Sérénissime: roman contemporain

Part 6

Chapter 63,820 wordsPublic domain

C'était la première fois qu'elle s'exprimait en allemand devant lui. Mais quelle inspiration charmante! Sa voix de famille, ce compliment banal, presque insolent, ce retour à des mots de jadis, au temps de sa première adolescence, ce _tu_ qui, affectueusement, remplaçait le _ihr_ odieux, ce _vous_ pour esclaves, c'était une caresse de mère pour un enfant pas assez gâté, c'était l'absolution, la récompense suprême, la consécration, quelque chose comme un «certificat» à montrer à Dieu. Le vieux ne remercia pas, il sourit: il pardonnait. Clémentine-Alessandra était devant son peuple et son caprice, son caprice vengeur. Ils n'étaient pas ennemis: ils étaient tous deux écrasés sous la même livrée, voués au même labeur. Et la princesse regarda ce qu'elle avait fait de son amant. Elle regarda les mains, d'abord. Elles étaient longues et blanches. Elle se le représenta nettoyant, grattant, s'usant à des polissures inutiles, se déchirant, se déformant, gonflées dans de l'eau chaude, et rouges, prenant toute la honte d'une personnalité condamnée et détruite peu à peu, énormes, devenant outils, perdant leur humanité et poussant aux dépens du cœur, absorbant une vigueur d'esprit proscrite, la délicatesse rayée; elle les imagina tombantes, lourdes, molles et dures à la fois, éponges et fer—et elle eut mal de les avoir senties autour d'elle, elle les eut sur la peau et sur les yeux, la brûlant. Elle regarda les cheveux, ensuite, avec qui elle avait joué, les cheveux longs et fins qui bouclaient: elle aperçut une tête aux bandeaux courts et collés, aux poils rasés, une tête découpée dans des flocons soyeux, roide, rabotée, séchée, où toute la vie se rejetait dans les yeux tristes et dans le pli de la bouche. Alors l'émotion l'emporta: elle avait tué son rêve et elle s'avoua le meurtre prémédité, l'assassinat complet, en détail! le cadavre était devant elle qui allait mourir peu à peu: très loin, très bas, dans des soupentes et des sous-sols, il allait traîner une existence d'ustensile méprisé et inconnu. Elle crut frissonner, c'étaient des oubliettes, des oubliettes volontaires et infâmes. Mais quoi? puisqu'il acceptait, puisqu'il s'y enterrait lui-même, que voulait-il? Il s'était confessé et proclamé dans l'hôtel meublé de la rue des Saussaies, il avait une âme d'énergie, d'ambition, une âme rouge. Alors? Pourquoi n'avait-il pas fui après l'avoir prise, chez elle? Il avait promis. Mais on ne tient pas les sales promesses et le parjure est un devoir quand on a engagé sa dignité. Alors, alors, il voulait l'oublier, elle, dans ces oubliettes! Il voulait un linceul, le mur d'un tombeau contre elle, il voulait se ressaisir, avoir à la haïr, à la tenir en dégoût et en horreur? Non! non! Elle chercha un moyen de le marquer à son chiffre pour le reconnaître et le tenir même dans l'abîme, et, en bête affolée plus qu'en tyran, se précipita. Elle le mordit affreusement, au-dessus de la lèvre, à la place de la moustache qu'elle avait fait tomber. Ses dents de louve des forêts allemandes entrèrent avant dans la chair du jeune homme puis, du sang aux lèvres, à ses lèvres à elle, du sang aux yeux, Clémentine-Alessandra s'enfuit. Antony n'avait pas crié: il était éperdu. Il sentait qu'elle lui infligeait son âme, qu'elle faisait de lui sa chose et que, par ces plaies aiguës, elle prenait sa révolte, sa haine, sa volonté, lui glissait, lui rivait son autorité cruelle et sournoise.

Elle avait disparu: le vieil homme et Antony restaient en présence: leurs regards ne se croisèrent pas. Ils n'avaient rien à se dire. Pesamment, simplement, ils descendirent à leur travail; le vieux continuait, le jeune homme commençait: rien de plus.

La grande-duchesse était rentrée dans sa chambre: elle se jeta sur des coussins et sanglota rageusement. Elle étouffait des cris d'appel et des supplications, des plaintes de bête blessée. Elle avait du sang qui, à travers ses larmes, demeurait, un sang plus rouge que ses gencives et que ses lèvres et qui séchait à ses dents, lentement. Elle pleura, enfin, sans hurlements, en petite fille, en fille. Puis, les yeux brouillés, parmi le voile de ses larmes, elle passa la revue des armes, des souvenirs de sa famille. Elle souffrait du mal des siècles. Par delà les portraits et les tableaux de bataille, dans les yeux des maîtres, elle voyait le vieux Wolfgang la regardant. Son peuple! ce quelque chose vivant, guenillant, orphelin malgré soi et tourné vers elle dont elle était née mère! Ses aïeux, là, en costume d'apparat, en pourpre et en armures—et ces princes, ce peuple, cette foule, c'était le même être, l'être en livrée qui avait parlé non pour elle mais pour un homme d'une autre race, d'une autre nation, l'homme qu'elle avait pris au hasard, dans une promenade de folie. Qu'était-elle? que pouvait-elle encore? Qui avait-elle trompé? N'avait-elle pas trompé tout le monde, ses pères, ses sujets, son amant lui-même? Elle maudit sa jeunesse vide et violente, elle maudit ses pensées qui certainement s'agitaient vers elle et qui, par contre-coup, avaient excité ses sens mauvaisement. Mais aussi, les princesses doivent se marier avant de savoir qu'elles sont vierges.

Un flot de sang lui montait à la tête, l'aveuglait. Elle se réveillait femme et souveraine. Déchue comme femme, déchue comme souveraine, mais en pleine force et en furie. Jusque-là elle avait accepté son exil. Elle trouvait très simple d'habiter Paris, de parler français, de n'avoir à commander qu'à des demoiselles de compagnie promues filles d'honneur, à des intendants nommés chambellans, à un officier démissionnaire qui était grand-maréchal du palais et à deux suisses qui, par hasard, étaient Suisses. Ses droits, ses devoirs envers ses sujets d'hier, c'était du décor, des accessoires pour le vestibule. Comment songer à une restauration, à une tentative? Comment arriver à ses anciennes frontières? Comment soulever un pays qui, de sa famille, ne se rappelait que son père, cet Otfried-Gutbert, le Duc-la-Débauche! Et qu'apporterait-elle à ces Allemands, à ce peuple de pâtres, d'ouvriers, de chasseurs et de bûcherons, à ces horlogers et ces scieurs de long? Un sang inquiet, trouble, un cerveau trop cultivé, trop savant, des doutes, des utopies, un immense désespoir en matière de gouvernement! Elle ne prendrait le pouvoir que pour n'y croire pas, pour laisser aller les choses ou pour être, sur le trône, un philosophe comme son parent Joseph II, empereur d'Allemagne, pour vouloir imposer en vain la raison et la beauté à des ignorants fanatiques, pour être un philosophe en corset, une étudiante arrivée, pour faire des guérisons individuelles, des guérisons de maladies physiques à l'exemple de ses parents de Saxe, et pour ne rien guérir du mal moral, du mal social, pour être souverainement impuissante et magnifiquement battue? Elle imaginait avec horreur les remèdes qu'elle chercherait pour soi, les voluptés endormeuses, les tristes fêtes de chair, les abîmes de sensualité où la bête se pleure,—et l'âme. Et puis, qu'avait-elle affaire avec le Schmerz-Traurig? Son père, en abdiquant, en mourant, lui avait légué le monde. Elle avait à commander à tous et à tout. Son rêve l'emporta.

Sérénissime! Sérénissime! son titre lui revint, fulgura sur un rythme. Sérénissimes, les ducs d'Autriche, avant d'être appelés à l'empire, sérénissime l'Électeur de Brandebourg, avant d'ériger son margraviat en royaume et d'étirer son royaume en Empire, sérénissime, le prince d'Orange, avant de bondir sur l'Angleterre et de happer, île par île, royaume par royaume, empire par empire, ce qu'il lui fallait pour constituer son empire. Partout des Empires! Sérénissime, c'était vraiment le titre qui porte bonheur, le titre qui attire les victoires, les acquêts, les conquêtes. Sérénissime aussi, M. le Prince, le Condé de Rocroy, sérénissime comme elle! Mais aussi combien de petits principicules possessionnés ou non, combien de parents pauvres! Non, non, elle était de la race de bataille. C'était à elle que le Destin venait échoir: c'était elle, le couronnement, la revanche. Ses ancêtres n'avaient rien fait que régner sur des soldats et des paysans, qu'être, sans le titre, les rois des anciennes cités grecques, tyrans à la fois et bourgmestres, sanguinaires et patriarches, lansquenets blasonnés, ivrognes à épée. Son père, lavé par la déposition, élevé par le vice, lui donnait les villes et les montagnes, les couchers de soleil où il avait passé; elle avait droit au monde. Elle vit se dessiner devant elle un empire tel qu'il n'avait jamais pu exister, l'empire allemand rejoignant l'empire britannique et l'empire démocratique des États-Unis américains, ressemblant par ses membres énormes et déchiquetés à un monstre à dents, à griffes, dévorant ce qui restait de l'Univers. Elle le reconnaissait, cet empire effrayant: c'était l'empire protestant, la conception géante et inavouée des Elisabeth après Henri VIII, des Hohenzollern après Frédéric et de Cromwell peut-être, le songe mystique des huguenots de tous les pays, l'envers du saint empire romain germanique, son ombre ennemie et plus grande, le royaume qui n'est pas de ce monde parce que le monde est à lui,—et qu'il a plus.

Elle ne frissonna pas devant sa pensée: elle l'acheva. Elle errait dans l'Afrique, suscitait les protestants de là-bas, convertissait, conquérait encore, puis elle soumettait çà et là, partout. Mais un découragement la prit: où levait-elle ses soldats? Il avait fallu des soldats à ses pères pour garder leur pauvre duché. Les soldats les avaient, enfin, abandonnés. Et ce rêve d'empire même, n'était-ce pas la condamnation de ses prétentions? Elle admettait les empires, elle admettait cet empire allemand qui avait rejeté sa famille de sa patrie, qui avait brutalement enserré toutes les principautés, fondu en une seule toutes les âmes? Elle n'hésita pas. Oui, elle admettait l'empire des Hohenzollern, oui, elle admirait le vol de leur aigle, et elle la sentait, l'âme allemande, immense et nue, si belle, si vraie, que, à distance, elle l'emplissait toute! Mais elle admettait la conquête aussi et la force. Elle pouvait non reprendre son bien, mais revendiquer l'empire. Comment? Elle éclata d'un rire affreux: elle s'apercevait qu'elle était ridicule, absolument. C'étaient les romans de sa mère et de sa famille, les imaginations de ces pauvres prétendants qui, après avoir été chassés de tous les trônes, les possédaient tous sur le papier, sur parchemins, même, en toute les langues. Exilée et femme, il ne lui restait que le mariage. Elle pouvait, certes, épouser un monarque conquérant. Mais les reines ne sont grandes que dans l'adversité. Les compagnes des illustres pasteurs d'hommes sont des épouses passives qui ne comprennent rien qu'aux futilités, dolentes, négligées d'ailleurs et qui disparaissent dans l'éclat des apothéoses, dépouilles oubliées comme elles ont été les plus insignifiantes des conquêtes! Comment d'ailleurs pouvait-elle songer au mariage? Elle s'était donnée. Elle était à jamais la femme d'Antony. Elle avait beau le jeter dans l'ergastule, elle le tuerait qu'il resterait son époux et son maître. Elle n'avait jamais cru que le mal fût aussi fort. Elle s'humilia devant la vierge Elisabeth, elle s'humilia devant la virile Marie-Thérèse et même devant Catherine II qui avait l'excuse d'être née aventurière et qui devait puiser de la naissance et de la vigueur, alternativement, où il y en avait. Elle repoussa l'évocation de Marie-Stuart: elle ne voulait pas de l'infortune, elle se jetait non dans l'ambition, mais dans la conquête, la conquête dont elle se répétait le nom, dont elle s'étourdissait parmi le resplendissement des armes qui l'entouraient dans sa chambre et qui brillaient, qui vivaient, qui pensaient du reflet de son désir et de sa pensée.

Elle ne déjeuna pas ce jour-là, n'eut pas un regard pour ses dames d'honneur, ne donna pas d'ordre au secrétaire des commandements et s'avisa que son aide-de-camp,—le général-lieutenant von Süsserkatz, avait attendu patiemment l'heure de sa retraite, à la tête d'une division de Hambourg avant de se souvenir qu'il se devait à la dynastie de Schmerz-Traurig. Elle convoita plus amèrement, plus passionément des peuples et des territoires.

De son état-major scientifique et littéraire, M. Lévy-Wlarmeh arriva le premier. Elle le fit entrer, à sa grande stupeur, dans sa chambre, et, à brûle-pourpoint lui demanda son sentiment sur l'empire protestant. Le vieillard sourit:

—Madame, dit-il, Votre Altesse a déjà voulu me rappeler hier qu'elle était protestante.

Elle s'irrita:

—C'est tout? Vous ne trouvez qu'un mot? Folie, alors?

—Non, Madame, ce n'est pas une folie, c'est un acte de foi. Mais un acte de foi ne suffit pas au dessin d'un empire. Il faut un congrès, des accords, des alliances, que sais-je? Et j'aimerais autant un empire catholique.

—Vous êtes catholique, Monsieur.

—Non, Madame, et je le regrette. Je suis juif.

—Et vous n'imaginez pas un empire juif?

—Madame, les juifs ont cet avantage sur le reste des hommes d'être morts depuis longtemps. Réfléchissez: n'est-ce pas un cauchemar, une troupe de fantômes, des âmes en peine—et ce ne seront des âmes que si vous le voulez bien. L'esprit de Dieu s'est retiré de leur masse: ils ont le fétichisme de l'or, le somnambulisme du commerce, le vertige de l'avarice. Ce sont maladies de feux follets. Pour moi, je suis un fantôme pensant et dont la vue est bonne. Je vous disais tout à l'heure que je regrettais de ne pas être catholique: pure politesse. Car je ne puis croire non plus à un empire catholique: il fut, en deux fois, en trois fois, Charlemagne, Charles-Quint, Napoléon. Il faut trouver maintenant une autre religion: l'inquiétude et le fanatisme de notre époque,—c'est tout un—annoncent de prochains miracles, une foi nouvelle.

—Il ne manque qu'un Dieu martyr.

—Et pourquoi, Madame? La religion est fondée sur la souffrance: c'est une religion de pitié, d'indignation et de remords, une tendresse, un regret agissant, une adoration tragique: elle est plus pure, plus profonde, plus subtile que les autres puisqu'elle fond en soi tous les sentiments, depuis la terreur et l'admiration jusqu'aux larmes. Mais si la mort sur la terre apporte à l'idée de l'éternité une force plus grande et comme une consécration mystérieuse, elle n'est pas nécessaire. On peut croire à tout.

—Mais, vous, Monsieur, vous ne croyez à rien.

—Que Votre Altesse me pardonne. Je crois à un Dieu, le Feu. C'est un peu naïf de la part d'un juif qui a eu des ancêtres perdus dans des autodafés. Mais voyez combien les incendies sont fréquents depuis qu'on n'accorde plus au feu son tribut humain et comme il vient prendre des gens ici et là, lui-même, puisqu'on ne les lui apporte pas. C'est un grand Dieu.

—Et l'eau aussi, alors?

—Oui, Madame. Et tout. Mais je raille. Je crois en Dieu. J'ai été le chercher en tout, partout, dans les lois qu'on a faites en son nom, dans les actes qu'on a commis en son nom, dans les paroles de ses ministres, dans les anathèmes et les miracles. Je ne l'ai pas trouvé: c'est qu'il est. Mais pourquoi le connaîtrions-nous, nous qui avons des besoins, des caprices, nous qui ne sommes que faiblesse et erreur, qui balbutions quand nous ne glissons pas, qui tremblons quand nous ne sommes pas aveugles? Je vous parlais des juifs, tout à l'heure. Voilà les gens qui ont survécu à tous les peuples, excepté les Hindous, qui leur étaient contemporains. Ils n'ont rien gagné en beauté morale, en beauté d'esprit. Ils se traînent avec le même visage qu'au temps de Roboam, avec des finasseries condamnées par le Talmud, ils se survivent pour mériter la mort, pour défier les hommes et les choses. Vous me parliez, Madame, des empires chrétiens: voyez où ils sont, voyez les chrétiens demander partout non leur pain quotidien, que le Christ veut qu'on lui demande chaque jour pour ce jour-là (puisqu'il dispose du lendemain et qu'il pourvoira au lendemain, à son heure), mais, tout, la fortune du prochain, le champ du prochain, le morcellement de leur pays, pour eux, et ignorer la charité, le renoncement, l'effort vers cette tranquillité de corps et d'âme qui est le souverain bien. Ah! Madame, il faut une nouvelle croyance, un nouveau viatique pour les grandes choses qui sont à faire, pour les héroïsmes qui sont en gestation, pour le sublime qui reste dû à la terre. J'ai foi dans la foi. J'ai soif de foi. Mais où est-elle? Et où est Dieu?

C'était le premier soir où la grande-duchesse le voyait ne pas sourire. Il avait eu une éloquence de prophète et une émotion de prophète. Il ne lui manquait que le don de prophétie: ces visions que Dieu dispense à ceux qui les attendent simplement sans raffiner et sans ratiociner. Elle ne sourit pas en répondant:

—Je sais, moi, où est Dieu: dans le pouvoir.

Le vieillard la regardait. Elle reprit:

—Je veux dire: le vrai pouvoir, celui qui gouverne, qui prévoit, qui agit. Il y a prédestination et destination, durée et conservation. C'est un don qui emporte avec lui tous les dons. Et l'exercice du pouvoir est la diffusion de la divinité, la solution au jour le jour du problème de la vie, la divulgation de son secret.

Eusèbe Gaël entra. Il était pâle. Il avait passé la plus affreuse journée. Dans toutes ses lectures, il n'avait rencontré que des allusions, des analogies, des présages. Il n'avait pas achevé ses saluts que, au mépris de l'étiquette, M. Lévy-Wlarmeh lui disait:

—Mon cher collègue, je vous apprends une grande nouvelle: la grande-duchesse veut régner.

—Et gouverner, précisa Clémentine-Alessandra.

Gaël sentit l'abîme. La princesse était fatiguée. Elle s'interrogeait pour ne pas se répondre. Pour ne pas entendre même le tumulte de son être, les sursauts de son honneur souillé et de son âme brouillée, pour ne pas entendre son cœur sanglant, pour échapper au débat de la femme et de la jeune fille, pour fuir le cloaque bohème de sa sensualité et ses révoltes de vanité, elle imaginait un branle-bas de trônes et de sceptres, un écroulement de l'Europe, une révolution universelle. Il ne s'étonnait ni de cette crise ni du changement d'attitude de son élève infortunée. Il l'avait quittée pantelante à la fois et sournoise, cruelle et passionnée: il la retrouvait guerrière, toute en élans nobles: c'était dans l'ordre des réactions nerveuses et des misères féminines. A cet instant, il la méprisa plus que de raison.

—Que Son Altesse, donc, règne et gouverne!... accepta-t-il d'un grand geste.

Elle avait cependant mieux à faire! Le couple, la veille, lui avait si exactement représenté la vie totale, son rêve à lui! C'est à la suite qu'ils auraient à régner. Cette petite était décidément une gâcheuse. Elle était trop pressée. Qu'avait-elle fait de son amant? Il le cherchait dans l'exaltation, dans l'énergie de la jeune fille. Ce n'était pas pour lui qu'elle voulait un trône. Alors? Mais M. Lévy continuait:

—Son Altesse ne désire pas seulement régner sur sa patrie. Elle exige l'univers.

—Ah! dit Gaël.

Il comprenait. L'étrange chose! Ce qui «exigeait», ce n'était pas son sang à elle ou son hérédité: c'était le sang du jeune homme, son âme d'aventurier, son besoin de pauvre. C'était le cri de sa misère, précisé, étendu, traduit dans la langue des cours et la langue des camps. Sa violence anarchiste de parisien et de Corse devenait chez la fille des souverains une soif de souveraineté. Elle voulait imposer le bonheur comme il voulait l'offrir à tous, de bas. Que faisait-il en ce moment? Gaël ne songea qu'à lui pendant la conversation où vinrent donner les Hérat et les Morive. Et, quand tout le monde fut parti, il demanda à Clémentine-Alessandra la permission de le voir. Elle se mordit la lèvre, comme à lui, et haussa les épaules.

—Vous me le préférez? Je vous permets. Vous n'avez qu'à descendre.

Il descendit. Il erra, exprès. Il se perdit dans des couloirs, des offices, des cuisines. Il découvrit enfin Antony dans une soupente où il s'enfonçait, dans l'ombre. Rien n'apparut de lui que l'argenterie qu'il frottait.

Gaël le considéra. Il mettait du désespoir dans son labeur. Gaël plongea en son effort et en son cœur. Cette rage à caresser, à brûler les plats de son torchon, n'était-ce pas une manière d'interroger le métal, de lui faire suer ses secrets, ses hontes, de voir sous la patine renaître le sang des pillages où l'argent avait été volé qui s'était fondu par la suite? N'était-ce point de la haine pour les maîtres, pour les maîtres lointains et ceux d'aujourd'hui? Mais non, Antony n'en voulait pas tant. Il ne pensait pas. Il laissait la masse noire se faire dans son cerveau et dans son âme: il accumulait, dans la ténèbre. Cela redeviendrait, quand il faudrait, de la colère lumineuse, du feu. Il oubliait, longuement, de tout son cœur: il tâchait à oublier son cœur.

—Vous rêvez? demanda Gaël.

Le jeune homme releva sa tête rasée.

—Ah! c'est vous, fit-il.

Puis douloureusement:

—Ou plutôt, c'est Monsieur. Car il faut vous appeler Monsieur, maintenant.

—Ce n'est pas la peine. Ne vous fatiguez pas. Vous rêvez?

—Non, j'ai changé de peau. Je change d'estomac. Voilà.

—Vous regrettez vos promenades?

—Non, Paris vient me trouver ici. Ça se ramasse. Ça se met ensemble. C'est grand, c'est gros. Quand on marche au travers, on ne peut pas, on ne sait pas. Ça ne se suit pas. C'est des rues, des places, des ponts. Ici, ça entre, d'un coup. Et les gens aussi, d'un coup. Alors ça fait une boule, quelque chose comme une idée.

Il était sorti de son ombre. Gaël le voyait. Il aperçut la morsure:

—C'est elle, n'est-ce pas?

—Oui.

Antony avait répondu aussi simplement que Gaël avait interrogé.

—Elle y vient, dit Gaël.

Ces mouvements de chair lui étaient étrangers. Ce geste sauvage, cette férocité amoureuse, ce retour à la barbarie des caresses incisives, au cœur des forêts primitives, cette emprise, cette marque l'étonnaient. L'instinct!... Coquetterie poussée!... L'amour, toujours!...

—Et vous? vous l'aimez encore?

—Je suis ici pour la haïr, pour n'y plus penser, pour qu'elle n'ait jamais été.

—Bon, sourit Gaël. Elle aussi, elle est là-haut pour vous perdre d'instant en instant, vous lâcher dans la nuit du néant. Mais ça n'est pas fait.

Il réfléchit. Ces gens-là, ce n'était pas un roman, c'était une épopée, de l'histoire, de la science, une expérience d'humanité et de surhumanité, mais il aimait Clémentine-Alessandra. Et il plaignait, il aimait ce garçon triste.

—Écoutez, dit Antony. Je ne vous connais pas. Mais vous parlez comme quelqu'un qui sait. Vous devez être un philosophe. Je n'ai jamais demandé conseil à personne. Mais que dois-je faire pour oublier? Parce que, n'est-ce pas, n'est-ce pas, ce n'était pas ma destinée de la rencontrer, elle, et de l'aimer?

—Votre nature, votre désir, non. Votre destinée, peut-être.

—Il faut oublier, n'est-ce pas? il faut?

Une immense angoisse faisait trembler sa voix. Dans sa soupente, ce valet en sabots et en tablier bleu, les manches retroussées, les doigts écartés sur son torchon de peau, était très noblement tragique. Il souffrait toutes les tortures du plus rare amour, celui contre lequel les âmes se révoltent lorsqu'elles sont uniques. Il n'acceptait que sa déchéance. N'être plus rien qu'un labeur continu, monotone et bas, échapper à tous les regards, être l'anonyme collé à un baquet pour que le baquet puisse servir, c'était une façon de se replier sur lui-même, de peser sur son cœur, de chasser l'affreux, l'impossible sentiment. Gaël ne lui répondit pas, il ne voulait pas mentir.

—Je ne sais pas. Je ne puis que vous donner un conseil et un conseil facile. Vivez de la vie où vous vous êtes forcé, de la vie de votre condition, puisque ça s'appelle être en condition. Ayez des camarades, vos camarades. Parlez-leur, tâchez à vous amuser avec eux.

—C'est un suicide? interrompit Antony.

Le mot déplut à Gaël: c'était de la littérature.