Sérénissime: roman contemporain

Part 8

Chapter 83,741 wordsPublic domain

Il venait de parler devant un parterre de rois. De rois détrônés—et moins. Ces gens de titres et de chartes se courbaient devant l'évocation de la liberté. Le général de la Manille commençait à la comprendre: c'était pour lui le feu à volonté! Mais Eusèbe Gaël se leva:

—Je n'ai aucune compétence, dit-il, mais je crois que, dans le dessein de la princesse, il y a comme un désir de sacrifice et comme une expérience à offrir au monde. Son Altesse veut régner pour montrer comment on doit, comment l'on peut régner. Elle a un programme: le pouvoir souverain, bienfaisant, philosophique, rationnel, d'après la loi divine, d'après la morale: le pouvoir social, régulateur. Elle voudrait se faire pardonner sa naissance, l'expliquer par des actes, montrer, enfin, qu'être souveraine, c'est être une sainte, fécondement.

—Non, dit Clémentine-Alessandra, j'ai besoin de pouvoir. Mes peuples me manquent comme il pourrait me manquer un bras ou une jambe.

—Ça ne repousse pas, observa l'impitoyable Morive.

Ce n'était plus un conciliabule. Les gens ne s'observaient plus en dessous, ne se méfiaient plus: désintéressés, pas trop ennuyés, ils attendaient. C'était une faute, un contresens. Une erreur, voilà tout. Dans l'être de la grande-duchesse, un vide infini; un mot surnageait, ironique et grossier: «Petit salé». Elle s'abandonnait. Après des jours de méditation, de promenades, de démarches, après s'être interrogée et avoir interrogé les autres, après avoir demandé conseil au destin, à tout, elle avait réuni des hommes de cœur, des hommes de tête. Condescendant à des compromissions, voulant des concours, des appuis, pointant des secours, traçant une route à son désir à travers l'Europe, dessinant des plans, elle armait un projet gigantesque. Et elle ne voyait que défection d'avance, désœuvrement, ambition de néant! Ah! ce Paris, ce Paris de séduction, de trahison, de destruction qui coule les gens dans sa torpeur et qui leur demande de déserter, de désespérer en sourdine, de se laisser lier les mains avec des serpentins, de rouler une petite réflexion comme une cigarette et de ne point aller plus avant, de devenir Parisien comme on devient forçat, de ne pas bouger de ce bagne léger, doré, mousseux, pétillant! Gloire militaire, énergie, esprit d'aventure, attaque, génie d'intrigue, héroïsmes, habiletés, des noms qui sont le ressort d'un univers et qui galvanisent les morts endormis, qui suscitent une race et son secret, des jeunesses sombres et résolues, tout était là, en habit noir, tout était muet, tout désapprouvait!...

Elle ne chercha pas à rallier ces mauvaises volontés: elle se leva et, sans offrir sa main à baiser, en un grand salut de cour à cette cour infidèle, refusant les honneurs, les tardives protestations, les clameurs d'extrême onction, elle s'en fut.

Elle se sentait très petite fille. Elle avait été rabrouée par un homme de rien, par un parvenu de la honte, par un éclat de peuple—et de quel peuple! Pourquoi avoir été chercher ces confesseurs, cette foule de confesseurs, au lieu de s'en remettre à son Dieu, au Dieu des batailles? Elle lui demanda pardon de son indiscrétion. Le miracle, eh! oui! Morive avait raison! le miracle! Elle désespéra, en une extase. Tout, autour d'elle, lui parlait de malheur. Drapeaux abolis, armes inutiles, gloire en lambeaux. Elle prit un livre: c'était _Don Carlos et ses défenseurs_, d'Isidoro Moguez.

Elle considéra les portraits de ces hommes, le vieil Eguia et son bras d'argent, Zumalacarrégui, l'évêque de Léon; vaincus aussi, mais qui avaient osé. Où étaient-ils, ses défenseurs à elle? Des savants!... Ah! comme elle souhaitait des soldats! Ces philosophes qui lui avaient offert des consolations, des théories, des utopies, ces politiciens pour d'autres, ces théologiens qui commentaient les prières anciennes sans prier pour elle! Elle n'isola du troupeau que Lévy-Wlarmeh qui, avec sa science et sa naissance, correspondant des fakirs de l'Inde et du Thibet, des sectes anabaptistes ignorées, des derniers Vaudois et des Arriens, centralisateur d'hérésies et d'orthodoxies démentes, lié d'ailleurs avec des banques et des jésuites, pouvait beaucoup, mais ne voulait rien, concevant une théocratie pure, Dieu régnant vraiment, en essence, et permettant des religions neuves et de nouveaux gestes. Quant à Eusèbe Gaël, elle voyait qu'il la jugeait femme, qu'il l'avait, en son cœur, dépouillée de sa couronne, de sa pourpre et qu'elle était nue pour lui, éternellement, irrémédiablement.

Dans son déchirement, elle songea à Antony. Elle ne rougit pas de sa pensée. Elle sortait d'une réunion de valets. Asservis à Paris, asservis aux mœurs de Paris, à sa sensualité sans cerveau, gagne-petits des plaisirs mesquins, ils avaient trahi sa confiance, menti à son désir. Elle les avaient cherchés contre celui qu'elle avait oublié, esclave, dans les bas-fonds de sa maison, elle avait réclamé contre lui des peuples, l'espace, toute l'activité, toutes les grandeurs du monde: il restait vainqueur. On la lui rendait, plus misérable que jamais. On la lui jetait. Elle n'avait plus qu'à lever la pierre dont elle étouffait son cœur. Une douceur l'envahit: puisqu'elle n'avait pas su le repousser, puisqu'elle n'avait pu être la créature despotique et conquérante, elle s'abandonnait délicieusement. Elle ne se rappela point sa cruauté, son horreur: elle ne se représenta point les besognes où elle avait noyé cet enfant, elle n'imagina que son énergie et sa tendresse, sa force câline et sa caresse, sa volonté et son frisson; elle l'imagina tout entier—et tout entier à elle. Elle avait soif de s'endormir tout de suite, dans ses bras. Elle n'osa pas encore. Elle n'était pas digne de lui. Il lui restait des souvenirs du dîner, des relents de discours: sa déception, son abdication imposée, son isolement, sa misère de chef sans troupes, tant d'amertume pesait, en outre, sur son désir. Le mot de Morive: «petit salé» revenait, à vide, l'obséder. «Petit salé!» Oui, elle aurait dû avouer sa faute à ces gens, leur crier: «Ce n'est pas une petite fille qui demande des jouets animés, c'est une femme, une femme perdue qui veut des aventures après une aventure, qui se jette dans un peuple à gouverner comme dans un couvent de repentir et d'écrasement. Je veux des tâches et des œuvres, je veux un purgatoire où me racheter, un amas d'actions et même de miracles, puisque vous parlez miracle.» On l'aurait prise plus au sérieux, parce que l'on croit au vice et qu'on vénère le crime, mais son humiliation lui donnait-elle des moyens, des concours? Il faut choisir ceux devant qui l'on s'humilie. Et c'était vraiment trop protestant.

«Petit salé!» Le refrain scandait la nuit. Clémentine-Alessandra ne se sentait pas le courage de voir lever le jour, le jour sans rêve. Elle monta, comme trois semaines auparavant elle avait été, à la chambre du jeune homme. Elle ne regarda pas. Elle hésita. Son cœur, en battements de folie, l'aveuglait. Elle frappa à la porte en croyant tomber. Elle n'osait pas voir. Antony avait ouvert.

—Son Altesse aurait pu me sonner, dit-il, d'une voix sourde.

—Antony! supplia-t-elle. Elle le regarda.

Il avait une face de meurtre. Toute son énergie s'était figée, gercée, creusée: c'était un feu morne, une lave qui avait cessé de brûler après avoir épuisé toute flamme; et les traces du rasoir autour du sillon de ses lèvres semblaient un cerne affreux, comme autour de ses yeux éclatants et tendus. Il n'avait pas l'air d'être méchant: ce n'était que fatalité. Il ne consentait pas à dormir. Il prenait les nuits comme si on avait voulu les lui voler, avec les jours. Il avait cru penser: il rêva. Rêve contre lequel il se révoltait et qui s'obstinait, rêve odieux et chéri, rêve enfin... Mais ce rêve était là: il parlait.

—Pauvre petit! Comme tu es pâle! j'aurais dû venir te bercer.

C'était, décidément, décidément, le rêve. Antony avait eu aux lèvres, pêle-mêle, des injures et des anathèmes, les mots qui chassent et qui tuent. Un énorme, un définitif: «Va-t-en!» avait grondé dans sa gorge, des reproches, des récriminations, l'irréparable... Et cette simple phrase, moins qu'une phrase, un regret chantant, un soupir, un rien de maternité le tenait muet, d'une tacite étreinte. Il chancela: elle lui arrachait sa colère, elle supprimait sa détresse, d'un mot, elle le reprenait, sans dignité, sans rancune. Il fondit en larmes.

—Ne pleure pas, ne pleure pas! dit la grande-duchesse, je suis malheureuse...

Égoïsme sublime! Elle ne voulait pas qu'il souffrît pour qu'il pût la consoler. Elle voulait qu'il conservât toute sa force contre ses ennuis à elle. Et elle se refusait aux remords, sur lui. Elle répétait:

—Ne pleure pas. Ne pleure pas. Je n'ai plus que toi.

—Ah! dit Antony, pourquoi faut-il que ce ne soit pas vrai!

Il n'approchait pas. Il ne lui ouvrait pas les bras. Il avait séché ses larmes mais se contenait affreusement. Il avait fait un trop grand effort pour renoncer à elle, sans lutte. Elle l'avait humilié d'ailleurs, de sa pitié, le traitant en petit garçon qu'on peut endormir. Il était fier de n'avoir pas dormi, d'avoir veillé contre l'ensorcellement. Mais il ne lutta pas longtemps. Il la retrouvait. Il se jeta. C'était un taudis trop neuf, trop sec, trop propre: du bois blanc, deux chaises, un lit étroit. Pas de tapis où s'abandonner, pas de coussins: des angles à tout, même à la tendresse. Et tout leur jetait à la face le crime social et sa faute à elle, contre lui.

—Viens! dit-elle.

Il ne comprit pas.

—Où? Dans ta chambre?

—Oh! non! non! si tu savais! Allons-nous-en d'ici.

Il la regarda. Elle était nu-tête, un peu dépeignée. Ses cheveux bouffaient, bouclaient, tombaient, sans coquetterie, en un hasard touchant: rien n'était apprêté, pas même sa misère. Sa nuit d'insomnie et de méditation, ses nuits de travail n'altéraient pas sa jeunesse fine et fière: la fatigue avait seulement posé sa patine d'humanité sur ce divin visage. Les yeux étaient plus lents, plus profonds; la bouche était parfaite, de ne plus sourire. La silhouette se levait dans cette aurore, argentine et nacrée: c'était une harmonie blanche en robe blanche et comme une apparition de limbes en cette chambre de valet.

—Viens! répéta la princesse.

—Tu as mal? _Ils_ t'ont fait du mal?

—Oui.

Elle comprenait. Ceux qu'il ne nommait pas, _ils_, c'était «la société». Elle l'observa encore. Elle avait voulu l'asservir à cette société, faire de lui un support mobile et anonyme, un morceau de machine: elle l'avait jeté dans un égout pour qu'il y travaillât,—à quoi? Et il était toute sa vie, sa consolation, son espoir. Elle l'avait trouvé comme elle eût trouvé un Dieu de bonté, de grâce, un refuge, toute tendresse, toute caresse, toute force et toute beauté.

—Allons-nous-en.

—Oui, dit Antony.

Il aurait voulu la recoiffer, la coiffer, toucher la masse des cheveux de lin et de soie, s'y perdre et s'y enivrer. Il n'osa pas. C'était encore son état de garçon de chambre,—ou presque.

—Allons, dit-il.

Ils fuyaient. Ils descendirent l'escalier de service avec les mêmes précautions que l'escalier de l'hôtel meublé, naguère, où leurs destins s'étaient mêlés. La princesse _sentait_ les gens dormir. Un peu de dédain la crispait. Ils descendirent longtemps. Ils arrivèrent enfin à la petite porte par où Antony avait vu disparaître son amante. Elle l'ouvrit de la même clef. Et les deux adolescents furent dans l'avenue.

Ils s'en allaient comme ils étaient venus, à l'aurore. Ils s'étaient détestés, ils avaient tout tenté: la haine et l'ambition, la science, l'histoire, la honte et l'épopée les laissaient au bras l'un de l'autre, et leurs lèvres en quête, leurs cœurs en appel. Ils retrouvaient la minute chère de leur abandon. C'était l'amour souverain.

L'aurore était large et claire. Elle souriait. Sa magnificence avait du charme et de la légèreté. Elle dispensait la lumière avec caprice et la lumière sautelait avant de se fixer. C'était une aurore républicaine. Le jour ne venait pas pour obéir à un ordre immuable, à un Dieu tout-puissant, il se levait librement, en prenant son temps, en s'amusant: c'était bien une aurore de Paris. Clémentine-Alessandra en souffrit; elle souffrit de la joie de vivre qui lui tombait, parmi son amertume, avec la lumière neuve: elle n'abdiquait pas. D'ailleurs son compagnon n'était pas parisien. Elle se rappelait sa curiosité pour la ville à l'aube de leurs noces et l'horreur du jeune homme pour la ville comme pour une monstrueuse idole trop connue mais bien connue. C'était lui, encore, qui avait raison; c'était lui qui l'avait convertie et qui était son maître.

—Tiens! c'est dimanche! dit-il.

—A quoi t'en aperçois-tu?

—Les laitiers viennent plus tôt.

Elle entrait en rapports avec la vie. Elle voyait se préparer le repos de la cité: du travail, encore, des levers en hâte, une précipitation dans la tâche quotidienne pour avoir l'illusion de quelques heures à soi, le leurre de la liberté. Liberté empoisonnée par les soucis revenant en troupe, par Demain vous frappant à la bourse vide, à la tête et au cœur, promenade à travers des coudes, vagabondage entravé, gêné, piétiné! n'importe! le repos! les bras ballants, les mains en sommeil,—comme dans la fosse commune.

Ils lisaient en leur silence les mêmes pensées, la même pitié. Et c'était la même impuissance. Mais la misère, ils la devinaient. A part les voitures qui portaient ici et là le lait maigre et le lait joyeux, l'avenue était,—et les rues d'alentour,—le désert le plus docile. Paris était à eux. Clémentine-Alessandra ne se laissait plus aller à son dolent enchantement, à sa grâce simple, à son «prends-moi» tacite qui cache l'abîme. Paris, pour elle, c'était la prison et la prison qui non seulement vous brise, mais qui déconseille l'évasion aux complices choisis. Les rayons précurseurs du soleil, la gentillesse du paysage, la joie contenue, rien ne la touchait. Elle s'appuyait sur le bras de son compagnon. «Ah! dit-elle! les gens! les gens! je les entends! Comme ils souffrent! Il faudrait cependant qu'on soit heureux.

—Qui?

—Tout le monde.

—Ce ne serait plus vivre, alors.»

Il y avait tant d'humanité dans son amertume qu'elle le regarda. Elle vit en ses yeux le rêve fou, le rêve fraternel de ce mois obscur. Il s'était, comme elle, offert en holocauste à la destinée. Il avait été toute émotion. Le souvenir de sa volupté, sa tristesse, son désir d'oubli, tout s'était tendu, tout s'était fondu et ç'avait été le mol et immense océan de tendresse, la caresse en largeur, en épaisseur et en infini qui enserre tout et qui laisse tout fuir pour lui permettre un retour et un retour plus passionné. Il avait voulu, avec son baiser, le bonheur universel. Et il avait renoncé au baiser pour que le bonheur public fût plus grand. Il avait certainement demandé—à qui?—d'être né pour des actions sublimes.

Et Paris coulait autour d'eux.

—Tu as trop pensé, dit-elle.

—Pour ne pas penser à toi.

—Chéri!

Elle était sincère: ils se retrouvaient,—plus beaux. Comme ils étaient loin des deux vagabonds des Champs-Élysées, dévorant le soir et la nuit à même, avides de néant, se prenant, se lâchant, victimes et jouets du moment, mourant à mesure! Mais non! Ils revenaient à cet instant, au geste le plus élémentaire, mentaire, au spasme le moins innocent,—par le plus long. Ils retombaient prisonniers du décor des Champs-Élysées, prisonniers de la chambrette de volupté, abandonnés par leur ambition et leur colère. Il ne leur restait comme désir que leur ancien désir,—apaisé,—et les autres désirs, issus de lui, désavoués, reniés, oubliés.

La journée naissait magnifique, en dehors d'eux. Débauche de lumière, de gaîté, de splendeur courtoise. Tout était à point, régulier, parfait. La jeune fille ne se prêta point au ravissement universel: l'émotion d'ailleurs la secourait, qui la liait au bras d'Antony, la fièvre qui lui tenait chaud et qui la brûlait dans la tiédeur de la matinée. Paris s'habillait de gens, se levait sur des rythmes d'orgues de Barbarie, s'habillait, en loques, de ces mendiants du dimanche qui travaillent peut-être la semaine durant et qui veulent tirer un profit de leur lente promenade à travers le libre soleil.

Misère qui tire son chapeau, à la bourgeoisie ou à la quasi-bourgeoisie qui passe, sans déclamation, sans supplication, dénûment ingénu. Pas de recours d'ailleurs. Antony regarda la princesse, elle détourna les yeux.

Cependant Paris peu à peu laissait éclater en soi ces bijoux soudains: des sourires de petites filles, des yeux de petits garçons. Et le mot de M. Morive revint à l'âme de la jeune fille: «Petit salé». Combien il y avait d'enfants! Vaguant, jouant ou tenus en main, ils tissaient parmi la ville un voile argentin de cris, de rires, de balbutiements harmonieux, de curiosités chantantes: ils s'appelaient ou se repoussaient de la même voix de limbes, aussi tendrement; ils sortaient des portes ou s'y cachaient avec une grâce preste et légère, un peu souris, un peu oiseaux, divins et si jolis de leur pauvreté ou de leur coquetterie, les jambes nues! C'était une forêt, une clairière, un labyrinthe d'enfants se croisant, se remplaçant, se métamorphosant à mesure, charmants et parfaits.

—Qu'ils grandissent, ceux-là! demanda Antony.

Clémentine-Alessandra eut le cœur gros de cette menace. Ils étaient si gentils comme ça! Mais leur pèlerinage continuait. Paris s'étirait et gambadait, traînant par les rues sa somnolence et son rêve appesanti. Et la princesse ne voulait rien voir: sa déchéance et son réconfort, c'était cet homme et pas un autre homme. Les mouvements autour d'elle, le va-et-vient populaire ne lui devaient paraître que geste d'éventail grouillant, de la fraîcheur, un couloir de tumulte à son trouble, un écho sourd de son horreur. S'ensevelir dans de la tendresse et de la passion... Puis le mot lui revenait: «Petit salé... petit salé». Une émotion les serrait tous les deux: ils pensaient l'un pour l'autre, confusément; ils entraient la main dans la main au fond du mystère, au fond de la somme d'amour qui est le secret du monde et son éternité. Jamais ils ne s'étaient sentis aussi pauvres: il ne leur restait d'eux-mêmes que leurs sens, leur âme et leur foi: ils se donnaient tout, ils échappaient à leurs idées, ils se seraient voulus aveugles, n'entendant plus, blocs de passion et de câlinerie, comme des pierres d'amour écrasées l'une sur l'autre, au hasard des chemins. Ils allaient et ils trouvèrent du plaisir, au seuil du plaisir de la rue. Ils connurent le délice de mal déjeuner, de compagnie, en plein air. L'après-midi les roula en sa molle fournaise. Ils étaient retombés à leurs Champs-Élysées. Ce n'était plus leur domaine fatidique; il y coulait des hommes et des femmes en partance vers un champ de courses. Des jaquettes et des chapeaux s'y pénétraient en agglomérat: les deux jeunes gens furent coudoyés âcrement, poussés et bousculés.

—Ah! j'oubliais! dit Antony: c'est le Grand-Prix.

Ce ressouvenir amusa franchement Alessandra. Le Grand-Prix! La fête solennelle, la dernière fête de ce peuple, de ce Paris pour qui les fêtes religieuses ou les fêtes nationales sont des chômages et des parades, de ce peuple timide en sa décadence qui n'ose pas s'offrir des cirques civiques, qui boude encore les combats de taureaux et ces luttes de gladiateurs, les guerres civiles, qui sort encore de chez lui pour voir courir ses chevaux au lieu de creuser au centre de ses maisons (quitte à jeter bas les Tuileries, le Louvre et à combler la Seine), un hippodrome géant et consacré où il pourrait mieux précipiter son argent, son génie et son honneur! Le Grand-Prix, date qui coupe l'année, nettement, ainsi que Pâques jadis, dans le recul mondain des saisons, le Grand-Prix, équinoxe et solstice à la fois, triomphe des jours, gloire du temps. On s'y ruait. Toutes les classes et les déclassés, fraternellement, y menaient, en troupe, leurs besoins et leurs «certitudes»; des voitures heurtaient leurs roues et leurs caisses en se disputant, par imitation, la plus flatteuse rapidité. Des bicyclettes et des motocycles erraient où il y avait place pour eux et se broyaient un périlleux passage à grand bruit, à grands cris déchirants, semant de la peur et de l'admiration. La jeune fille regarda ailleurs. Elle aperçut des palissades et de la machinerie: l'Exposition naissait, sans fin, immense et menue, malheureuse en son effort de cailloux, de fer et de plâtre. Des ouvriers s'y perdaient. La princesse eut un instant le désir d'y chercher des gens de son pays et de pleurer avec eux. Mais elle avait renoncé à ses frères comme aux autres fils qu'elle avait espérés: elle considéra cet univers tassé, entravé, interdit au public, elle adressa tacitement un adieu à l'empire du monde. Mais un brouhaha l'arracha à sa tristesse: le pouvoir qu'elle évoquait amèrement s'offrait à elle, au galop.

Le Président de la République se rendait à Longchamp. On acclamait peu. Le peuple saluait l'ex-liste civile. Clémentine-Alessandra eut un écœurement. Il lui sembla que l'escorte la souffletait. Ces soldats en grande tenue, ces postillons, ces ors, cette voiture d'apparat, ce vieux magistrat, enfin, en cordon rouge pour une douzaine de jockeys, ce déplacement vers un tour de piste, c'était la sortie du sultan de Stamboul vers sa mosquée, c'était un pèlerinage constitutionnel, un gage au peuple, à sa veulerie et à son vice. C'était cela, le pouvoir? Une fièvre la tint droite au-dessus de la foule. L'équipage était déjà loin: il éventrait, en sa fuite, l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile. Et Paris n'avait plus de gouvernement: le gouvernement s'était évadé. Un instant, Clémentine-Alessandra eut la vision de la ville couchée à ses pieds, attendant tout, prête à tout subir, de la ville à ligoter, à embrasser d'un baiser mâle, à qui apporter de la gloire, de l'avenir, de l'aventure et du destin, de la ville à étreindre en fièvre et en sérénité, à qui imposer une fraternité de génie et une sublime communion dans le travail et dans le progressif bonheur. Puis elle retomba à l'amère poésie de l'exode présidentiel au travers de la pierre impériale, entre le Chant du Départ et la Marseillaise grattés à même le roc et éveillés dans la masse comme ils avaient, d'eux-mêmes jailli de l'Instinct, et de l'Inconscient héroïques, elle retomba à cette torpeur insoucieuse des grands mouvements nationaux, ne les saluant pas, n'y pensant pas—et le poison de l'ironie l'emplit à l'étouffer. Que faire? Elle n'était pas française, elle ne pouvait rien nulle part. Pourquoi sentir? Pourquoi être reine et peuple, pourquoi être l'Ame de l'Epoque, puisqu'on la bousculait, puisqu'elle était, «ce qui ne va pas où les autres vont» et qui est dans le chemin banal?

Paris n'était que grâce. Elle eut peur de soi et de rien. Elle se serra contre Antony si fort qu'ils se regardèrent. Il avait vu, lui aussi. Mais c'était un spectacle sans importance. Les chefs ou leurs simulacres ne comptaient pas pour ce microcosme de foule. Elle retrouvait le feu pur de ses yeux, intact de tout émoi, l'énergie native de sa face et la grande tendresse infuse de sa volonté. Antony ferma un peu les yeux: Clémentine ne lut plus dans son visage qu'une ligne de ciel; elle tressaillit: elle découvrait le cher opium de passion, le moyen de ne plus rien être qu'une lente et absolue pâmoison.

—Prends-moi! dit-elle.

—Viens, répondit le jeune homme.