Sérénissime: roman contemporain

Part 3

Chapter 33,891 wordsPublic domain

Ce jour-là, la réunion était très brillante. Un chacun s'était signalé par des chefs-d'œuvre ou des attitudes: toutes les cohortes de la gloire étaient représentées,—et le scandale. Le célèbre Achille Hérat coudoyait l'illustre Morive; le premier entré obscurément à l'Académie française par l'effort d'une coalition hostile au romancier Hubly, avait, le jour de sa réception, gravi tous les échelons qui, de l'honorable médiocrité, conduisent à la popularité universelle: sa femme y était venue avec son petit dernier sur le bras et, comme l'enfant criait un peu plus que de raison, elle s'était bravement dégrafée et lui avait donné le sein qui était beau. Le geste devint prémédité, classique: on l'aima. L'_Émile_ de J.-J. Rousseau fut cité, à ce propos, et M. Hérat fut promu réformateur, patriarcal, révolutionnaire, chef du parti de la simplicité violente. Il se piqua, se révéla dans l'éducation et siégea au Conseil supérieur de l'instruction publique. Il faisait autorité, depuis, pour les choses de la nature et c'est à ce titre qu'il fréquentait chez la jeune Clémentine-Alessandra qui avait eu besoin du sein, comme une autre.

Morive était ou avait été homme d'État. Après des exils, et d'autres exils dans des préfectures de province, après des élections difficiles et de brillantes invalidations, il avait en un an conquis le fauteuil de président du Sénat et le fauteuil que l'Académie, cette année-là, offrait à la politique. Depuis, la vie publique s'était retirée de lui et, pour ne paraître point cultiver, dans sa retraite, les jardins sablés de jetons de présence qui se creusent de mines congolaises et se fleurissent d'arbres-caoutchoucs et de cimetières d'ivoire, il écrivait des mémoires, études, parallèles, dans le format in-8⁰.

Des auteurs dramatiques se fuyaient et se réfugiaient au centre d'économistes. Et Clémentine-Alessandra écoutait Eusèbe Gaël. C'était son confesseur laïque. Il ne faisait pas profession de psychologie. Il était venu à la connaissance des hommes en disséquant des époques et des légendes, en interrogeant les étoiles, sans souci d'astronomie et en musant à travers les siècles, au bord de la Seine, au hasard des livres trouvés et des anecdotes surprises. Il s'était doucement adonné à un pyrrhonisme câlin. Il aimait Dieu cependant et lui pardonnait ses miracles pour les récits contradictoires et charmants qui les avaient commentés. Il ne séparait pas plus la foi des aventures et des coutumes d'antan que leurs armes ou leurs bijoux: ça entrait dans le tas, ça faisait partie du trésor. Archéologue qui ne veut pas approfondir, qui en sait assez quand il a vu et senti, qui prend partout le fin, le joli et le délice, il était merveilleux de sensualité, goûtait, buvait les siècles, le passé, le présent, à même, en laissant l'amertume et la lie. Les saintes et les héros lui avaient appris les secrets et le secret d'aujourd'hui. Il ne se trompait pas, scrutait, en se jouant, et devinait comme si Apollon, touché du délicat hommage de son amour, lui avait accordé ses dons et lui départageait ce qui n'avait pas servi à Delphes. Il caressait sa barbe grise, se penchait, se cassait un peu et la princesse suivait ses paroles, non sans un soupçon de fièvre et de malaise:

—Je suis malheureux, disait-il. Je reste béant devant les catalogues de bouquins: tant et tant que je n'ai pas faits! Et quand il me faut une bonne leçon d'humilité, je lis non les vies des grands hommes, ces recueils d'anas et ces scénarios de mélodrames, mais les journaux, vieux et jeunes, débordant de faits et de faits divers, de comptes rendus de théâtre, de toutes ces actions, de toutes ces pensées qui vous sont volées par d'autres, qui font partie intégrante d'autres destinées, qui existent, contre nous. Ah! ne pouvoir pas avoir une vie immense, la résultante et le résultat de toutes les autres vies, ne jouir des efforts qui nous ont précédés qu'en ce qui nous entoure, avoir une vie résumée, concentrée, plus facile et non plus grande, avoir moins à travailler et n'en avoir pas plus de vie à soi, plus d'intensité dans l'air qu'on respire, voir que la vie, c'est l'homme dont parle Pascal, et qui vieillit à mesure, non une série ininterrompue, un bloc sans cesse enrichi, un _magma_ infini de molécules, d'atomes, de monades vivantes et pensantes qui s'amoncellent et qui amoncellent leur vigueur et leur vertu de toute éternité pour vous, ne pouvoir pas être tout, tout avoir, tout sentir frémir en soi, être immense, enfin,—et calme! Être un être et non l'homme, le dieu homme, définitif, comme on dit, le triomphe, quoi! Passer en des manifestations déjà connues, ne pas aller plus avant dans la victoire, ne pouvoir pas exprimer autrement et mieux la vie, ne pas la posséder, l'étreindre, la jeter en pâture, totale, aux yeux et aux âmes des gens, être un chaînon, une ficelle à racontars, se résigner à la manière, se résigner à tout, quel sort!

Il s'animait:

—Voyez! on simplifie tout, on a des synthèses plus exactes, plus complètes, plus brèves; en chimie, en physique, dans la science, partout, dans des applications, on réduit à sa dernière expression; dans une sorte d'algèbre qui envahit l'industrie et la mathématique, on réduit au plus petit volume, on arrive au strict de moyens et nous, la pensée, la phrase, la vie lyrique, la vie vraie, pas de progrès, pas de conquête, rien! Le verbe se refuse. Ah! j'envie les Titans, j'envie la pierre même qui est un tout, bien à soi, à qui pas un éclat n'échappe avant d'être brisée et qui est, à peu près, éternelle.

—C'est sa revanche, dit la grande-duchesse. Mais vous avez un homme parfait: c'est mon frère et cousin, l'empereur allemand.

—Ne raillez pas, continua Gaël. L'empereur Guillaume est intéressant, mais il en abuse. Il ne se parfait pas, il se disperse, car on peut se disperser en une étude trop forte de l'unité et de l'autorité. Il ne rappelle pas à lui les grands exemples et les siècles ou les légendes comme des vassaux, des dames d'honneur ou des parents pauvres, il va vers eux, se courbe devant eux, court, s'éloigne de soi vers eux, comme Louis de Bavière: il est poète plus qu'empereur. Il ne faudrait pas qu'il fût un jour Lohengrin, pour être un autre jour l'amiral Dewey et un jour encore Edison ou Tennyson, il faut qu'il soit tout cela continûment, en mieux, et mieux, et autre chose, et tout, tout,—et soi.

Il allait.

«Considérez Napoléon. Je n'admire rien tant en lui que son effort pour ramasser tout l'effort des siècles, et tous les siècles en son temps de vie à lui; il ressuscite des titres, des charges, des cérémonies de toutes les époques, s'offre des batailles anciennes (et plus lointaines encore) presqu'ensemble, comme un carrousel épique, fait mourir autour de lui autant qu'en des rêves, et, de son génie, souffle une essence d'empire, une âme en fusion de puissance, de création, de domination, de conquête, et d'emprise qui rayonne à l'infini, qui jette des reflets étranges sur la réalité, qui devient la réalité et l'univers,—en passant.»

—Si je vous comprends, dit quelqu'un, vous prétendez que Napoléon a su posséder le passé et le présent, les morts et les vivants, qu'il a posé sa griffe sur Charlemagne, sur Annibal, sur les civilisations et les empires de toujours, qu'il a tout tiré à soi, qu'il a réveillé les cadavres pour les avoir à son service ou plutôt à ses ordres, qu'il a voulu, qu'il a pu être non l'homme de son jour mais l'homme de toujours.

—Oui, répondit Gaël, simplement.

—Et l'avenir, il ne l'a pas eu, pas voulu?

—Il l'a voulu et il l'a. Victor Hugo a écrit, à son adresse:

Non, l'avenir n'est à personne, Sire, l'avenir est à Dieu,

et il a dit une sottise. Il n'était pas sincère d'ailleurs, car, il se l'accordait à soi, l'avenir. Mais il ne voulait pas faire semblant.

On s'aperçut que ç'allait être une conférence. Mais on ne pouvait l'éviter. Déjà la voix de Gaël s'était élevée et avait assemblé les groupes et les esprits. Les poètes ne discutaient plus, les mathématiciens s'étaient arrêtés de rêver à deux et les philosophes ne parlaient pas cuisine.

Et puis, dans ce salon un peu mangé d'ombre, dans ce salon d'exil et de nostalgie, dans cette société de vieillards, devant l'enfant qui attendait un trône, il était décent d'évoquer une divinité propice, d'appeler un vainqueur, un dompteur de couronnes.

—L'avenir, souriait Gaël, est commandé par le passé, il est fonction de ce qui est devant lui, comme tout. Quand on s'est bien assuré le temps, on a le reste à soi. L'Empire a été un exode continu et un héroïsme passif. On lit dans la Constitution: «Le gouvernement de la République est confié à un Empereur.» Lettre morte des papiers officiels! C'est la vie de la nation et d'un chacun qui est confiée non à _un_ Empereur mais à l'Empereur. Je m'épargnerai la vaine tâche de rappeler ses campagnes. Mais à part quelques ciseleurs, peintres, statuaires et faiseurs de cantates, on laissa les armées impériales se battre en rase campagne, assiéger et investir en ne les gênant que d'une admiration lisse et constante, on lut d'une âme vibrante _le Bulletin_ et on ne le commenta pas. C'est seulement lorsque le drapeau blanc flotta sur la France apaisée, contenue, abrutie que la France rêva à ce qu'elle avait fait sans comprendre, en mettant un pied devant l'autre, en croisant la baïonnette et en mâchant la cartouche, à mesure. Et la France _imagina_ l'Empereur qu'elle avait perdu. Elle ne l'avait pas vu. Dans un nimbe, dans un halo, il avait paru, apparition, blanc ici, jaune là, vert de son habit d'uniforme, et bleu, parfois, lorsqu'il s'habillait en grenadier. Ses traits véritables n'étaient pas demeurés dans la mémoire des hommes, plus attachés à ses médailles et à ses monnaies. Lorsqu'il eut vidé les Tuileries, lorsque son ombre même, après la Terreur blanche, s'en fut le retrouver par-delà les mers, la France, délivrée et inquiète de sa délivrance, le chercha en ses souvenirs et en ses hallucinations. Elle ne retrouva que soi—et ce qu'elle eût dû ressentir sous lui: c'était beaucoup, c'était trop pour ce qu'elle était devenue, à genoux devant la Chambre introuvable. Elle s'obstina: son frisson ne lui suffisait pas. Elle voulait le froncement des maigres sourcils de son maître exilé, le sursaut de son ambition, le droit et vite éclair de sa volonté. Elle en fut pour son tardif regret. Ni les ministres, ni Béranger, ni Ségur ne lui rendirent l'aventurier, le souverain qu'elle comprenait, qu'elle désirait après l'avoir subi et adoré, par ordre. Et ce fut le passe-temps, la passion du siècle: retrouver Napoléon. C'est l'histoire entière du règne de Louis-Philippe, c'est Balzac, c'est Hugo, c'est le coup d'État de 1851. On voulait ravoir, avoir Napoléon. On fit crédit en son honneur, à son neveu, on attendait sans cesse qu'il ressuscitât et on l'attend encore, chez d'autres neveux, sous un képi, n'importe où. Ah! l'avenir n'est pas à lui? qu'en pensez-vous, Madame?

Eusèbe Gaël était le seul homme dont la princesse souffrît une question.

—Je pense, dit-elle, que cet avenir est peut-être le royaume qui n'est pas de ce monde ou des provinces de ce royaume. Les âmes inquiètes reviennent inquiéter d'autres âmes et se révéler à elles, car on ne les comprend pas et ce leur est douloureux. On n'aime les rois que longtemps après leur mort et c'est alors seulement qu'ils trouvent des sujets passionnés et des ministres de génie. Mais ce n'est pas l'heure.

—L'heure, n'est-ce pas? ajouta Gaël, c'est celle du Jugement?

—Oui, répondit Clémentine-Alessandra. Et les âmes se grouperont autour des maîtres et des amis qu'elles auront choisi, en dehors des temps. Ce sera un parterre admirable de sympathies, de tendresse, de charme et d'amour lumineux. Et Dieu aura le courage de ne damner personne.

Il y eut un murmure d'extase. C'était joli, vraiment, et d'un optimisme si haut, d'une indulgence si sereine, d'une grâce si sûre qu'on crut la jeune fille, que, pour la première fois, on la sentit puissante, régnante, de la famille des rois,—et de Dieu, leur père à tous. Et quel corollaire heureux de la vie totale proposée par Gaël, le délice conquis aussi pour l'au-delà! Il ne restait qu'à travailler ici-bas et à mériter de continuer ailleurs.

Mais un vieillard protestait:

—Votre Altesse est quiétiste.

Il affirmait. C'était M. Lévy-Wlarmeh de l'Académie des Inscriptions.

On lui connaissait une figure d'évêque, une nature de bénédictin et un cœur d'inquisiteur. Il se mourait de cette maladie incurable et longanime de n'être pas prêtre. «Il me manque, soupirait-il, non la vocation, mais le baptême», et il souriait des sourires que cette phrase éveillait toujours. Intraitable sur toutes les questions de dogme et de liturgie, savant, infaillible, tyrannique, il anathématisait _in partibus infidelium_, et, de son siège d'Institut, agissait en antipape, plus saint, plus certain que le pape, choisi dans le troupeau complet des hommes, sans ordination, sans sacrement—et la science lui avait apporté avec le secret de la foi, son autorité et sa majesté.

—Je ne suis pas quiétiste, affirma la jeune fille, je suis protestante.

M. Lévy-Wlarmeh ricana respectueusement sans répondre.

—Je vous comprends, lui dit Eusèbe Gaël. Vous pensez que le protestantisme allemand est une religion d'État, une religion de militaires disciplinés, de camp sans désordre, un ciment sobre de places fortes et de murailles guerrières, un Code strict et pratique plus que des litanies...

—«Ne parlons pas religion, interrompit Clémentine-Alessandra. Ma mère était catholique, j'ai eu des aïeux qui étaient chefs de la milice sacrée. Si l'orgueil poussa Othon II de Schmerz-Traurig à faire creuser pour sa dépouille mortelle un pilier de la cathédrale de Zeusnacht, à y faire déposer son cercueil debout, pour ne pas être foulé aux pieds par ses sujets, s'il ordonna de faire tailler son image casquée sur le pilier et de tailler plus bas, à genoux, deux figures de varlets, dont l'une devait être le pape et l'autre le pape précédent, c'est qu'il avait été ployé par ces deux évêques de Rome et qu'il avait droit à une revanche. Et c'était un bon homme de guerre. Mon ancêtre Rupert V désira que les cheveux de son cadavre fussent brûlés, ses dents broyées et le corps jeté dans la chaux: mais cette humilité lui venait de son suzerain l'empereur Maximilien Ier. Quoi qu'il en soit, je suis d'assez bonne famille. Je n'ai pas de nom.»

Elle rougit à ce mot, d'un souvenir, mais se remit:

—Nous nous appelons Schmerz-Traurig. Et c'est tout.

Son émotion n'avait pas échappé à Gaël. Il la regarda longuement. Ce fut sur son fauteuil comme un effondrement. Il découvrait des rides, des cernures, tout un acte d'accusations et les accusations de l'acte, un réquisitoire moral et charnel qui se levait de son sourire, qui, des fossettes, des mouvements de paupière, des jeux de sourcils, se dressait, criait et jetait aux peuples des reflets fripés de joie criminelle, des relents de jouissance, un je ne sais quoi d'humide et molle volupté. Il pensa gémir. La voix lui manqua. La conversation qu'il ne dirigeait plus vira, oscilla. Et la jeune fille qui sentait le regard du vieux philosophe sans oser le voir, la jeune fille plus troublée, plus allante, parla, prolongea le dialogue, tira sur des répliques pour fuir le tête à tête qui la guettait, qui s'approchait avec les ténèbres, qui devait tomber quand les hôtes prendraient congé, puisqu'on ne dînait pas. Et les gens prirent congé.

Gaël avait incliné sa tête songeuse: «J'aurais à parler à Votre Altesse.» Elle le précéda dans sa chambre... Déjà, avant qu'elle eût pu offrir un siège à l'académicien, avant qu'elle se fût assise, Gaël lui avait saisi les mains et, sans souci du protocole, bousculant de son indignation, de sa stupeur, de sa pitié toutes règles et toutes distances, d'un souffle, d'un râle, il lui lançait un seul mot: «Malheureuse!» Elle comprit, ne lutta pas, ne nia pas, se retira un peu et s'assit, calme. Et elle commença:

«M. Gaël, vous n'aviez pas à prendre la peine de deviner. Je vous aurais tout appris, comme c'est mon droit. Vous m'insultez. Pourquoi? Je me suis donnée, oui. Mais j'étais à moi.

—Malheureuse! malheureuse!

—Vous êtes républicain, Monsieur. Vous ne pouvez pas juger. Vous vous êtes mis, à plusieurs, à me faire princesse, à me donner une âme royale. Ce que vous ne pouviez m'offrir, je me le suis accordé. Je suis complète, parfaite (je n'ai pas besoin d'humilité en ce moment, n'est-ce pas?) il ne me manquait que mon empire. Ce n'est rien, car ça se trouve. Et, en apportant chacun votre pierre de vie à l'édifice, en construisant un être, une entité, en soufflant de la pensée, vous n'avez pas pris garde à la petite chose de chair qui tremblait au-dessous de cette beauté idéale, de ces réflexions armées, de cette force, de cette puissance qui devait venir puisqu'elle se créait à mesure. Vous ne m'aviez épargné aucune des infirmités, des gênes de la femme, je restais femme, je restais vierge, petitement. De la vierge, je souffrais les désirs étroits, les besoins, la menue somme de tracas et de chatouilles qui montent au cerveau, qui paralysent la volonté, qui, cruellement, tyranniquement, jettent l'esprit, l'ambition, les immenses convoitises de terre et de ciel à bas, qui les descendent à la place même où l'on cache, dans un cercueil d'opprobre, la tête d'une guillotinée. Je devais être petite fille ou reine: j'ai choisi.»

Gaël leva la tête, et l'œil en larmes, il dit seulement:

—Pardonnez-moi. J'ai une fille.

Il avait une fille, en effet qui lui était restée, à la suite d'un divorce mystérieux. Il l'avait laissée en un couvent, sans en savoir rien que la laideur de l'âge ingrat jusqu'au jour où elle s'était imposée à lui, des mille gentillesses que souffle à une enfant le désir de n'être plus enfermée entre cent, et du secret des cœurs qui s'engendrèrent. Elle l'amusait depuis, le charmait, l'intéressait, tenait le milieu entre un animal délicieux et un livre: il surprenait la vie à ses gestes, s'enfonçait en son innocence ainsi qu'en une forêt primitive, cueillait des répliques, des étonnements, des questions, des remarques, à même la fraîcheur, la candeur, le feu plein et pur de ses dix-sept ans. Il n'avait jamais imaginé qu'elle pût changer. Et voilà qu'il trouvait de l'inquiétude au creux des meurtrissures de la princesse, qu'il craignait, qu'il sentait sourdre des appétits, du sang trouble, un essaim de besoins, des soifs de besogne, toutes les souillures possibles que jusque-là il avait étudiées de très loin, pour les autres, chez les autres. Il percevait en soi le ravissement du père qui naît tardivement à ses soucis et les soucis l'assaillaient, depuis leur naissance, en troupe, en horde. Il redoutait rétrospectivement et sa terreur prenait corps: c'était cette grande fille devant qui il s'émouvait, cette fille qui se défendait, qui se glorifiait et où la déchéance, le vice, l'orgueil, le défi avaient élu domicile.

—Monsieur Gaël, dit Clémentine-Alessandra, vous avez une fille, mais moi, je n'ai pas de père. Ce n'est pas la même chose. Et ne me reprochez point de manquer de pudeur. La pudeur! ce n'est pas un manteau, ce n'est pas un masque, c'est un maillot menteur! Et la virginité, mon ami! Un fiancé bourgeois a droit à la virginité de sa fiancée: c'est tout ce qu'il épouse en elle, c'est le contrepoids d'une existence aveuglée, murée, médiocre, âcre: mais moi, moi, ai-je un fiancé? Je suis fiancée au destin et le destin n'est pas chaste: il faut qu'un Empereur se prostitue à une armée entière de prétoriens avant qu'elle lui jette son sceptre et son trône; il faut choisir, vous dis-je, j'avais la tête trop lourde: elle a emporté le reste.

Gaël eut un mot désolé:

—Ce n'est pas moi qui!...

Elle se fit plus impérieuse.

—Non, ce n'est pas vous. Je ne vous dois pas mon sang, à vous. C'est un sacrifice humain, un sacrifice horrible, que je devais à ma race, à mon père, un sacrifice expiatoire pour des crimes, au hasard, sur les routes et dans les burgs du Schmerz-Traurig. Vous avez été mes officiers de tête, comme nous eûmes des officiers de bouche. J'ai agi en princesse. Voilà.

Gaël interrogea:

—Mais qui? Qui?

—Personne. Je ne me suis pas donnée, Monsieur. Je n'ai permis à personne la vanité de m'avoir possédée.

Eusèbe Gaël ne l'écoutait plus. Il considérait les murs de la chambre, sondait leur profondeur, et, des yeux des portraits qui s'y succédaient, descendait à leurs âmes. Il évoquait les mauvais esprits. Ces hommes avaient tué et volé, ils avaient ployé des peuples et leur peuple. Et les pauvres femmes qui avaient été leurs femmes, que de larmes, elles avaient pleuré sur les perles, les pierres et les diamants de leur cassette! C'était entre ces témoins et ces conseillers que Clémentine-Alessandra s'était décidée,—et les siècles ne l'avaient point arrêtée. Il se reprochait tout, à lui et à ses confrères. Ils avaient enseigné les sciences et les lettres à l'enfant: ils avaient sous-entendu la vertu, incluse dans l'ensemble des connaissances humaines, ils lui avaient appris le bien et le mal, le néant des plaisirs: c'était son chef-d'œuvre à lui, il en attendait des chefs-d'œuvre, c'était la merveille féconde, la gloire du siècle nouveau; il ne se demandait même pas si elle serait reine, l'imaginant impératrice et déesse, lui prêtant des réformes, des révolutions et des miracles,—et elle avait trahi sa confiance, ses espoirs, elle avait des paroles de fille! Pour un peu, elle se fût mise nue! Et elle était belle. Derrière les meurtrissures de son visage, il la retrouvait fine, haute, idéale. Elle n'avait pas de sensualité. Elle avait certainement cédé à un vertige. Le démon l'avait poussée. Elle était trop pure, trop grande. Elle avait donné sa virginité comme une petite donne la fortune de sa mère, gentiment... C'était plus affreux, c'était l'horreur même. Un instant la douleur de Gaël fut telle qu'il eût offert sa fille pour réparer l'irréparable, pour rendre à la créature parfaite qu'il avait formée ce qui la ruinait à jamais, mais il se détacha de son affolement et de sa préoccupation des empires. Clémentine-Alessandra lui contait son aventure, les Champs-Élysées, l'hôtel, les discours du jeune homme, sa poursuite et l'injure finale: «Messaline.»

—Je n'ai vraiment pas de chance, conclut-elle.

Gaël se consulta un instant, rassembla ses idées, son courage et, simplement:

—Vous l'aimez, affirma-t-il.

Il sursauta. La grande-duchesse ne protestait pas: doucement, naturellement, elle s'abîmait en sanglots. Jamais Gaël n'avait eu autant envie de pleurer. Son accablement d'éducateur et d'ami, la vieille observance des principes moraux et sociaux qui résistait à ses paradoxes, son retour sur lui-même, son involontaire religion, son loyalisme, l'irritation même des discours de Clémentine-Alessandra le tenaient à la gorge: une oppression certaine s'éternisait en lui: il fut pourtant assez respectueux de la tristesse princière pour ne s'y associer point. Il pesa les larmes à distance, sans avoir l'air de les entendre. Et la paix entrait en son cœur, de remarquer que la jeune fille revenait à l'humanité, qu'elle se repentait, qu'elle s'énervait,—c'est tout un,—qu'elle n'était plus ce monstre d'autorité qui dispose de sa virginité comme d'une province, qui regrette seulement la possibilité de ne se pouvoir livrer encore pour la première fois et la totalité de la honte.

Elle s'excusait:

—Je ne l'aime pas. C'est votre faute. Vous auriez dû m'amener des pauvres ici, qui m'auraient parlé, longuement. Il m'a touchée. Vous ne m'aviez amené, d'ailleurs, pas un jeune homme, pas un amoureux. Les petits princes qui ont joué avec moi font la noce, oui, la noce. Je devrais être mariée depuis cinq ans, au moins. J'ai vingt ans. Ah! mon Dieu! mon Dieu! si j'avais pu ne pas savoir. Et comment penser que je tomberais sur lui? Il est beau et féroce. Il m'a humiliée.

Elle était bête. Gaël ne poussa pas à bout sa confusion: