Sérénissime: roman contemporain
Part 4
—Que Votre Altesse me pardonne, répéta-t-il. J'ai eu tort. C'est pour elle que j'ai parlé, que je me suis ému. J'ignore vos fiancés, s'ils existent. Les reines ne doivent être vierges que politiquement. Ne pleurez plus.
—Je vous remercie de m'avoir fait pleurer, dit-elle. Je vais mieux.
Gaël la laissait doucement se remettre. Il considérait les murs encore, et les armes qui s'y tassaient, des épées de toutes sortes et des sabres, des épées de cour et des épées de bourreau, quelques oripeaux, quelques trophées, pêle-mêle emportés avec des objets précieux, des bijoux, des pierres, par Otfried-Gutbert lors de sa fuite, pour envelopper. Reliquaire nostalgique! Dangereuses épaves! Il était resté de la cruauté, de la convoitise et quelle sensualité dans ces plis, dans cette rouille et jusque dans les froncements massifs des étoffes et des métaux d'église! Et ces drapeaux inertes qui pendaient en berne, en une berne perpétuelle, ils étaient en deuil aujourd'hui. Quel aboutissement d'une race complexe, grosse de gloire et d'horreur, d'une race inquiète, trouble, engluée de meurtres, de rapines, dévorée de désirs—et forte parmi son cancer et sa manie. Clémentine-Alessandra était décidément prisonnière de sa race, de sa fatalité: pour qu'elle s'en fût allée au Champs-Élysées proposer un journal, pour qu'elle s'en fût allée cherchant du sexe et du rut où il y en avait, il lui fallait un instinct de Paris qu'elle ne possédait pas; pour avoir joué de la faim et de la misère comme elle avait fait, il lui fallait un sourd trésor de mensonge, de dissimulation, le talent de comédien qui, jadis, aux jours les plus laborieux du Schmerz-Traurig, avait trompé les papes, les diètes et les empereurs. Et puis, y avait-il jamais eu de vierges chez les Schmerz-Traurig? Elle tenait de son père, voilà tout. C'était chez elle un coup d'État, naturel, sa manière de se déclarer majeure! Sincèrement, profondément, il lui pardonna.
—Vous ne regrettez rien? demanda-t-il.
—Si. Lui. Et que ce soit lui.
—Mais qui est-ce?
—Il vous le dira, à vous. Je sens qu'il vient. Il est là.
Elle sonna.
—Faites monter, dit-elle simplement.
—Votre Altesse...
—N'y a-t-il personne?
—Que Votre Altesse Sérénissime m'excuse: il y a un pauvre qui veut voir Son Altesse. Il insiste.
—Qu'il monte.
Il monta. Il entra. Il ne jeta pas un regard sur la princesse, dévisagea Gaël et, d'une voix brisée, hagarde, il interrogea:
—Ah! c'est vous? vous êtes le père?
Il avait, depuis le matin, vécu plusieurs vies. Il était dès l'extrême aurore resté attaché au palais de l'Avenue Kléber, s'enfuyant et y courant à nouveau, craignant d'oublier sa place ou de le voir s'écrouler, rentrer sous terre comme un cauchemar. Puis lorsque la masse de pierre l'avait une fois de plus aveuglé de fureur, il retournait aux autres avenues, celles qui n'avaient pas _le_ palais, il se brisait les nerfs, le cœur autour de l'Arc-de-Triomphe. Il tournait en une cage de haine et de désir. Des maisons de riches le cernaient à gauche et à droite: un essor de valets et de femmes de chambre l'emprisonnaient en leurs courses et leur babil; des voitures croisaient. Au centre, l'Arc-de-Triomphe, livide d'un soleil naissant, se dressait pareil à une guillotine. Un tape-cul de dressage filait et se rattrapait au vol, à mesure: le jeune homme le retrouvait toujours à ses côtés, aussi vite, aussi retenu, le cocher abrutissant le cheval, dans un cercle.
Pour ne plus le voir, le jeune homme regarda l'Arc-de-Triomphe. Confusément, il s'attacha à des détails de lumière, à ces caprices du soleil sur la gloire qui arrachent un œil, un relief de chair, un mouvement héroïque à l'ensemble terne et serein, en son éclat sûr comme l'éternité: il lui sembla que le soleil lui présentait, à lui, des soldats et des victoires, que la nature l'initiait à des gestes inhumains, que son seul ami, le ciel, lui apprenait l'histoire. Et Celle qu'il avait tenue, qu'il avait eue, c'était bien une de ces créatures à escorte et à cliquetis qui font sortir des gestes et des vivats. On s'était battu pour elle, d'avance, et, ignorant, jaloux du passé de cette race qui s'était mêlée à son sang, il lut sur le monument ce que c'étaient, des combats, ce que c'étaient, des triomphes, ce que c'étaient ces mômeries, ces tueries, ces sacrilèges et ces miracles dont se construit un empire; il lut le droit divin et le droit de conquête. Il avait la fièvre, il regardait couler des rayons de lumière, durer et se jouer, puis disparaître, aller de cette pierre gigantesquement et pieusement gaufrée à des tas de pierres, autour, à des terrassements, à des fondations de chalets et de kiosques, tomber des généraux, à des manœuvres, des filles et des chiens qui, de ci de là causaient à l'entrée des avenues. «Le soleil luit pour tout le monde!» La phrase lui venait avec le soleil, dans le soleil. Et il lui semblait que le soleil doit luire, alternativement pour celui-ci et pour celui-là, qu'il y avait des tours et des revanches de soleil, et que le jour des terrassiers venait après celui des généraux, que le soleil était à eux, exclusivement. Pas à lui. Il avait dans la bouche un goût de terre, mâchée à vide, de sable, de tourbe, de boue mordue, une âcreté vibrante et une faim d'autre boue, d'autre sable, d'autre tourbe. Il se crispait, des entrailles aux glandes; ses muscles se nouaient, son cerveau se tendait: c'était un effort. Il frissonna: un effort vers elle, évidemment! Il eut honte. Mais il ne pouvait retrouver aucune énergie. Il devint toute honte. Le soleil, lui qui léchait les angles des avenues, qui traînait sur le sol et qui lentement remontait au ciel en une tache paresseuse et lâche, les passants, les voitures, cet espace autour du monument, élargi, tournant sur lui-même, mort sous les tramways et les omnibus, cette place meuble et nue, dominée, écrasée par l'Arc rêveur, tout était du Passé, tout était sommeil, tout était attente. Les maisons, les hôtels, les rues qui s'étaient soudées pour bloquer l'Arc-de-Triomphe le bloquaient respectueusement et, gagnées à sa tristesse, songeaient et espéraient avec lui: ce n'était que nostalgie et éternité. «Je suis chez elle», pensa le jeune homme, évoquant d'un mot les siècles qui avaient été royaux, où l'on avait obéi. Quelque chose bougea en lui. C'était son quartier, le Temple, atroce de vie, de bousculades, de hâtes, d'effrois, de soucis, d'âpreté de détail, le Temple en chasse vers un sou, tout en vieilleries, en loques, en ordures qui peuvent servir encore, débordant de cette existence de rebut, plus violente, plus acharnée, se reprenant, se nourrissant de sa misère et de son abjection, ruelles noires, crevées de portes et de fenêtres, soupentes ahannantes, trous populeux, culs-de-sacs grouillant, dépotoir et réserves où des activités s'épuisent pour les sous-sols de la société toujours et pour les fonds d'ateliers, pour des besognes, quartier qui s'habille et qui se nourrit des restes refusés, de la seconde mouture du mal et où les Archives mêmes, les papiers qui ne servent plus qu'à l'immortalité s'en viennent se coucher à côté des matelas, des montres et des bicyclettes qui attendent et sont attendus, qui manquent et qui consolent cependant, en précisant l'espoir des jours meilleurs. Il ne voulait pas y retourner. Son existence était cassée et déboîtée, il ne voulait plus offrir sa marchandise et s'entendre dédaigner avec elle. Il avait eu des joies à acheter deux sous de pain dans cette petite baraque qui se pose comme une guérite au travers du pont, devant Notre-Dame, et à manger, appuyé au parapet de la Seine, se partageant entre l'eau jolie et la masse grise de l'église énorme et menue, choisissant des amoureuses parmi les saintes en relief.
Il avait bien choisi! tout le ramenait à sa maîtresse de la nuit. Elle aurait pu être, elle aussi, taillée dans la pierre sainte: elle ressemblait aux patronnes d'antan et c'était elle qui... Il ne mangea pas, ce jour-là. Ce n'était pas nouveau pour lui, mais il prit presque garde à la privation: c'était un châtiment qu'il s'infligeait; il jeûnait pour son péché, à elle. Puis il erra. Il était poussé vers les Champs-Élysées. Il ne les reconnut pas. La forêt sinistre, tortueuse, protégée par des constructions brèves, la forêt de vice, de pauvreté et de méchanceté, la carrière d'ombres et de feuilles, de mystère broussailleux et de fuite s'était faite jardin d'enfants. Délice tissé de balbutiements ou ces cris, au pis, sous les arbres qui intercèdent, rythmiques, en une hymne barbare, vers les anges tout proches, pour les gens trop âgés qui n'osent plus crier. C'était comme un chemin de petites âmes que des nourrices, pieusement, causant bas ou riant sans outrage, portaient ainsi que des saints-sacrements, les berçant de ci, de là, dans des reposoirs de verdure et les balançant en des ressouvenirs de limbes et en des songes d'en-deçà. Les omnibus et les voitures filaient droit, en bordure de cette procession: les petits se souriaient, s'appelaient dans la camaraderie d'avant la vie, dans la fraternité de leurs deux ans: d'autres, au sein, échangeaient les regards de deux séraphins qui se reposent l'un sur l'autre, se charment et se consolent l'un l'autre, parmi un décor mortel, et retournent à leur lait, résignés à leur long supplice. Le jeune homme aurait éprouvé une amère et profonde satisfaction à voir souffrir les nourrices et les servantes: il les observa et ne découvrit en elles que ruminerie. La complexité des Champs-Élysées leur offrait leurs champs et leur paysage: l'atmosphère, fraîche, gonflée de lait, c'étaient leurs jeunes ans, à elles, en mieux. Des ballons légers flottaient, voletant à peine dans l'air lourd. Les deux guignols rivaux battaient le commissaire, à l'envi, et la petite corbeille à chèvre vaguait sur ses deux roues. Air où l'on ne pouvait respirer ni haine ni colère. Le jeune homme résistait encore: «Enfants de riches!» protesta-t-il. Mais aussitôt son émotion grandit. Il pensa à son enfant, à celui qui pouvait naître de son baiser. Enfant de riche! Il irait aux Champs-Élysées, dans des rubans et des dentelles, il aurait des bonnes et des bonnes. Il se détesta, détesta sa nuit et son étreinte, mais ne put détester ces petits qui passaient, dans l'harmonie de leur sourire et de leur mutisme caressant. Il louvoya autour de ces petites mains, le long de ces yeux qui semblent lire des plaies et panser les chagrins, il attendit le soir dans le soleil, le soleil qui le suivait, qui dorait devant lui des pylônes, des fontaines, le soleil conseiller des extases et de la sérénité somptueuse. C'était une de ces merveilleuses journées qui, avant de s'envelopper de ténèbres s'agrafent d'une boucle de feu où tous les métaux viennent amonceler et fondre ensemble leur paroxysme d'intensité et où les pierres précieuses se varient, s'entassent et s'enflamment l'une l'autre en une coulée plus que divine, en un éclat où l'enfer se marie tout brûlant au ciel, pour offrir au monde aveugle l'unité et l'entité de la flamme et de la lumière. Le soleil couchant saigna de la pourpre, une pourpre filée d'or et surfilée d'émeraude royalement tachée d'opale, puis la pourpre glissa et découvrit une infinie tunique d'améthyste qui emplit le firmament; l'or s'étala sur elle en plaque, pâlissant à mesure, déchirant le tissu violet et mauve, s'étirant, se rétrécissant jusqu'à un mur de turquoise, qui soudain tomba, envahit tout et boucha le ciel. Le jeune homme en avait assez vu. Il n'avait plus son soleil et sa pourpre: le courage l'avait abandonné depuis longtemps. Il ne s'irritait plus d'être vide de ses idées, de ses sentiments, de ses instincts. Il se précipita chez la grande-duchesse. Nous avons vu qu'il avait été reçu.
—Vous êtes le père? répéta-t-il à Gaël qui ne répondait pas. Sa douceur tombait. Il se retrouvait tel qu'il s'était montré la nuit, brutal, cruel, ivre d'avenir.
—Non, mon garçon, dit Gaël. Et vous?
Involontaire facétie! Gaël ne le voyait pas. Ce qu'il voyait, c'était l'autre nuit, la scène, la robe usée, déchirée. Il regarda Clémentine-Alessandra. Il ne remarqua pas sa robe. Elle lui apparut blanche et droite, sans âge, jeune effroyablement, chevauchant, piétinant les époques et les destins. Il revenait à la robe décousue.
—Je n'ai pas de nom, déclara le jeune homme.
Les deux êtres se rejoignaient. C'était d'une union semblable qu'avait dû se conclure jadis le rapt d'un pays, la fondation du Schmerz-Traurig, la naissance d'un peuple et d'un peuple esclave. Il les enviait tous deux, ensemble, non pour leur jeunesse et l'éclat de leur vigueur, mais parce qu'ils incarnaient, en force, la vie totale dont il avait parlé deux heures auparavant. Il trouvait ici l'amas, l'union des siècles, en harmonie, leur essence et leur détail, l'effort recommençant après le succès, après l'échec, la chaîne enfin entre les conditions sociales les plus lointaines, les années les plus éloignées, le cercle même de l'infini. La fatalité était là, en robe blanche et en jaquette usée; il n'y avait plus à discuter la folie de Christine-Alessandra et sa chance: la rencontre devait avoir lieu—et à ce moment. Ils souffraient tous deux, atrocement, ne se regardant pas pour ne pas voir se lever de leur chair à tous deux les baisers de la nuit et pour n'avoir pas honte de soi. Il les envia davantage. Comme ils simplifiaient, comme ils résumaient, comme ils possédaient l'existence! Le jeune homme parlait:
—Voilà. Je ne sais pas si vous savez. Ce sont des choses dont on ne se vante pas.
—Je sais, déclara Gaël.
Le jeune homme ne trouvait plus rien. Du désir et de l'horreur lui venaient aux lèvres.
—Vous êtes venu, trancha la princesse, me réclamer cinq francs que je vous dois. Je vous les ferai donner.
—Tu ne me dois rien! je t'ai payée!
Le jeune homme avait empli la chambre de cette phrase. Elle rebondissait du creux des armures au gonflement des étoles et des drapeaux, faisant trembler les épées et les casques. En même temps, de son œil de fièvre, soudain plus calme, il inventoria. Il avait payé tout cela aussi. De quelques sous il avait acheté la femme, sa richesse, sa race, tout cela, car tout cela n'avait plus cours. Elle pâlit. Profondément, atrocement elle saignait, humiliée. Payée! Les millions menus, les miettes de gloire et de splendeur, le ruissellement contenu des gemmes et des ors, l'âme précieuse des siècles conservée en beauté, les témoignages des légendes, les gardes ciselées, bourrées d'émeraudes, les dentelles, les lames, des trésors de guerre et des châsses, les bannières et les atours, tout était allé à cet homme mendier un peu de pain et des baisers, lui demander la vie que donne le pain, la vie que veut la chair; il était son maître à elle et le maître de sa race. Il s'attachait à elle, elle croyait avoir aux flancs la piqûre d'invisibles éperons. Et il la méprisait. Elle crut défaillir. Mais déjà Eusèbe Gaël intervenait.
—Je sais. Mais je ne sais pas qui vous êtes. Vous n'avez pas de nom, soit. Mais vous êtes obligé d'avoir un nom, pour la police.
Voilà qu'on parlait de police, dans ce sanctuaire! Le jeune homme parlait:
—On m'appelle Antony. Je ne suis pas tout à fait enfant trouvé. J'ai eu une mère, pas très longtemps, qui n'était pas bien forte. Elle n'avait pas dû être toujours pauvre: elle ne pouvait pas s'habituer. Elle s'étonnait un peu des gros ouvrages de l'ouvrage, quoi! en le faisant. Elle m'aimait beaucoup. Elle me berçait en rêvant tout haut, elle me trouvait joli, intelligent et elle pleurait. Elle se racontait des choses sur moi dans des espèces de chansons qui n'étaient pas gaies. Elle se mettait dans des états terribles parce qu'elle ne pouvait pas tout me donner. Il lui fallait que j'aie de l'instruction, de l'air, que je sache tout, que je puisse commander, acheter, régner,—des bêtises! Elle me prenait sur ses genoux, me débrouillait les cheveux, me regardait dans les yeux et puis elle les embrassait et puis elle pleurait encore.
Une paix tombait dans la chambre ducale: le trouble, l'émotion douloureuse, saccadée, contradictoire qui l'avait trouée et déchirée comme à coups de couteau, les sauts brusques de l'orgueil à la haine, de la honte à la passion, les sursauts, les cris de colère se fondaient dans un immense attendrissement. On ne badine pas avec la misère. La jeune fille y avait touché: elle en était prisonnière. Il semblait que les murs somptueux, les murs épais de merveilles se fussent reculés: les trois êtres se penchaient ensemble sur l'âme pure d'une infortunée, d'une mère.
—Elle est morte? demanda Gaël.
—Je ne sais pas. Quand j'ai eu sept ans, elle n'est pas revenue, un soir. Peut-être qu'elle s'était noyée. On n'a pas jugé utile de me l'apprendre. Ou bien elle est retournée dans son pays. Elle était Corse.
—Comment s'appelait-elle?
—Je sais pas. Je l'appelais maman.
—Et depuis?
—Depuis, rien. J'ai été à l'école. Je n'ai pas joué. Je n'ai pas essayé de métiers, à cause de l'apprentissage qui coûte trop cher et parce qu'il faut trop longtemps être petit garçon chez les patrons. Et j'aime voir le soleil, marcher, me raconter des choses, comme ma mère.
—Vous pensez?
—Si vous voulez. Ça n'est pas gai, non plus,comme ma mère. Mais c'est comme si je mangeais, comme si ça me nourrissait. On entend de si drôles de choses, on voit de si drôles de gens. Quand je me raconte que je suis moins que cela, ça m'amuse.
—Vous n'avez pas d'amis?
—Où ça? Ceux que je pourrais avoir me dégoûtent. Les autres aussi.
—Et que voulez-vous maintenant?
Une flamme lui vint aux yeux, nouvelle:
—Rien, fit-il. Ça.
Elle ne bondit pas. Elle était heureuse de l'outrage. Elle se reprochait son émotion. Et elle parla très simplement.
—C'est bien. Mais si vous vous obstinez, il faut que vous soyez à moi complètement, que vous ne sortiez pas d'ici et que vous m'apparteniez. A quel titre? Vous ne savez rien: vous ne pouvez pas servir de secrétaire. Je vous offre une place d'aide à l'argenterie.
Elle avait prononcé ces paroles d'une voix blanche. Elle se dégradait avec lui, devant ce Gaël qui était son maître et son juge. Elle acceptait l'ignominie des assauts serviles, l'éclaboussure des eaux grasses, tout de suite. Et elle portait la main à une âme d'homme, la souillait, la brisait.
—Larbin? moi?
Le jeune homme éclatait de rire.
Gaël s'était penché vers la jeune fille.
—Prenez garde, disait-il. J'ai regardé cet homme. Il n'est pas de la race des valets. Les valets ont des figures spéciales: c'est une race, je vous le répète, comme les jockeys. De dos, déjà, on voit qu'ils n'ont pas de moustache. On s'aperçoit à leur marche qu'ils ont les genoux usés. Ne contrariez pas la destinée de cet homme. N'avez-vous pas peur de blesser votre destin à vous? Vous êtes faite pour régner, il est fait pour ne pas servir. S'il sert, vous ne régnerez pas.
—Larbin? moi? répétait l'éclat de rire.
—Regardez-le, continua Gaël, écoutez-le: il est fier. Vous me faites mal. Vous voulez un amant chez vous, en bas? Vous me faites penser à Marie-Louise de Parme.
—Marie-Louise était autrichienne, répondit Clémentine-Alessandra. Moi, je suis allemande. L'Autriche, c'était l'Allemagne asservie, elle avait besoin de deux têtes à son aigle: notre aigle à nous a une tête, une seule, comme l'aigle de Napoléon. Marie-Louise s'était mésalliée: moi j'étais vierge hier. En l'humiliant, je m'outrage beaucoup plus que lui. Mais je n'ai pas d'orgueil. Nous autres, il nous faut de l'orgueil, pour nos peuples, nous n'en avons que faire pour nous. J'éprouve ce jeune homme. Il m'a bravée. Ah! que je voudrais ne plus l'aimer!
—Vous allez essayer, n'est-ce pas? Vous l'avilissez, pour en rougir. Vous ne rougirez que de vous. Vous me rappelez une chanson de Béranger: _La Marquise de Pretintailles_.
Un instant Gaël crut qu'elle se fâchait. Mais elle éclata de rire, elle aussi. Le jeune homme ne riait plus. Il la désirait formidablement. Elle avait dominé sa journée, de haut, dans le soleil et dans les pierres de l'Arc-de-Triomphe—et elle était là! Il avait eu de mauvaises paroles parce qu'il avait le cœur mauvais, trop gonflé de tendresse, tendu à éclater de passion, gros de ne pouvoir pleurer et parce que ses lèvres étaient mordues, en dedans, des baisers qu'elle ne donnait pas; il lui fallait des étreintes et des morsures. Et puis il s'abandonnait. Elle lui avait changé l'âme. Il ne pouvait plus songer à son galetas, à ses tournées. Il ne demandait qu'un refuge, qu'un abîme où la voir. Il n'abdiquait point d'ailleurs: il restait pauvre. Tombant plus bas, l'effort serait plus grand et sa convoitise plus féroce. Il apprendrait. Il s'évaderait plus tard. Il eut des ambitions en considérant son abjection, en face. D'un trou, on aperçoit encore le soleil. Et elle était si belle et si jolie à la fois! Elle ne se faisait plus violence: elle était impérieuse et cynique, elle se torturait, elle riait. Il se donnait à elle pour la prendre.
—J'accepte, dit-il.
Elle sourit:
—Vous n'aviez pas le choix.
Mais elle était émue. Elle se retrouvait telle qu'à l'aurore, pâmée, et elle voulait revenir à cet instant, échapper à sa journée de philosophie, de mensonges et de vérité, d'apparat et de confession. Elle ne congédia pas Eusèbe Gaël: l'horreur l'avait chassé. Ils étaient seuls: ils se sourirent, ils n'avaient plus à se dire ni bonnes ni méchantes paroles, ils avaient à jeter sur leurs mots, sur leurs sentiments et sur leur volonté, sur le passé et sur l'avenir le voile frémissant, le voile d'azur et d'or, le voile d'écume de la volupté. Le jeune homme oubliait sa journée, oubliait le décor et le hideux servage où le pliait la jeune fille: Clémentine-Alessandra se prêtait, s'offrait. Elle avait triomphé. Elle voulait la suprême tyrannie: jouir de son esclave dans sa peine et dans tout, l'avoir et peser sur lui du plaisir même qu'elle lui ferait prendre sur soi. Elle indiqua les portraits, les souvenirs, la chambre pleine: c'étaient les témoins de leurs noces, elle exigeait d'être possédée devant eux, de perdre officiellement, royalement sa virginité, de n'être plus la proie du hasard:
—Viens, dit-elle, tu ne m'as pas eue, tu ne m'as pas eue vraie.
Le jeune homme s'élança. Elle l'arrêta: Elle se donnait pas, ne s'abandonnait pas. Elle se dépouilla avec lenteur. Ce n'était pas une déchéance. Elle enlevait ses atours seule, sans cérémonial et sans chambrière, mais c'était pour les vêtir à nouveau. Elle allait être nue, comme par décret,—et pour cause. Il lui prit les mains et les reconnut longuement. Il identifiait ses ivresses. Et ce fut un cri lorsque l'étreinte renaquit, lorsque leurs jeunesses nerveuses se reconquirent et se confondirent. A même les coussins historiques hâtivement rassemblés, sur un chaos mince de drapeaux, de manteaux, de velours et de soies de blasons, presque sur le sol, ils s'échouèrent en un essor, en une avalanche de baisers. Toutes les angoisses, toute fièvre, tout désir de satiété les pressèrent, les tinrent, les ligotèrent et les enveloppèrent: ils s'aimèrent en détresse, se donnant tout l'un de l'autre, confessant leurs corps et leurs âmes et leur passé, pour le mystère de la veille, en rachat de leur communion de fraude. Parmi leur extase, un bruit les détacha: c'était une panoplie qui tombait à côté d'eux. Un poignard, un petit poignard du XVIᵉ siècle restait fiché dans le sol. Clémentine-Alessandra pâlit, mais elle haussa les épaules. Et, pour se rassurer:
—Tiens, dit-elle, je te le donne.
—Il faut que je te donne un sou. Ça coupe l'amitié.
—Et l'amour?
—Je ne sais pas.
—Eh bien! non! ça ne coupe rien. Et si tu me donnais un sou, tu me le reprocherais. Tu m'as déjà payé ce matin.
—Pardonne-moi.
Elle ne lui pardonnait pas. Elle l'embrassa. Ils restaient nus.
Et, contre la fatalité, ils se reprirent...