pensif à bord de _l'Océan_, et lorsque j'eus dormi, et que je vis clair dans ma position en m'éveillant, je me demandai si mes compatriotes ne s'étaient point moqués de moi. Cependant le désir de la liberté et une ambition toujours poignante et excitée depuis mon enfance, me poussaient à l'évasion, malgré la honte que j'éprouvais de fausser mon serment. Je passai un jour entier près de l'Amiral sans oser le regarder en face, et je m'étudiai à le trouver inférieur et d'intelligence étroite.--Je parlai tout haut à table, avec arrogance, de la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel, qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie, comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre. J'espérais être contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood surtout, sortant de son silence triste et de ses méditations continuelles, le loua dans des termes si justes, si énergiques, si précis, faisant considérer à la fois, à ses officiers, la grandeur des prévisions de l'Empereur, la promptitude magique de son exécution, la fermeté de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pénétration dans les négociations, sa justesse d'idées dans les conseils, sa grandeur dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la préparation des entreprises, sa fierté dans l'attitude donnée à la France, et enfin toutes les qualités qui composent le grand homme, que je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter à cet éloge, et je fus atterré, parce que j'avais cherché à m'irriter contre l'Amiral, espérant lui entendre proférer des accusations injustes.

J'aurais voulu, méchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot inconsidéré ou insultant de sa part servît de justification à la déloyauté que je méditais. Mais il semblait qu'il prît à tâche, au contraire, de redoubler de bontés, et son empressement faisant supposer aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il était juste de me consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table.

L'Amiral me conduisit encore à Gibraltar le lendemain, pour mon malheur. Nous y devions passer huit jours.--Le soir de l'évasion arriva.--Ma tête bouillonnait et je délibérais toujours. Je me donnais de spécieux motifs et je m'étourdissais sur leur fausseté; il se livrait en moi un combat violent; mais, tandis que mon âme se tordait et se roulait sur elle-même, mon corps, comme s'il eût été arbitre entre l'ambition et l'honneur, suivait, à lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais fait, sans m'en apercevoir moi-même, un paquet de mes hardes, et j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar où nous étions, à celle du rendez-vous, lorsque tout à coup je m'arrêtai, et je sentis que cela était impossible.--Il y a dans les actions honteuses quelque chose d'empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d'un homme de coeur sitôt qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y goûter sans être prêt à en mourir.--Quand je vis ce que j'allais faire et que j'allais manquer à ma parole, il me prit une telle épouvante que je crus que j'étais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de la maison fatale comme d'un hôpital de pestiférés, sans oser me retourner pour la regarder.--Je me jetai à la nage et j'abordai, dans la nuit, _l'Océan_, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec emportement, me cramponnant à ses câbles; et quand je fus sur le pont, je saisis le grand mât, je m'y attachai avec passion, comme à un asile qui me garantissait du déshonneur, et, au même instant, le sentiment de la Grandeur de mon sacrifice me déchirant le coeur, je tombai à genoux, et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à fondre en larmes comme un enfant.--Le capitaine de _l'Océan_, me voyant dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation, lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.

--«Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de coutume; vous partez pour la France demain matin.

--Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord?

--Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai déjà eu envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dans _le Northumberland_ en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse, sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une occasion qui vous déshonorait.--C'eût été échouer au port, car depuis quinze jours je négociais votre échange, que l'amiral Rosily vient de conclure.--J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-nous fait pour cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles en Honneur.»

J'étais si troublé que je ne savais comment le remercier; il vit mon embarras, et, se hâtant de couper les mauvaises phrases par lesquelles j'essayais de balbutier que je le regrettais:

«Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons _French compliments_; nous sommes contents l'un de l'autre, voilà tout; et vous avez, je crois, un proverbe qui dit: _Il n'y a pas de belle prison_.--Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis accoutumé, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la quatrième fois, j'ai demandé le repos à lord Mulgrave, et il m'a encore refusé; il m'a écrit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait pas mal de prendre ses précautions.--Je vais rester en sentinelle dans la Méditerranée; mais vous, _my child_, ne perdez pas de temps. Il y a là un _sloop_ qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose à vous recommander, c'est de vous dévouer à un Principe plutôt qu'à un Homme. L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur et occuper toute une intelligence.

--Hélas! dis-je, milord, il y a des temps où l'on ne peut pas aisément savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander à la mienne.»