Sérénissime: roman contemporain
Part 5
Eusèbe Gaël était rentré chez lui. Il alla droit à sa fille et la serra fiévreusement sur son cœur. Puis il ouvrit sa fenêtre. De la rue de Furstemberg il voyait tout le vieux et fantômal quartier de l'Abbaye, il plongeait sur des cours d'hôtels seigneuriaux désaffectés, sur des jardins en morceaux, semés de marbre et de pierres sculptées, sur des couvents sans cloches, des haies, tout un jadis las et n'ayant plus même la force de mourir. Plus haute, pareille à une basilique sarrasine, l'église de Saint-Germain-des-Prés hissait son mur roide vers la voûte du ciel sans lune. Une heure sonna sans écho, une heure impaire, onze heures. Gaël ne l'aimait pas. Il songea violemment, douloureusement à son amie. Dans la rue, une famille de mendiants italiens, qu'il connaissait de par ses aumônes, errait, tuant sous elle la nuit avant de rentrer dans Plaisance, pour revenir. Il songea plus amèrement. Une prière vint à ses lèvres, qu'il n'avait pas marmonnée depuis une crise de sa jeunesse. La prière, des lèvres, lui entra au cœur, dans un sanglot. Et il pria, de toute sa science, de toute son angoisse, de toute sa vie. Puis il se rappela la nationalité corse du jeune homme et son nom «Antony! murmura-t-il. Je sais bien que ça ne prouve rien, que ce n'est rien, qu'un prénom. Mais ces gens-là ont juré de me faire croire au romantisme!» La nuit était fraîche. Des souffles malins venaient. La tour sacrée s'enveloppait de nuages. Eusèbe Gaël sentit les éclairs et le tonnerre tout proches: nuit de fièvre et d'étincelles, nuit électrique, c'était avec son insomnie certaine, du travail et des pensées neuves. Il ferma sa fenêtre et se remit au travail. D'une main ferme, il traça cette ligne: «_Chapitre_ VI. _Erreurs de tous les temps. L'Amour._»
III
L'ERGASTULE
Le garçon coiffeur offrit galamment à la ronde son savon et son rasoir:
—Au premier de ces Messieurs..., dit-il.
Sa grâce obséquieuse se frottait d'ironie, essentiellement. Il n'y avait là que des clients auxquels le mot: «Monsieur» va comme un chapeau de soie sans cocarde: c'étaient des tabliers bleus et blancs qui se gaufraient à ne rien faire—pour la minute—et à ne se salir point. Antony se leva et s'assit sur le fauteuil canné.
—La barbe, n'est-ce pas? devina le coiffeur.
—La barbe, oui, répondit Antony.
La poudre de savon joua, blanchit, brouilla le blanc, devint crème et mortier, s'épaissit, s'étendit, envahit le visage, noyant les flocons légers, les tordant, les broyant, les couchant sous son néant glaireux. Le garçon s'attachait à respecter la lèvre, mauvaisement. Il attendait. Antony sentit une honte et ajouta: «La moustache aussi.» Le garçon eut un sourire: «Il fallait le dire tout de suite,» et, raffinant, il arrêta son labeur de lessiveuse. Il prit des ciseaux, pinça quelques poils, les serra, les frisa presqu'en pointe et les trancha au pli de la bouche, à même le savon qui crissa avec les poils. Puis, dans un autre rythme, il promena son blaireau sous le nez, comme il eût fait des saintes huiles. Il soupira, pour le patient, et apprêtant son arme de dégradation sur un cuir usé, il plaisanta: «Comme ça, vous entrez dans les ordres?»—«Quels ordres?»—«Les ordres des autres.» Il se sourit. Antony ne sourit point. Il était gêné de la pâte molle qui accablait son visage et qui semblait tourbillonner encore sur lui, terre blanche et lâche. «Ça vous ennuie? continuait le garçon. Je vous comprends. Tenez, moi, mon patron me dirait de couper ma moustache, je ne pourrais pas: ce n'est pas que j'en aie beaucoup, mais on est mieux tout de même, avec. Et puis, c'est ce qu'il y a de plus sensible, dans la figure, bien entendu. Mais vous vous y ferez. C'est un léger sacrifice. Vous avez tant d'avantages, en maison! D'ailleurs si les domestiques portaient la moustache, on ne les distinguerait pas des maîtres, dans la rue: il y en a qui sont si chics!» Antony ne répondait pas: il comprenait peu à peu ce qu'on appelle, chez les barbiers, «endormir le client» et il pensait. A larges coups, son visage se levait dans la glace, pâle sous les poils ratissés et le savon chassé, ferme et nu, réduit à sa vigueur et à son âme. C'était une vie nouvelle pour son visage. Il crut qu'il se regardait pour la première fois et n'eut ni peur ni horreur de sa face glabre. Il jouissait de son humiliation. Lorsque sa maîtresse l'avait laissé tomber de ses bras dans l'antichambre et dans l'escalier de service, il avait pu supposer qu'il acceptait l'esclavage comme l'envers de la caresse, par faiblesse d'amant, par veulerie de vagabond lassé, par calcul sensuel, aussi, pour ramasser un baiser dans les ordures. Sous le rasoir ainsi que sous la hache, il se retrouvait fier, terrible, intact de dessein et de désirs. Il n'abdiquait pas: il demeurait pauvre, mais voulait connaître mieux la manière de s'en servir. Il aimait, soit: c'était un extra. Mais son amour même, n'était-ce pas son œuvre, sa conquête, sa prise? Il en voulait aux riches d'avoir tout et de s'emparer du reste. Il leur en voulait de ce qu'ils lui laissaient voir autour de lui de misères et de désespoirs où il ne pouvait rien.
Il n'avait jamais été heureux: c'est pourquoi il voulait le bonheur de tous, le bonheur qui ne chante pas, car c'est la rage qui chante, qui ne parle pas, car c'est l'ennui qui parle, qui ne marche pas trop vite, car on ne se hâte que vers la peine. Aux Champs-Élysées, il était venu passer une revue de la nuit et de ses hontes, des tentations, des abandons, des besoins qu'elle roule en son manteau noir et troué. Il passait, fort de sa misère, voyant, jugeant, s'instruisant. D'un fourré à une clairière, d'un pan d'arbre à l'inflexion d'un tronc d'arbre, d'un pli de pavillon à la fuite d'une allée, tout lui contait des sensualités vagabondes, de la chair meurtrie qui appelle de la chair furieuse, de la faim qui veut se perdre dans le désir, en se cachant des lourdes étoiles.
Le rasoir qui passait sur sa face lui enlevait le hâle lentement acquis de l'amertume et de la science humaines, le lavait de ses veillées au Bois-de-Boulogne et aux Tuileries, de ses tournées partout où Paris se détache de son mensonge et vient râler haut ou cracher son saoul ou se griser d'air, de ses galops dans les sentes et les allées où erre le rut pauvre, où l'infini des convulsions et des convoitises de l'infortune s'en vient se briser contre le hasard des enlacements d'une seconde. Il se retrouva, dans le miroir, une face de prêtre, glabre, nue, sans plis, sans reflets: les yeux restaient brillants et fixes sous la masse des cheveux. Le rasoir s'en allait lentement du gouffre de la gorge offerte et de la dépression des mâchoires énergiques: le coiffeur invita Antony à se plonger dans l'eau d'une vasque emplie en hâte, à cette fin de noyer les derniers poils, de dissoudre le savon, de n'avoir plus aucun vestige de sa barbe, aucune trace même de sa destruction. Il le tira sur le fauteuil, ensuite, lui infligea un peignoir de coton et les manches: «Les cheveux, maintenant, pas?» Oui, c'était vrai, les cheveux! Ses cheveux étaient indépendants. Des mèches, çà et là, affirmaient un caractère, du caractère. Il fallait les égaliser, les réduire à rien. Il avait des boucles d'orateur et de poète, des touffes ondulées par le rêve, d'autres gonflées de colère, dressées, droites comme un dessein: il fallait les coucher ainsi que le reste du corps devant le despotisme de l'ordre social. «Comment les voulez-vous? demandait le garçon. En brosse? Non, vous n'avez pas besoin de cette brosse-là? la raie au milieu? sur le côté? à droite, n'est-ce pas? c'est plus convenable. Courts! Ah! il n'y a rien de mauvais pour le pli des cheveux comme le tablier à mettre. Ça défait une coiffure, le cordon du haut. Le plus court, c'est le meilleur, voyez-vous. La poussière... le travail... On ne vous a pas commandé une coupe spéciale?» Commandé! oui! On lui prenait ses cheveux, sa barbe, tout. Tant mieux. On lui laissait son âme. Ah! si on lui avait pris son cœur aussi, son cœur qui s'était fait prendre aux Champs-Élysées, quand il voulait nourrir son fiel! Non, on ne lui avait rien commandé. «Comme vous voulez», dit-il au garçon. Le garçon se récria. Il ne proposait rien que pour le bien du client, pour son plaisir. Il savait bien comme on était tenu, comme on s'appartenait peu. Mais, dans les limites du service, à condition de n'avoir ni moustache ni cheveux trop longs, on avait sa tête à soi, et sa tête, que diable!... Alors, si on aime mieux la raie à droite qu'au milieu, parce que la raie à gauche, ce n'est pas permis à un domestique, on peut ou non?...
Antony acquiesçait silencieusement: «Oui, je vois, continua le garçon. Vous n'êtes pas habitué. Vous êtes débutant. Ça vous bouscule un peu, tout à la fois. Mais vous avez raison de vous être placé chez des bourgeois. On n'est pas son maître, mais on a moins de soucis. On n'a à s'occuper que des autres!» Sa tondeuse montait, mordait dans les cheveux, vigoureusement. Il étrillait. Les domestiques, ça connaît les chevaux. Alors pourquoi se gêner? Et, à mesure que la tondeuse lui faisait froid, Antony se sentait plus près de ses nouveaux compagnons qu'il avait à peine entrevus. Clémentine-Alessandra l'avait envoyé présenter par un infime intendant, infatué et rogue. Il avait été toisé par une douzaine de gens mornes, ensommeillés en leur grande livrée du soir. Ils avaient veillé en son honneur. Cinq étaient vieux et allemands. L'un, même, très vieux, l'avait considéré d'un air étrange. Les autres étaient français, à cause des courses, des conversations à tenir et des voitures. Il pouvait leur revenir: il était digne d'eux, il en était, pleinement. Il paya la peine d'avoir été tondu et prit congé par un pourboire qui sonna dans le tronc de zinc comme un tronc dans le panier de la guillotine. «Pas causeur, votre collègue! ricanait le garçon coiffeur.»
—C'est de chez la Prussienne, dit un valet. Ça ne sait pas la langue.
—Voulez-vous parier que c'est un Parigot? Mais c'est fier.
—C'est, peut-être une mouche! Il en faut chez ces femmes-là.
—Pourquoi? Ça ne vole pas toujours, les princesses.
—Oui, mais ça conspire. Et puis, est-ce qu'on sait ce que c'est?
Antony était rentré à l'hôtel par la petite porte. Il y trouva ses camarades.
—Ah! vous voilà en tenue! dit un grand maigre. Vous êtes mieux ainsi. J'avais peur que vous ayiez l'air déguisé.
—En voilà des manières! tu lui dis: vous! On ne se tutoie plus, alors?
—Il est triste, observa un autre.
—C'est vrai! Il commence tard. C'est dur, à son âge!
—Moi, j'ai débuté à douze ans. J'arrivai un soir de dîner de gala chez la duchesse d'Alais. Par des portes qui s'ouvraient en enfilade, j'apercevais de la lumière comme je n'en avais jamais vu: c'était le commencement de l'électricité, avec des lustres et des couleurs, des globes, des abat-jour sur des tentures, des tapis, des tableaux et des glaces, vous comprenez!... Je faisais attention à ça, à tout; j'aurais voulu voir des belles dames et leur ouvrir les portières de leurs calèches à cause qu'à cette époque-là j'y croyais, aux calèches. Et je ne lavais la vaisselle que des doigts, de toute la main et des bras, même, les manches retroussées, mais pas de la tête, comme il faut. Alors j'ai cassé un verre. Et, d'émotion, de honte, de crainte, je me mis à pleurer. Je me voyais mis à la porte, incapable d'être domestique à tout jamais et de cirer les bottines des dames. «Monsieur, que je dis au maître d'hôtel, ce n'est pas de ma faute, Monsieur. Pardonnez-moi.» Il sourit, cet homme. «Petit imbécile, répondit-il, tu ne vois donc pas que c'est un verre d'office? Ça ne dépareille rien, tiens!» Et, pour me rassurer, il en cassa sept. «Mais que ça ne t'encourage pas! ajouta-t-il, terrible. Je dirais que c'est toi qui les a cassés tous!» Eh bien! cette nuit-là, j'eus un cauchemar où les belles dames dansaient avec le maître d'hôtel, celui que j'avais vu, dans des morceaux de verre où elles se blessaient et où j'étais guillotiné pour. J'en ai été malade trois jours. Mais c'est une belle entrée dans le métier. Je m'étais aguerri tout de suite. Et, aujourd'hui, je suis chez la duchesse.
—Moi, se souvint un autre, je me suis dégoûté tout de suite du métier. J'avais de l'amour-propre et de l'ambition. J'appris tout seul, en cachette, je m'appris à faire de la ronde et des règles de trois et je trouvai un emploi dans un bureau. J'étais très fier, je faisais le Monsieur, j'avais des manches en lustrine, sans gilet à raie, sans tablier. Ça dura quelques mois. Un jour je rencontrai mon ancien maître. Il me sembla que je lui disais «Monsieur» comme à personne. Il fut gentil, me ramena chez lui, me prit par les sentiments. Il me montra qu'il m'avait gardé mon tablier, me le fit «essayer». Essayer! je ne le quittai plus. «Ça te va mieux, me dit-il.» Il me tenait solidement. Depuis, il est mort, j'en ai connu d'autres, je mourrai dans une livrée.
Ce ne fut pas pénible. Les gens s'attendaient tous à ce linceul-là. Ils l'usaient sur eux, avec eux. Les économies, même, qu'ils engraissaient pour un commerce de retraite, ils n'y croyaient pas. En somme, ils vieillissaient, ils vieilliraient à l'ombre d'une fortune, d'une maison et, ici, d'un drapeau. En cet immense palais, ils figuraient, dans l'office étroit, les piliers honteux, les étais cachés sur quoi reposait tout l'édifice. L'hôtel pavé de chambellans, de filles d'honneur, de secrétaires des commandements et de simples secrétaires, l'hôtel où le cerveau de Paris passait et repassait, c'étaient eux qui le conservaient, qui le gardaient, le protégeaient, qui, de leurs mains noires, le faisaient blanc et pur, c'étaient eux les prêtres humbles des marbres, des soies, qui préparaient des joies aux autres, à voir sourire les tableaux et les bijoux, à voir les siècles resplendir en émaux, en joyaux, c'était eux l'armature invisible, agissante, sur quoi se plaquaient les étoffes, les témoignages de victoires et de voyages, les souvenirs des pèlerinages et des chevauchées, les dépouilles et les reliques. Ils étaient si loin des causeries, des méditations, des rêves de la princesse! Antony les envia. Jamais il ne serait comme eux.
—Moi, disait un petit blond, j'ai commencé par travailler chez une comtesse aveugle. On ne s'amusait pas beaucoup. On la sentait, de l'antichambre. Elle ne voyait pas, naturellement, mais c'était pis. Elle se plaignait, au hasard, elle vous reprochait tout, à la file, vous accusait de tout, vous donnait tous les noms. Nous la respections beaucoup à cause de son infirmité. Et puis ça vous fait le caractère. Tous les maîtres, en somme, sont comme s'ils étaient aveugles: ils crient par-dessus leurs lunettes, à l'envers.
Les valets français eurent un rire unanime. De la cuisine, à côté, les aides rirent aussi. Le chef, pas: il était allemand. Et les valets allemands demeurèrent graves. Ils appartenaient à la vieille famille des domestiques particuliers des Schmerz-Traurig, levriers et estafiers, exécuteurs et bêtes de somme. Ils avaient successivement porté la barbe longue et la tête rase, à l'inverse des modes existantes, étant l'envers des hommes et le dessous des princes. Leur fidélité n'était pas une vertu: c'était leur sixième sens ou plutôt le premier: ils naissaient pour leurs maîtres avant de mourir pour eux s'ils le leur permettaient. La race avait survécu à la fortune de l'autre race: elle avait servi dans l'exode, dans l'exil.
Le plus vieux, celui qui avait regardé Antony la veille, ne le regardait plus: il le possédait. Il l'avait flairé, il avait reconnu l'odeur de ses seigneurs. Il avait eu un frisson véritable, puis il avait souri, d'un sourire où se navrait un passé, une adoration, le servage séculaire—et la foi. Il prit le jeune homme à part et, d'une voix très faible, où les intonations tudesques sortaient en angles, il dit: «Je vois. Tu n'es pas de notre monde. Tu as touché à Son Altesse. Elle te cache au milieu de nous, maintenant. Ce n'est pas bien.» Antony se révolta d'abord. Cette divination lui semblait basse, vile, dégradante. Tout le monde allait savoir, alors! Il considéra le vieillard. Il lut sur sa face non l'histoire seulement des valets les plus lointains mais l'histoire secrète de la maison ducale: ces plis, ces rides, c'étaient les chocs en retour des débauches du vieux prince, les nuits d'escorte, les nuits d'attente, les soucis sur lui, les remords pour lui, de l'affection saignante, du dévouement continu, surhumain et saignant dans des dangers pauvres et de la boue. Quelle hautaine figure, et quel mépris pour le présent, pour la vie, pour la chair! Il tenait du prêtre et du soldat, varlet d'armes, frère confesseur. Antony avait vu des portraits d'ancêtres, en des flâneries au Louvre les jours de pluie et d'autres jours où il lui fallait de la beauté contre les gens et les rues. Le vieux leur ressemblait à tous. Il le respecta: «Ce n'est pas ma faute,» murmura-t-il. Un peu plus de dédain crispa la lèvre rasée du vieux: «Tu n'es pas de notre monde. On n'y entre pas après ces choses-là. Ça se fait dans le service. Et pas ici, pas ici!» Décidément, ce vieux n'était pas de sa race à lui. Il avait des mots de philosophe cynique et une tête de curé. Il affichait toutes les vertus, en creux. Antony eut un peu peur. Il aurait voulu se faire un bouclier de ses haines, de ses désirs pour les autres, de sa vigueur et de son ennui. Mais il ne put que se courber: «Viens, dit le vieux.» Les autres souriaient.
—On m'a dit, ricana l'un, que, le premier jour de leur arrivée dans les maisons centrales, on laisse les condamnés comme ça, à causer, sans rien faire. Ça les change, après.
—Tu connais ces maisons-là!
—Farceur! Attends un peu.
Antony avait suivi le vieux le long d'escaliers introuvables, ceux où les valets, pas tous, avaient accès, l'escalier secret de service. Ils avaient pris un long couloir, sous les combles et le vieux avait ouvert sa porte. C'était, cette chambre de domestique, une cellule de moine et je ne sais quel repaire d'alchimiste. Le vieux y vivait avec des fantômes: il y avait enterré ses morts et les gardait autour de soi, pour lui donner des conseils, pour lui rappeler les traditions saintes d'obéissance, d'abnégation, de néant devant les seigneurs. Il avait, pêle-mêle, avec des tabliers et des sabots, des épées de bourreau et des cannes enrubannées de courriers, des bavolets, des bonnets d'antan, des galons de livrée usés et nobles où les armes de Schmerz-Traurig éclataient d'une richesse lasse et où le lion de gueule pleurait de la pourpre et de l'or. Il déroula une vieille carte de 1735 et la lut au jeune homme: «Marquise de Misnie, comtesse de Lusace, princesse d'Hewerswerda, de Mosqua, de Zobelitz, comtesse de Zerbst, de Hall, de Tzahan, de Quedelinburg, baronne de Mesburg, de Torgaw, de Budissen, de Usta, de Friedland, jusqu'à la Saxe, jusqu'à Sagan, jusqu'au Brandebourg, jusqu'à Brunsvick, jusqu'à Iéna, regarde, regarde sur l'Elbe, autour de notre capitale Wittemberg, regarde les montagnes, aussi, et les forêts. C'est tout cela que tu as pris. C'est grand, va! Tiens, regarde: ça, c'est cent lieues de Suisse et de Hesse, notre mesure: c'est grand, c'est grand! J'ai vu tout cela, moi. Il y a des toits dorés, des clochers, des arbres et de jolies filles. Tu as tout pris et tu les as prises et maintenant tu es esclave parce que tu es esclave de ton péché.» Les paroles de reproche venaient à Antony comme d'autres paroles, la veille, dans un décor de passé et d'ailleurs. Mais, la veille, il avait parlé. Le vieux continuait: «Elle est Altesse sérénissime. Tu ne comprends pas ce que c'est? Eh bien! voilà. Il y a des gens, n'est-ce pas? qui sont princes, ducs ou archiducs, parce qu'il y a des rois et des empereurs, à cause d'eux, qui sont ce qu'ils sont rapport aux autres, les rois, les empereurs, sous eux. La grande-duchesse n'a besoin de personne. Elle a son titre, comme cela: ce n'est pas un titre, c'est un nom. Elle est sérénissime, comme on est homme ou femme. Serein, c'est tranquille à la manière des dieux. Le ciel est serein. Elle est mieux que le ciel. Elle n'a à craindre ni la pluie, ni la neige, ni les orages. Elle est princesse, tranquillement, par le fait, de tous les droits. Ça n'a jamais de nuages.
—Pourtant, observa dans sa fièvre Antony, il y en a eu des orages.
—Ça ne compte pas, dit le vieux. Nous sommes ducs, vois-tu, dans l'exil, nous le serions dans le panier du bourreau. On ne discute pas ces choses-là. Le pays est à nous et nous n'en devons compte qu'à Dieu et au Dieu que nous choisissons, au Dieu que nous voulons bien. Nous nous sommes donnés à Luther, de haut, contre des papes d'avant. Sérénissime! tu entends! Maîtresse de tout, suzeraine de tout, dans la pleine paix de sa conscience, dans l'accord de l'univers autour d'elle, au-dessous d'elle, suzeraine, souveraine, ne dépendant ni de l'empereur, ni des princes. Et tu l'as prise, malheureux, malheureux!» Il se dressa: «Ah! pourquoi mon maître a-t-il survécu à son pouvoir? Moi qui l'ai suivi en tout, qui l'ai servi en tout, je n'ai pas pu faire comme lui quand il a pris femme. Elle était digne de lui, puisqu'elle avait en vertu ce qu'il avait en force de nature, puisqu'elle était d'une belle race. Mais j'étais un valet—et trop vieux. Les princes ne sont jamais vieux, et si j'avais une fille, elle aussi...» Il n'acheva pas. La porte s'était non pas ouverte mais brisée. La grande-duchesse apparaissait. Elle avait entendu. Elle ne voulait plus rien entendre. Son péché l'enveloppait, son péché secret qui s'écrivait dans tous les yeux en lettres de flamme, son péché qui transpirait, qui éclatait, qui se crachait de tous les pores des pierres, de toutes les veines des marbres, son péché dont elle n'avait pas honte et qu'elle voulait porter, poison altier, dans un fleuron creusé de sa couronne. Le vieux valet ne tomba pas à genoux, ne rougit pas, ne se troubla point. Il ne la regarda même point: il la connaissait de toute éternité, il était sa tradition et son ombre. Mais Clémentine-Alessandra le considéra longuement. Elle avait laissé ce dévouement autour de soi sans y prendre garde, elle y était trop habituée. Et voilà que sa patrie, son hérédité, son peuple lui parlaient par cette bouche, sans savoir, voilà que des paroles lui venaient de là-bas; elle toisa le vieux, inventoria le logis: ses galons de livrée qui luisaient çà et là, ses armes à elle, n'était-ce pas aussi beau pour le valet qu'un blason à lui, n'était-il pas le lion de Schmerz-Traurig et le cimier ne lui venait-il pas, mieux qu'à elle? Elle ne trouva qu'une phrase:
—Wolfgang, dou bist ein braver kerl.