Sérénissime: roman contemporain
Part 9
C'était la première fois qu'ils y pensaient, de la journée: il fallait qu'ils fussent bien malheureux, et humblement! Jusque-là leur malheur les avait soutenus et guidés et ne leur avait donné l'un à l'autre que le meilleur de soi, ce qu'on ne se donne que par fluide, le plus rare de leur âme: ils descendaient au corps, maintenant. Ils ne boudèrent pas contre leur désir. Ils allèrent, d'inspiration, à l'hôtel, à la chambre qui les avaient enfouis dans une seule destinée. Ils se possédèrent furieusement, se mordirent ainsi qu'ils se seraient mordu les lèvres pour ne pas pleurer. Il y avait des larmes au fond et au bord de leurs baisers. Leurs gestes étaient gauches: ils ne savaient plus! Ils revenaient de si loin,—et où? Ils ne voulaient pas songer, ils refusaient de se souvenir. Si, en un douloureux pèlerinage, ils avaient grimpé ces escaliers vibrants, s'ils avaient redemandé cette chambre, c'était pour lui demander leur secret et leur pratique machinale, c'était pour fuir leur âme, comme naguère, pour n'être, en une étreinte sourde, que le rôdeur et la rôdeuse de l'autre fois. Ils étaient lourds de leur chair, s'avouaient indignes l'un de l'autre. Il leur semblait qu'ils niaient leurs caresses et qu'ils s'en lavaient, à mesure, et que leur âme finirait par se retrouver sous l'amas de leurs rancunes, de leur misère, de leur trouble et qu'elle éclaterait propre et roide comme un os. Leur fougue les enveloppa et les allégea.
Et la princesse crut qu'il existait des manteaux de déchéance ainsi que des manteaux de sacre. Ils s'étaient tout raconté, sans un mot, ils avaient crié et pleuré l'un dans l'autre. Elle devenait esclave, il se relevait prince; mais n'avait-il pas toujours été véhémence et domination? L'impression dura. Le soir s'était caché dans la magnificence et s'épandait sournoisement, en une pincée grandissante de cendre dorée d'abord, puis mordorée, puis rouillée dans la pourpre se fonçant du crépuscule. L'obscurité jetait son ombre avant-courrière et brodait son uniforme de résignation, son sarreau à mailles serrées de tous les jours sur cette armure brillante du dimanche. Les gens, déjà, avaient l'air de revenir à leur labeur: c'étaient des mines graves—et tout le monde n'avait pas perdu. La vie les reprenait au rêve de gain et de vitesse, les rejetait dans le peloton, la tête basse.
—Comme il y a des domestiques! remarqua Clémentine-Alessandra.
Elle rougit. Un regard qu'elle n'osait pas rencontrer la piquait au cœur, la marquait de son feu rouge: elle ne songeait pas à l'enfer où elle avait plongé Antony. Son baiser lui revint, tous les baisers la crispèrent dont elle avait meurtri la lèvre rasée de son amant, elle sentit sur sa chair à la fois les poils courts et fauchés, le grain du tablier, les galons rudes de la livrée et les chaînes symboliques du servage: ses yeux sautaient de l'habit bourgeois d'un cocher au travesti d'une femme de chambre, béatitude de sortie écrasée contre des portes de service, air libre sans maculature d'appel empoisonné par l'approche de la sonnette. La princesse devinait peu à peu, et bientôt ensemble, tous les détails d'atrocité de _la condition_; les gens lui semblaient s'avancer en rangs pressés et, autour d'elle, avec eux, c'était un hourvari cacophonique et pointu, un branle électrique, des besoins traduits en musique, une tyrannie claironnante et frêle, une fanfare monotone—et à une seule note—d'oppression et de géhenne. Elle vivait les tourments qu'elle avait infligés à Antony. Ils n'existaient plus, il les avait chassés de sa mémoire; elle n'était plus pour lui qu'amour—et son amour. Elle se repentait, malgré lui, à son bras, car la faute dépasse toujours la victime. Elle frissonnait d'avoir fait du mal: le devoir souverain est d'élever et non d'abattre. L'obsession dura. Elle interrogeait le jeune homme sur ses ennuis, sur ses camarades, ne prenait pas garde à son malaise et allait, allait dans le torve précipice.
Elle trébucha de même au seuil de la nuit, en entrant au bal Wagram. Elle avait désiré ce couronnement du calice: elle l'avait demandé doucement, car elle avait appris, à petits coups, que les valets dansaient. L'œil brillant, la gorge sèche, âcre de la poussière d'une journée de Paris, elle tourna des coudes de couloirs et s'arrêta soudain à un boyau: une petite porte vomissait de la lumière et de la musique. Du bruit, un relent de vin et des crachats de gaz venaient tituber et mourir au-dessus d'un grouillement de rictus, de mains lourdes et de pieds enchevêtrés. Ce n'étaient que bêtes curieuses et que bêtes. Une galerie s'ouvrait, ou presque, encombrée de tables boiteuses, de bancs et de chaises en désordre, de litres, de verres, de toasts étouffés, de jurons patoisants et de ces gros rires où s'évoquent les cupidités et les nostalgies à la fois du même village: on entendait sonner le bas de laine et la sonnette de service dans des chocs de bouteilles. Des ricanements, des accoudements, des tensions de jambe soulignaient des génuflexions ordinaires et des factions sur des sièges pluvieux ou dans les antichambres rigides; des filles de maisons et des souteneurs erraient parmi ces êtres de maison comme en pays de conquête. A angle droit, surélevé, un orchestre faisait du bruit, avec des moustaches. Plus haut, des balcons s'étendaient gorgés de spectateurs: on regardait, on plongeait dans la fournaise. Et, dans un espace concédé à regret, pris sur les buveurs, pris sur l'orchestre, dans du gaz, dans de la sueur, dans de l'horreur, les couples dansaient. C'était atroce. Geste de faucheux, pliés, mécaniques, automatisme terrorisé, bras qui se lèvent timidement, sous des reproches, mains qui se hâtent et qui précipitent de l'ordre comme elles bouleverseraient, doigts qui font des grâces et de la fantaisie de leurs spatules rouges, de leurs ongles rongés, phalanges courtes et utilitaires, mains juste assez bonnes pour le travail, mains d'usage, doigts d'accessoire, se saisissaient et se lâchaient en cadence, pataudement ou nerveusement suivant les aptitudes ou le caprice social; les robes se tendaient, veuves du tablier, et les pieds, gonflés, malades, énormes, erraient comme s'ils avaient à frotter, à promener la cire, comme s'ils avaient à faire retentir, en une commission, toute la rue du poids bégayant de leur sabot, ânonnant, butant, poussant, ruant, cherchant vaguement, très haut dans le souvenir de leur race, de la franchise, de la légèreté, de la liberté. Ces corps en mouvement évoquaient d'autres mouvements, les trois plis du tablier qui essuie ou du tablier de la femme de chambre qui délace ou qui épingle, qui éponge et qui boutonne, c'était le ramassement du travail d'office, le sursaut des plafonds à «faire», la courbe des lavages de voiture, la tête penchée vers l'étrille ou l'examen des fers. La princesse eut, en un éclair, la vision des catacombes. C'était un culte inconnu. Danses sans joie, bourrées de regret, valses pesantes, prétextes à pensées, à ambitions étroites, appel aux divinités serviles. Faces de prêtres, d'ailleurs, ces faces rasées et mauvaises où la moustache semblait avoir été écrasée sur la peau, comme un insecte malpropre, faces de prêtres, ces faces glabres et ascétiques, ces faces violettes et jaunes, ces plis, ces boursouflures, ces yeux effacés ou perçants, en biais, ces narines de nausée, ces bouches fortes. Faces d'empereurs aussi et de forçats, tout un monde se recrutant d'un seul coup. Et ses convulsions chorégraphiques étaient des convulsions de gestation et d'enfantement, c'était un ventre monstrueux, coloré, historié de mille regards, brodé, chamarré, qui avançait, reculait, présentait sa misère et son horreur parmi la tentacule de son immense main, de sa main infinie, lourde de l'obscur, de l'inavoué labeur de tout Paris, c'était le dessous de Paris, le sous-sol de la ville, l'envers de la cité et de la société qui tournait sur soi inlassablement, qui défiait l'ordre des choses, l'habitude, qui, de son rythme et de son tumulte, raillait le rythme des fortunes et la cadence régulière des gestes sociaux. La princesse, perdue dans cette tourbe, tâcha à échapper à cette grimace bouillante et saccadée. Elle étouffa un cri: elle venait d'apercevoir Morive, Morive en mal d'amour, revenu à sa canaille, valet public, valet de bourreau qui trouvait, qui cherchait une servante de sa sorte. Il ne la voyait pas, n'ayant d'yeux que pour son torchon. Mais c'était un cauchemar: ils étaient de nouveau en présence, voisins de déchéance, se raccrochant à du vice et à une atroce humilité!
La princesse pâlit plus avant: le mot fatidique de cet homme, son argot l'obsédait, à sa place en cette assemblée: «Petit salé! petit salé...» Elle se répéta d'abord ce mot, sans pensée, puis un cri lui échappa, en un tourbillon. Elle sentait, non! elle ne pouvait encore sentir, elle _devinait_ horriblement qu'elle était enceinte d'Antony. Elle crut qu'elle éprouvait, d'un coup, tous les symptômes de la grossesse, qu'elle les vomissait, que les nausées, les troubles, les froissements, les pinçons, les crampes et les spasmes de la lente création lui montaient au cerveau, qu'elle étouffait, qu'elle enflait jusqu'au néant. Elle était sûre! sûre! sûre! Et son ventre, pour elle, se confondit avec le ventre monstrueux qui avançait vers son navrement, avec ce ventre de trahison, d'accablement, avec ce ventre prostré, sournois de bassesses et de bacchanale, de vengeance longue, de cupidité; elle pensa qu'elle était engrossée, comme une bonne à tout faire, de toute cette valetaille ensemble, pêle-mêle, des hommes, des femmes, de ces grooms eux-mêmes et des enfants de cuisine qui venaient torcher une contre-danse, dans les coins: son crime envers la liberté et la dignité de son amant, son orgueil échoué et déchiré, son désespoir, tout la crevait. Elle avait un cri de bête agonisante en cette joie de bêtes; elle imaginait que toutes les malpropretés de la crapule et les souffrances du peuple, les cruautés de ses frères et l'envers de leurs ambitions, son ambition, sa science, tout était là, à croître obscurément dans son ventre, à s'amasser, à germer comme un polype, comme un mal et comme un monstre. Et la mort souhaitable la fuyait dans ces rondes pis que macabres puisqu'elles étaient parodiques, apocalyptiques et prophétiques. Antony vacilla une seconde, puis sa tendresse et son dévouement l'emportèrent sur la surprise, il saisit son amie à bras-le-corps, la brandit comme un trophée et comme une supplication, l'enleva au travers des groupes et des danses. On ne s'étonna point: une autre fille était plus malade, échouée dans de l'épilepsie à l'entrée du bal. Antony l'enjamba pour arracher son fardeau à ce décor mauvais. Clémentine-Alessandra avait cessé de se plaindre: privée de sentiment, tuée de honte, c'était un cadavre qui pleurait...
V
DIALOGUE AU BORD DE LA MER
—Elle nous regarde, dit Antony.
Il parlait de la mer.
—Vois, continua-t-il. Ça n'est que des yeux, c'est un seul œil qui ne finit pas, qui sourit et qui pleure ensemble. C'est tous tes regards qui me reviennent, et tu vois: ils vont à moi, maintenant. Tu es à moi, là-dedans, là-dessus, depuis que tu étais toute petite: il y a du vagissement dans ces retroussis de lumière et ces fendillements d'argent; ce sont des grelots et des hochets et c'est de la mousse de lait et de la mousse de larmes; ici, c'est du sable d'enfant et là, ce sont tes cheveux encore, tes cheveux, toujours, qui s'en vont, qui se dénouent, qui sursautent. Je t'aime plus, de te voir dans la mer.
—Sans me voir, répondit Clémentine-Alessandra. Car tu ne me regardes pas, moi.
—Tu n'es plus toi. Tu es trop triste.
Clémentine-Alessandra était triste, en effet. Lorsqu'elle s'était réveillée dans la petite chambre fatidique de cet hôtel meublé où sa destinée avait élu domicile, elle avait vu deux faces rasées se pencher sur sa fièvre: Wolfgang et Antony. Toute son horreur lui était revenue avec la vie. A la pâleur des deux hommes, elle avait compris qu'elle avait craché son secret. Elle le répéta: «Enceinte... Enceinte...» Et le vieux valet avait éclaté en sanglots. Très bas, très bas, pour ne pas arrêter sur leur détresse nationale et exilée l'attention des galetas d'alentour, il avait versé toutes ses larmes, comme à l'église, et son immense navrement avait tâché à s'épancher. Antony n'avait pu s'associer à cette douleur; naïvement, férocement, il était heureux. Il n'en espérait pas tant. Il éclatait d'orgueil et de tendresse. Orgueil de gosse qui joue à l'homme et qui se fait une poupée, sans trop savoir comment: orgueil de gosse qui a deux êtres à aimer au lieu d'un, qui grandit sans vieillir, qui sent s'approcher des délices et de délicieux devoirs, des soirs de mouvement, d'étude, de câlineries, de choses à apprendre qu'on ignore et la tendresse infuse, la lourde et amère tendresse de ceux à qui le sort a enlevé leurs parents, qui ont des caresses et des baisers à placer, des caresses sacrées, des baisers saints d'enfant à père et de père à enfant, baisers qui, comme des hosties, ne peuvent se gâcher, sous peine de sacrilège et de damnation de cœur. On lui avait volé son enfance: on la lui rendait, complète et plus belle. Son petit aurait les langes de dentelle, les broderies, les riens inouïs du berceau qui lui avaient été refusés, tout son saoul de lait, d'air, de jouets, de paroles gentilles, de bercements et de berceuses qui lui avaient, d'avance, été arrachés, une cour d'enfants, des chœurs de nourrices, des arbres et ces spectacles hésitants, bariolés qui disent la vie, en gros, dans un murmure et qui accoutument à la joie vague et indistincte, au bruit, aux pas, aux courses, aux chocs des voitures qui se croisent et qui disparaissent, aux curiosités, au sourire continu fait de tous les sourires, au souci d'amis et d'indifférents, à tout ce qui est l'existence enfin, dans l'âge d'or de l'existence, après qu'on a tourné le carrefour des limbes.
Le vieux Wolfgang avait senti se briser en sa gorge la tradition, l'honneur même et l'âme de sa patrie. Il avait vu nettement l'enfant non comme un bâtard à oublier, mais casqué, armé, monstre énorme égorgeant et étranglant la beauté de sa race. Et la princesse songeait. Elle ne se résignait pas. Elle n'acceptait pas le danger. Elle repoussait le présage puisqu'elle n'éprouvait encore ni malaise, ni avertissement: elle savait sans plus et elle voulait commander à l'irrémédiable. Sa nature dominatrice remplissait: elle pesait sur la volupté passée et sur la volupté d'hier, elle chassait de soi le souvenir. Mais le regard du jeune homme tombait sur elle si pur, si grand, qu'il ordonnait en un rayonnement et qu'il était éternel. Elle s'aperçut, atrocement, qu'il l'aimait, qu'il l'aimait à jamais, de cette chose, de cette consécration et que, confusément, incroyant comme il l'était, haïssant Dieu au hasard de sa haine des forces et des puissances, il remerciait la Providence de cette bénédiction. Cette fécondité lui-était un acte de foi, il tremblait d'espérance et il la révérait, elle, malheureuse, ainsi que le tabernacle de son avenir, elle était son cœur et ses flancs, elle était sa pousse et sa fleur, son charme, sa douceur à jamais; il l'aimait étroitement, de l'aveu de la terre et du ciel, par prédestination, elle avait en elle leur chaîne physique et métaphysique, leur chaîne à travers le temps et l'espace et, malgré tout, leurs cheveux blanchiraient ensemble. Elle protesta de tout son être, de tout ce qui n'était pas encore à cet homme, mais tout l'abandonnait, tout la jetait à son étreinte. Un sursaut de haine et de mépris lui apporta ses convives de l'avant-veille:
—Allons-nous en! allons-nous en! supplia-t-elle.
Sa fièvre lui dessinait les travaux d'en face, les armatures métalliques et leurs masques de plâtre ou de carton, les arabesques et les ogives, l'effort hâtif, pour un été, de l'univers en façade qui s'élevait aux deux rives du fleuve. Il lui passa, sur le ventre et le cœur, des madriers et des pierres, des trains de plaisir, des poutres, des tonneaux géants, des danses et des revues, tout un appareil populaire, une foule sans sexe, une soif de voir, une soif de richesse d'un instant, de mirage et la crainte plébéienne de mourir sans avoir connu par ces images d'un sou que sont les palais de pacotille, l'architecture et l'épiderme des nations lointaines, des contrées bien défendues par les tarifs des chemins de fer. Aujourd'hui, c'était, contre sa noblesse et son énergie, la bassesse et la facilité de Paris, c'était la ville courtisane couchée en travers de son rêve; demain, c'était une invasion de touristes médiocres qui veulent noyer leur inquiétude et la magnificence de leur nostalgie ou de leur songe: il fallait fuir. Au moment de quitter Paris, par une amère courtoisie envers l'esprit du boulevard, elle avait murmuré:
—D'ailleurs, il est nécessaire d'aller à la mer au lendemain du Grand-Prix.
Et ils étaient allés à la mer....
Le ciel était, ce jour-là, beau d'une beauté métaphysique. La mer, c'est l'enfer des ciels puisqu'elle est la concurrence. Il faut qu'ils soient vraiment le charme et la splendeur, le refuge idéal de l'horreur et des peines, que toute ambition s'y tisse des domaines, que les astres, la nuit, s'y mirent sans ardeur, pour que leur désert de magnificence continue à lutter avec le désert irisé et lent, montueux et bouillonnant qui s'étend, qui se brise, qui renaît, qui se varie, qui se tait pour écouter son âme après avoir écouté son gazouillis et sa colère, avec le désert souple et roide, frémissant et plat, qui peut tout et qui sait n'être rien, dans des vagues, des lames et des flots. Donc, le ciel n'était pas la grise toile d'emballage tirée sur des fantômes mouvants de pierres précieuses, sur l'essence de diamants et la quintessence de nuages, sur l'élixir d'ailes de papillons, sur le secret des reflets, sur les mystères pailletés, sur les dessous de flamme qui jouent ensemble au cœur de l'eau. Il n'avait pas la crudité des apothéoses et la mollesse des élégies: il était lent d'une lenteur divine, intact, immobile sans stupeur, attendant les étoiles sans hâte et sans besoin, pur, noble et bleu. Antony interrogeait:
—Pourquoi es-tu triste? Je t'aime.
Il n'avait pas de fatuité! Il lui enlevait toute mélancolie comme il s'en était purgé. Il s'était décidé à aimer, à aimer avant tout, à convertir tous ses sentiments, toute sa force—en amour. Il s'était réalisé: il aimait, sans plus. Il était heureux. Pourquoi sa maîtresse souffrait-elle? Pour la première fois, il se laissait aller à la béatitude. La mer lui était ensemble chantante et muette, confidente et décor: elle se faisait personnelle et délicate, miroir magique et fraîcheur.
—Je ne veux pas que tu aies mal, dit-il à sa maîtresse. Respire. Tu n'as pas le droit d'étouffer ici. Vois comme la mer est à nous et comme elle est grande, folle et tranquille de vie. C'est la vie même, une réserve de vie énorme, trop puissante pour ce que ce monde,—et les autres,—ont encore à durer. Elle est riche, riche, tiens, comme la misère.
Clémentine-Alessandra ne répondit pas tout de suite. Elle pensait. Puis:
—Ne parle pas de la misère, prononça-t-elle lentement. La misère est une chose hypocrite qui se fait à toutes les modes puisqu'elle n'est jamais nue, puisqu'elle est la loque, le haillon, le trou. La mer est belle et grande parce qu'on n'en a jamais rien pu faire, puisqu'elle a gardé sa couleur, puisqu'elle ne s'est même pas plié à la forme, qu'elle est changeante, immense, molle et roide comme au temps du chaos, comme le chaos lui-même. Elle n'est humaine en rien. C'est la Divinité pure, lourde de tous les germes et les roulant, ne grandissant pas, n'ayant besoin ni de semence ni de nourriture et emportant les tempêtes dans sa soif de sacrifices, dans sa tradition de victimes à engloutir et à consoler,—ainsi qu'Hylas. Tous les mythes ont été petits devant elle: ils sont faits pour les petits ruisseaux, pour le petit ruisseau de Platon. La mer se moque des pierres, de l'art et de la littérature, elle ne sourit aux hommes que mystérieusement. Je sais bien pourtant qu'elle nous aime: elle nous aime parce que nous nous aimons et qu'on ne nous aime pas. Tu ne peux pas savoir, toi: tu ne crois pas en Dieu. Mais, vois-tu, il y a une chose menue et énorme qui parle pour nous devant Dieu: c'est la source de tous les sarcasmes, de toute l'incompréhension, de la haine des gens, c'est l'amas de leurs rancunes et de leurs mauvais sentiments; c'est de cela qu'est faite la sainteté d'un chacun, parce que c'est sa différence avec la bête, avec le commun, parce que c'est la synthèse de son âme, de reflets en relents, de négatifs en contraires, et parce que c'est notre beauté et notre portrait, notre annonciation, notre présentation au royaume qui n'est pas de ce monde.
Antony écoutait avec patience. La mer avait l'air d'approuver et son murmure était un continu répons à ces litanies. Elle avait des tons qui dépassent les mots, ces tons qu'on appelle mourants, à cause que c'est la résurrection même. Emaux d'aube et de crépuscule ensemble, l'infini de la nuance, la pourpre et la flore de lune, des ors se dégradant, s'idéalisant, se virilisant, jusqu'au safran et à l'acier, des jets d'améthyste et des coulées d'émeraude, une incessante agonie de turquoises mortes en des sursauts de vagues, un tourbillon de saphirs et d'opales, des taches papillonnantes de rubis dans des meurtrissures de diamants, une envolée, au loin, de perles et d'ambre, un assaut d'écume marbrée et d'écume laiteuse, c'était une féerie superbe et mélancolique, c'était le trésor intact des anciens âges et c'était le pensif avenir, la contrée promise, l'époque promise, les âges promis aux âmes qui conservent encore l'espérance.
La jeune fille poursuivait:
—Tu n'as jamais été dans des assemblées ou au théâtre, tu n'as jamais étudié la foule, tu n'as jamais vu ces rangées de têtes plates, de corps tassés, ces apparences de mouvement, ces imitations d'intelligence, d'attention et les petits drames en simili qu'on sert à ce public. L'existence, les âmes, les passions, c'est comme le reste, en toc. Il y a des époques qui ne comptent pas dans l'histoire des temps, qui ne sont pas de l'histoire: nous sommes dans une de ces époques. Et Dieu s'est retiré du monde, laissant les choses aller comme elles peuvent, car Dieu a, lui aussi, le droit de rêver au-dessus de nous. C'est un interrègne, c'est une parodie du chaos et du néant, une tour de Babel morale où les dévouements, les héroïsmes et le génie sont vains. Nous sommes dans une année aussi sombre, aussi vide de tout sauf de terreur que l'An mil, nous sommes à la poterne d'une ère où nous n'entrerons pas et c'est tant pis pour nous quand il nous reste les ambitions et les désirs qui ont survécu à leurs siècles, à leur décor. On parle encore de pouvoir et de liberté! On parle de travail et d'effort. Hélas!
—Il y a encore l'amour, dit Antony.
Elle pleura. Il lui rappelait son abdication, sa déchéance consentie. Et l'enfant qu'elle entendait presque à son flanc, l'enfant qui lui criait son désespoir, cet enfant d'opprobre, c'était le présent renié et battu, c'était le hideux avenir, c'était une époque moins sourde qui triompherait peut-être, c'était sa force à elle, son principe de victoire, sa beauté, son âme, ce que Dieu avait mis en elle de destin et d'éternité qui s'en allait d'elle, de jour en jour, qui lui prenait sa chair, son sang, qui lui prendrait son lait, ensuite, ses heures et ses nuits, qui lui prendrait goutte à goutte sa tendresse et son émotion pour s'évader d'elle, pour s'éloigner, pour la laisser vieillie et pantelante, exsangue de courage, d'ardeur et de méditation, dépouillée, ruinée sans profit pour les peuples, pour la gloire et le bonheur des hommes.
—Je t'aime, dit Antony.