Sérénissime: roman contemporain

Part 7

Chapter 73,865 wordsPublic domain

—Ah! oui! ricana-t-il, vous voulez vous noyer tout seul. Vous ne voulez pas qu'on vous aide? Vous avez une nature de réclusionnaire et encore, vous savez, les réclusionnaires ne sont seuls que quand on les met au cachot! Faites-vous moine!

—Je ne suis pas assez riche. Et puis, et puis! je penserais à elle au lieu de penser à Dieu. Ici, j'espère que ça m'écrasera tant, de la sentir là-haut, tout près, que je ne me la rappellerai plus.

—Buvez, dit Gaël.

Mais il essuya un tel regard qu'il n'insista pas.

Il avait sur le bord des lèvres ce dernier cordial: «Lisez.» Mais il réfléchit. Qu'avait-il à offrir? Ni _l'Imitation de Jésus-Christ_ ni _la Bible_, puisqu'il n'était pas évangéliste. Il lui restait _le Rouge et le Noir_, de M. de Stendhal, _les Confessions_, de J.-J. Rousseau ou,—qui sait?—_Ruy Blas_. Il écarta _Ruy Blas_, d'abord, comme il eût écarté les comédies de Marivaux, où l'état de valet est une gageure, une épreuve, un jeu. Il songea au livre de Stendhal. Il ne l'aimait plus. A sa centième lecture, il s'était senti de l'humeur pour cette roideur d'analyse, pour ces pirouettes sèches, pour cette tension de détail, pour cette hypocrisie même qui offre un dénouement moral et des sous-entendus, une âme éclatante de dessous qui excite plus encore à ce qu'il appelle un crime. Il pesa le danger du roman. Des phrases lui revinrent: «Avec qui mangerai-je?» demande Julien Sorel avant que d'entrer à Verrières. Rapprochement pénible pour un homme qui mange en bas. Et puis, les succès, les changements de position, le romanesque carbonaro qui crée des missions, qui fond des croix, qui engendre des relations et des élégances! Misère encore! Et pourquoi donner de l'intrigue à un garçon qui a du cœur, qui n'est qu'un cœur? La sensibilité de Jean-Jacques l'alarma de la même façon. Ces habits de valet qui sont des habits de ville, ces questions d'aiguillette, c'était du souci pour celui à qui on n'épargnait nul détail de livrée et qui ne se voulait épargner aucune humiliation. Non! pas de lecture! pas d'idée! pas d'émotion en dehors de soi. Il enfermait Antony dans sa destinée. Il lui tendit la main:

—Au revoir et courage.

Il l'aurait embrassé. Le regard de l'infortuné ne le quitta point.

Chez lui, en face de sa fille, il rêva encore. Il aurait voulu interroger l'étoile des deux jeunes gens. Puis il alla à sa bibliothèque. Il ouvrit un tome, au hasard. C'étaient _les Constitutions et règles du couvent de Port-Royal du Chapitre de Mons_. Il lut: «Les grandes se lèvent à quatre heures, les moyennes à quatre heures et demie, les petites à cinq heures, les plus petites suivant l'heure de leurs forces et de leurs besoins. Car nous en avons de l'âge de quatre ans jusqu'à celui de dix-sept. On les réveille en leur disant: _Jésus_. Elles répondent _Marie_ ou _Deo gratias_. Elles doivent se lever sans prendre le temps du réveil pour ne tomber point dans le défaut de paresse. Lorsqu'elles se trouvent mal, elles doivent le déclarer à la surveillante avant de se rendormir...» Il poursuivit sa lecture: «Voilà la vraie éducation, dit-il, la vraie discipline. Mais Clémentine-Alessandra est protestante. Et leur libre examen ne s'accommoderait point de ces règles.» Il ne songea point plus avant sur le petit in-16. Il découvrait des théories de petites filles toutes blanches, de petites filles selon l'Éternel à qui il ne faut ni amants ni trônes. Il eut horreur de la succession des temps. Puis il voulut ne plus rien savoir.

La nuit était implacablement belle. Les astres se ramassaient en traînées d'apparat. Nuit de décor, étroite et magnifique où la lune plaquait de lourds reflets d'opale et où un sang bourbeux d'or semblait gicler parfois de sa pâleur immense. Nuit de repos imposé, de néant tyrannique où les maisons se dressaient à peine et s'échouaient dans leur ligne, où les voitures s'étiraient, comme graissées de lassitude et où les appels de tramways, inutiles, symbolisaient un effort court et de la vitesse pour fantômes.

Antony était sorti. Il préludait à sa vie de servage par une désobéissance traditionnelle et professionnelle: il «découchait». Le mot lui crispait aux lèvres un sourire stigmate. Il ne se dépêtrait pas de son ironie. Il allait. Il ne croisait que valets et servantes. C'était l'heure où le quartier se coagule en de rares salons ou s'exile vers les restaurants et cafés du Bois, l'heure de la promenade et des arbres, du culte rendu à la nature, de groupe en groupe, cependant que le ciel, les étoiles, le charme de tiédeur et de fraîcheur ensemble, le secret même de la chaleur vitale, le plaisir de vivre et la lente volupté des avenirs certains se perdent, se fondent dans un accord tzigane, un cri de fille et l'aigreur laborieuse d'un mélange américain. L'intérieur, les rangées et les bordures des hôtels, ces coffre-forts, à fenêtres, de millions et d'œuvres d'art, tout était à la valetaille. Les mains sous la bavette de leurs tabliers, élargissant en lippe de bien-aise leur peau rasée, ils allaient à deux, traînant de-ci de-là ce prétexte de promenade, un chien de vitrine, ou vaguant chargés seulement d'un gilet ou d'un pantalon de livrée, massifs gardiens de nuit, désertant leur poste pour n'entendre plus d'ordres, pour n'avoir plus à s'occuper de personne, pour prendre un bain trompeur de liberté.

Antony suivit ses camarades, loin, dans un bar de la rue Rhumkorff. Il tomba dans un escadron de cochers, de palefreniers, de valets, de marmitons et de garçons de café qui entouraient un maigre état-major de _lads_ méprisants et plus renseignés que bavards. Les femmes étaient tenues à distance. Rien n'est d'ailleurs rare comme une bonne agréable ou une femme de chambre possible. Leur charme de simplesse et de franchise, leur don de soumission, leur bonne volonté riante, tout en elles devient bientôt «l'habitude», l'effroyable habitude des gens de maison, leur effort pour se confondre avec la pierre d'évier et l'escalier de service, pour être de la même couleur, pour ne point rompre en visière avec leur bonnet, pour ne pas trancher sur leur batterie de cuisine, pour être l'outil à peine vivant mais dur à la peine, n'agissant pas, mais travaillant, propre à tricher sur les heures de vie, à reculer par son sacrifice l'instant de la mort, à prendre sur soi la rouille et la fatigue, la maladie même et l'insalubrité, à s'offrir en holocauste, à accepter l'envers de l'existence,—avec des gages. D'épingles à piquer en ourlets à bâtir, de corsets à serrer en corsets à arracher, les femmes de chambre perdent leur couleur et leurs joies: machines à découdre, machines à échafauder, elles dissolvent peu à peu leur humanité, tombent dans l'immédiateté des plaisirs, échouent au fétichisme vain du bas de laine.

C'était la cupidité qui les avait cette nuit-là enfermées dans cette officine. N'était-ce point d'ailleurs un spectacle vengeur que de voir ces cochers, bourreaux professionnels de chevaux, ces mécaniciens d'automobiles, faire de chevaux sauteurs les arbitres de leurs destinées, les divinités protectrices de leurs économies, les fondateurs tutélaires de leur race et de leur dynastie, de leur richesse et de leur gloire? On ne parlait que des chances de Newby dans la première ou du jeune Stern dans la quatrième. Antony avait connu d'autres bars sportifs sur les boulevards! On y avait plus faim et une pire habitude de la soif. Il n'y entrait pas. Mais il regardait jouer à saute-mouton, tout autour. C'étaient des nuits plus claires et plus légères. On attendait doucement le sommeil. On épuisait ce qui vous restait d'agitation, on diluait son épuisement à ces farces, à ces tapes, à ces rires. On se réparait au sommeil comme à une chose sérieuse, à une volupté régulière, à un repos qui veut être mérité.

Il n'était pas joueur et n'avait pas d'argent. Il rentra tout seul. Une tentation le prit: voir la princesse sans en être vu. En somme, il était valet et c'était son métier de regarder par le trou de la serrure et d'écouter aux portes. Il glissa le long des escaliers et des couloirs et eut toutes les habiletés, tout le génie d'astuce que la passion et la passion pure peut prêter. _Elle_ travaillait. Il la considéra contre son image, contre l'image qu'il gardait d'elle: il l'évoqua vivante, pensante contre la mauvaise statue de dédain et de tyrannie, contre les gestes, les anéantissements, les caresses et les mots, les soupirs et les mensonges qu'elle avait été pour lui. Elle lui apparut pour la première fois princesse et jeune fille. Elle penchait ses cheveux pâles, ses yeux pâles, son profil dominateur et fier, sa grâce de saphir, sa bouche muette sur une carte plus vieille que celle du vieux Wolfgang, là-haut. Des livres étaient épars autour d'elle, encore ouverts. Elle pensait, pour ne pas rêver. Il l'aima. Non, non, ce n'était pas l'enfer qui lui avait envoyé un charme mauvais: elle était belle, elle était grande. Et c'était son âme, à lui, son âme, «arrivée», son âme, comme elle devait être en son idéal, couronnée, casquée, armée et souriante. Penchée vers les siècles, elle offrait un peu de sa nuque, en une harmonie d'or nacré, d'or délicieux, attendri d'argent et presque d'opale. Sa simple robe bleue lui collait au corps ainsi qu'un voile de ciel. Il crut qu'il allait enfoncer la porte et se pleurer à ses pieds, qu'il allait, de ses larmes, chasser, détruire le méchant passé, qu'il allait mourir pour la délivrer de lui, et, puisque lui-même il était malheureux... Mais il eut honte: il la respecta jusqu'à ne vouloir pas la salir de sa vue. Il oublia tous ses désirs. «Pourvu qu'elle ne sache pas!» Et ce n'était point par fierté qu'il se retira aussitôt. Il ne songeait plus à oublier: sa suprême ambition devenait de ne pas faire de peine à la princesse triste.

Dans sa chambre de valet, il ne souffrit pas. Violemment, affreusement, il veilla entre ses deux devoirs. Ah! tuer la réflexion, l'espérance, l'action latente! Être n'importe quoi, ce qui joue aux courses, comme les gens de la rue Rhumkorff, comme tout Paris, mettre sur un cheval, dans un peloton de chevaux, tout son esprit de conquête, d'aventure, l'idée des jours meilleurs, faire courir, faire combattre un cheval pour soi, lui abandonner sa chance, son triomphe, sa fortune, comme on a un député, comme on aurait un banquier ou un représentant à la Bourse, si l'on était riche et s'il ne fallait que se faire plus riche! Il envia ses camarades. Il envia tout le monde. Il n'entendit pas le pas de limbe qui voleta jusqu'à sa porte. Au risque du scandale et du grotesque, la grande-duchesse venait l'espionner comme il l'avait espionnée. Elle le trouva qui regardait étrangement son tablier. Elle se devina en cet affreux miroir. Elle se vit dessinée et se variant dans la trame de la toile, salamandre de feu et de honte, démone mangeuse d'énergie et d'honneur. Elle venait d'appeler tout son peuple à la rescousse: elle n'en avait qu'un peu plus de mélancolie. Oui, oui, elle avait charge d'âmes, mais n'avait-elle pas, plus lourde de soucis, plus avide de remèdes et d'abîmes, la charge de son cœur? Antony demeurait fixe en face de sa dépouille de valet. Elle s'enivra de sa fierté et de son dégoût en bataille, elle frémit devant son doute et son mal, puis elle s'en fut.

Ç'avait été très simple et très secret, de ce tragique sans fin que personne ne sait. Ç'avait été ce secret sur quoi on vit, avant d'en mourir. La haute maison retomba dans l'absolu de son silence. Et Clémentine-Alessandra, grande-duchesse de Schmerz-Traurig, palatine des Deux-Saxes, princesse de Torgau, électrice de Zeusberg, laissa venir à sa veillée pensive les sommeils de toute sa demeure. Des soldats, des diplomates, des serviteurs de toutes sortes, des officieux, des espions, des femmes et des jeunes filles, une horde désorganisée de noblesse et de misère, l'état-major de la déroute, étaient venus demander asile à l'exil de sa famille, comme aux beaux jours de Versailles on quémandait un logement au Roi-Soleil. Elle pesa la faiblesse, l'abandon dévoué, le néant attentionné qui l'entouraient: elle eût peur. Pas d'énergie, pas de révolte contre les événements, des plaintes, des sourires à la vie de Paris, un au-jour le-jour de décor, de résignation et de parade, un provisoire doré et galonné, la marche—à l'heure—vers un futur sans avenir, sans issue, l'oubli, le n'importe quoi avec de la tenue, des cravates d'ordres sur des squelettes sans caractère et mous!... Elle avait, l'avant-veille, écouté dormir l'hôtel meublé; elle avait discerné en sa torpeur de la rage, de la faim, du désespoir. Ici, rien: un assoupissement plat comme une carte héraldique; il ne manquait aux pieds des dormeurs que les levriers couchés de leurs tombeaux. Paris allait s'éveiller et jeter autour d'eux un énervement anarchique, son filet d'efforts menus et son besoin et sa fièvre. Des hommes allaient se gouverner et s'entraver l'un l'autre, sans direction, sans but, leurs désirs en avant. Et là-bas, là-bas, des gens rêvaient en une autre langue, des gens décapités de sa tête à elle, des gens à qui elle se devait, pour qui et par qui elle pouvait presque des miracles. Elle trembla de ne pas les aimer, de se jeter parmi eux, ainsi qu'en un couvent. Elle imagina leur masse pour ne pas croire qu'elle les imaginait en l'air: elle les appela par leurs noms, des noms qu'ils avaient reçus, qu'ils gardaient de ses ancêtres à elle: Jean, Auguste, Christian, Georges... Un autre nom l'emplissait, un nom qu'elle ne prononçait pas, qu'elle ne prononcerait jamais, car les amants ne s'appellent point par leur nom. Antony ne l'appelait pas non plus. Elle demeurait plantée devant lui à la fois et fichée en son cœur, immense et si frêle aux doigts! Leurs deux énergies, leur tendresse contrariée, leurs âmes hérissées et sanglantes se dressaient seules dans la maison, dans le quartier, dans cette nuit de Paris qui s'évadait sur des selles de chevaux de course, dans ce repos républicain, dépouillé de toute ambition et ne demandant à Dieu qu'un jour à la fois. Et la veille s'éternisait, plus âpre, plus farouche, de ces deux êtres qui ne dormaient point à cause qu'ils se refusaient à dormir ensemble, d'un seul cœur.

IV

ICI L'ON DANSE

M. Morive se pencha vers son voisin, le général de la Manille.

—Très gentil, ce dîner, mais pourquoi ne parle-t-on pas? ça me fatigue.

—Toujours philosophe, mon cher président! répondit le général au hasard.

Il ne cherchait à comprendre les choses que depuis qu'il briguait, décemment, non sans des reflets de sa gloire passée, un fauteuil à l'Académie. Ses _Mémoires et souvenirs_, dédiés d'abord «à l'honneur des armes spéciales», étaient devenus publics et presque populaires: cinq éditions! Depuis qu'on voulait trouver dans le cadre de l'état-major général un second Marbot, aucun officier n'avait eu pareille chance. Et le général acceptait d'être académicien ainsi qu'il avait espéré être promu sénateur de l'Empire. Or cette candidature patiente ajoutait à son parisianisme héroïque. Morive souffrait un peu de ne s'être point dérobé à une réunion qu'il avait naïvement estimée agréable et sans danger. Il retombait dans la politique et quelle politique! générale, internationale, théorique, théocratique! Il sentait le discours, la coalition, la conspiration. Et c'était une femme, une petite fille qui... Il observa les convives. Les camarillas avaient évolué depuis sa bande. La grande-duchesse de Schmerz-Traurig avait invité des proscrits et des éminences grises, les sous-attachés de cabinet qui dirigent un ministère, les députés des sous-commissions, des comédiennes qui possèdent une ambassade ainsi qu'une écurie, des ducs, des archiducs et des souverains pour rien, pour le plaisir, ses inséparables gens d'Institut, quelques prêtres et quelques financiers, des anarchistes et des soldats. Morive ne connaissait presque plus personne. C'était un dîner qui emplissait la grande salle du _Continental_, repas de corps, aussi compact qu'une fête de bienfaisance: à peine si l'on avait épargné aux invités le velum banal des solennités et si le drapeau ne flottait pas au dessus—et pour cause. Morive n'aimait ni cette manière d'accoupler des nations, et des individus, ni le caprice de la princesse, ni son idée de derrière la tête. Ces gens-là n'auraient jamais à eux tous les pouvoirs qu'il avait détenu, mais c'était du pouvoir et Morive se rappelait deux vers satiriques qui avaient illustré sa dernière chute, déjà vieille:

Morive A la dérive.

Les hommes en place, les hommes en mal de place le dégoûtaient. Il n'admettait pas qu'on fût ou qu'on pût être: pour son intransigeance, il fallait, sans plus, avoir été. Il se pencha encore vers M. de la Manille.

—Mon pauvre général, je flaire la politique.

—Je la renifle, accentua le guerrier.

Morive eut le sourire de Talleyrand sur Augereau.

Et la politique se leva.

—Messieurs, dit la grande-duchesse...

Les dames furent heureuses de n'être point mises à part. Clémentine-Alessandra les respectait jusqu'à viriliser leur influence.

—Messieurs, dit la grande-duchesse, je vous demande mon trône, le mien et un peu plus. Il s'agit bien d'une aventure, d'un coup d'État. Je sais qu'un coup d'État, ce n'est pas de l'histoire, c'est de l'anecdote. Et l'anecdote est moins que rien, c'est-à-dire de l'histoire supérieure, de la quintessence d'histoire et, dans l'espèce, de la fatalité voulue. C'est du détail aussi. Et les détails sont des pierres précieuses qui, liées, se commandent l'une l'autre en une chaîne ininterrompue, s'éclairant de lueurs diverses, se complétant, finissent en leur marche et en leur ordre, par acquérir cette sorte de terne sérénité que l'histoire inflige à tout. Cette suite, c'est le secret de l'éloquence. Mais, depuis Bossuet, l'histoire est devenue plus qu'un discours, plus qu'une science: c'est de la chimie, et alors même que les pays ou les événements se sont dissociés, de la chimie organique puisque les États sont des organismes. Je vous demande une synthèse ou un miracle, de la vie, pour moi, une équation féconde. Étant donné toutes les faiblesses, folies et bassesses des peuples et des individus, étant donné des trahisons et de la sottise, des paniques et de la brutalité, trouver l'inconnue à laquelle obéissent les siècles et l'humanité. C'est d'ailleurs très simple. Toute l'action qui va suivre, si vous le voulez, n'est qu'une résultante, une explosion de l'électricité épandue, ménagée, chargée, de tout le siècle. L'état d'esprit public est moins une gêne et une angoisse qu'un cauchemar: petitesse étouffante, peur précaire, d'une part, folie—forcée—des grandeurs, d'autre part. La faim des pauvres, la crainte vague et généralisée des classes dites dirigeantes et l'odeur, la manie de la poudre qu'on n'entend plus assez. Ce siècle commença à être sublime, sans savoir...

—Nous savons, interrompit Morive.

Il se leva. On le regardait avec stupeur. Très calme, très brave, rajeuni de cinquante ans, il parla:

—Madame, il ne s'agit pas ici de galanterie. Vous ne savez pas. Vous êtes jeune et Allemande. Vous faites une lecture aux cinq classes de l'Institut: de la science, de la philosophie. Ce n'est point pour nous gagner, pour nous charmer, pour nous corrompre: c'est tout un. Pas de science, pas de faits, pas d'histoire. Vous avez fait une faute: ce n'est pas ici que vous deviez nous réunir, c'est dans votre palais de Wittemberg, après.

Clémentine-Alessandra sourit:

—Je vous remercie, Monsieur, de m'avoir coupé la parole. Nous sommes ici en Congrès, en un de vos clubs de 1848.

—Un club de femmes, interrompit Morive.

—... Nous sommes enfin entre nous. J'ai parlé pour ne pas avoir l'air...

—D'être prétendant pour raisons de famille. Vous voulez être le prétendant scientifique avec d'autres motifs que vos parchemins. Eh! Madame! ne raffinez pas sur le coup de gueule, le coup de force et le coup de fusil: une révolution, ça ne ne se détermine pas, ça s'avale, on en profite, mais on a tout le temps de son règne et de sa déchéance pour la justifier, pour l'expliquer, pour la caser dans l'histoire—après la lui avoir imposée. Du sentiment? des idées? Ici, je suis votre maître, Madame: je connais les révolutions, j'y ai si bien réussi que j'ai trop réussi et que j'ai dépassé le triomphe puisque je suis ici, conseiller déplaisant et momifié en des honneurs posthumes.

Le politicien était beau de force et d'impudeur, riche d'actes et d'«agissements», lourd d'intrigues et de menées, pousseur d'hommes, nerf, sinon âme, de la masse, voix populaire, cerveau oblique, mâchant le pouvoir pour qu'il fût moins pesant à son estomac, hypocrite en sa tyrannie, despote masqué de la Déclaration des Droits de l'homme. Clémentine-Alessandra se sentit frémir: elle oubliait qu'elle était à Paris, captive de cette ville maîtresse qui ne comprend pas la domination, la prééminence, de cette ville coquette qui s'offre des jouets et qui les conserve pour les briser, qui s'amuse du sang, des larmes sans y croire, et qui déforme les hommes et les âmes à son image. C'était vraiment le rêve du monde et le sourire du monde, le sourire tantôt bon, tantôt méchant,—mais pas de sérieux, pas de loi, pas d'effort. Autour d'elle, les gens étaient ou étaient devenus parisiens. Le petit prince de Lusace, à sa droite, qui affectait encore de porter sa canne comme un sceptre, le roi d'Aragon à sa gauche qui était roi comme son père et qui avait trouvé une couronne vaine dans un lit d'auberge, tous les déchus, tous les mécontents, tous les prétendants n'étaient ni prétendants, ni mécontents, ni déchus. Ils avaient vers elle de petits coups d'œil complices et gentils: c'était bien à elle de faire la conspiration de l'année, le manifeste nécessaire, le complot de saison! Revendication de table d'hôte, chanson! Il ne manquait que l'hymne national!

Morive continuait:

—Je respecte le malheur et l'héroïsme. Mais la tentative de la duchesse de Berry n'était-elle pas, tout uniment, une envie de femme grosse? Et elle ne travaillait pas pour elle-même. Elle avait raison d'ailleurs, car la France ne voulait savoir, en fait de code de droit divin que la loi salique. C'est même pour cela que les mâles sont, aujourd'hui, appelés «petits salés».

La grande-duchesse n'avait pas entendu la suite de l'argumentation, les derniers mots seuls la frappèrent et lui restèrent au cœur. Elle répondait:

—Je ne veux pas de rapprochement historique. Je veux mon peuple, voilà tout.

—Votre Altesse est trop intelligente, dit Morive, pour se croire indispensable au bonheur de ses sujets ou pour imaginer qu'elle les pourra mener à la perfection. Tous les prétendants se sont considérés comme les champions du droit divin, comme les émissaires et les représentants de Dieu. Il ne leur a manqué que le miracle, le miracle qui dure. Et les femmes providentielles, Madame, ne se recrutent pas dans les familles princières. Vous ne vous représentez pas Jeanne d'Arc née sur les marches d'un trône. Il leur faut le peuple à la place d'âme, le peuple grouillant, fiévreux, en gros et en microcosme, et, sur la tête, en guise de diadème, les deux ailes de la liberté.

—J'ai tout cela, dit la princesse. Je suis peuple, moi aussi, violemment...

—Oui, interrompit Morive, mais vous n'êtes pas que cela. Il faut être tout l'un et tout l'autre. Et la liberté, n'est-ce pas? que vous sentez, que vous voulez imposer, c'est une liberté à vous? La liberté, Madame, est impersonnelle, anonyme: elle est presque comme l'eau, incolore, inodore et sans saveur, mais également nécessaire à l'existence. Puis il y a eu des époques où elle sentait la poudre, où elle avait un goût de sang. On n'en fait pas ce que l'on veut: elle est une et indivisible, elle vous emplit, elle vous emporte et, quand elle commence à dormir, c'est pour avoir des réveils terribles. Laissez les peuples et vos peuples où ils sont, regrettez-les, résumez-les, ayez leur âme en beauté, mais, quand vous avez des rêves, ne les rêvez pas tout haut, en public.