Sérénissime: roman contemporain

Part 2

Chapter 23,735 wordsPublic domain

—Tu mens! tu mens. Je ne suis pas fou! je ne dis pas de bêtises. Tu veux être une fille. Tu vas prétendre que c'est moi qui suis cause, parce que j'ai bien voulu de toi. On appelle ça lancer une femme, oui? Eh bien! je ne veux pas. J'ai bien voulu de toi. Je te veux maintenant, toujours.

Il allait:

—Oui, je sais. Tu as vu des restaurants où l'on mange la nuit, comme si on avait besoin quand on a mangé le jour, et où l'on boit, comme si c'était permis! Tu as vu des épaules qui se montrent quand elles pourraient être au chaud et qui se figent sous des colliers, des perles et du vert ou du rouge coupé en petits morceaux!...

—Une fille, oui, dit-elle, oui, oui!

Elle se révoltait contre son éloquence. Elle se dressait, subitement volontaire, tyrannique en sa résignation, imposant son abaissement. Elle se précipita, le toucha aux épaules, le courba, impudique, magnifique et simple. Ce fut autour des yeux du jeune homme, fermés d'autorité, comme une source chaude de baisers, comme des caresses en cataracte, jaillissantes, enveloppantes, sautelantes, gouttes d'azur et de feu tout ensemble, comme une souple armature de piques, de chatouilles, de caresses aiguës et de ces fouilles aimantes qui prennent l'âme et qui la goûtent avidement; ce fut une chaîne infinie et voluptueusement brisée d'emprises, de marques de possession, des drapeaux de joie fichés à vif dans la chair, la passion conquérante, aguichante, puissante, menue, ne laissant rien: tout l'océan de la tendresse humaine se rua. Et le jeune homme n'était que proie. Il tâcha à se débattre.

—Ah! tu sais bien, dit-il, tu sais trop.

—Quoi?

Elle continuait. Elle le ployait maintenant, l'attirait à soi, entre ses seins. Elle ne dit qu'un mot:

—Pleure!

Il ne pleura pas. Elle répéta:

—Pleure encore, un tout petit peu, pour moi.

—Non: tu sais trop.

—C'est pour toi, déclara-t-elle, pour toi seul.

Il éclata de rire:

—Pour moi, ces soins, pour moi, cette perfection, pour moi ces câlineries? Non! non! On appelle ça une vocation, je crois? Tu étais née pour. Mais je te jure! Ça ne sera pas. Tu seras à moi, à moi seul.

Il s'était détaché et dressé. La volonté se levait contre la destinée, le jeune homme dominait la femme, son avenir, l'obscure trame de son sort: ses dents serrées, ses yeux, ses poings menaçaient, ordonnaient, défendaient.

Elle sourit.

—Quand je te le disais!

Mais il la prenait à son tour. Il lui saisit les cheveux et, d'une voix d'enfant, étonné en sa colère, et calmé:

—Oh! on croirait qu'ils ont la fièvre, tes cheveux!

Elle n'avait pas la fièvre. Ses cheveux brûlaient, par habitude.

Solennelle, elle mit sa main dans la main du jeune homme:

—Je te jure que je ne serai jamais à un autre que toi.

—Mais alors...

—Alors ce n'est pas dire que je serai à toi toujours ou que je serai encore à toi. Tu ne comprends pas. Ne comprends pas. Viens.

Il ne bougeait pas. Elle indiqua:

—Nous nous en allons.

Ils descendirent, en silence. Les escaliers criaient, se fendaient et se refermaient à mesure, car le bois, aussi, apprend à être pauvre et à mourir sans fin: ça s'appelle jouer. Le jeune homme sentait qu'il n'avait plus ni tête, ni corps, ni cœur, qu'il n'était que combat et que trouble: la sensualité, l'indignation, le sentiment du futur, le désir et la responsabilité morale, la joie toute proche de la rancœur, de la misère, c'était tout choc, tout chaos, tout malaise, une horreur excitée et lasse, une angoisse d'après et une étreinte obstinée, la griffe latente de la caresse, l'envers du baiser, la morsure—et la morsure qui dure. L'autre allait devant lui, inexperte et légère, se risquant et redoutant la chute de cette cage fragile et fantaisiste de bois et de fer, trébuchant de marches en couloirs et retenant son pas, jusqu'à son souffle, par respect pour les bottes étagées et le vague garçon de l'hôtel qui errait on ne savait où. Elle gardait de la grâce et une grâce unique. A son aise en sa gaucherie, chez soi en cette fuite de hasard, elle tournait comme à la parade.

Évadée du bouge, elle se redressa encore. Puis elle eut l'air de se voir et de se voir pour la première fois: elle frémit,—ou presque. Elle regarda le jeune homme avec impatience et héla un fiacre qui passait. Le jeune homme s'affolait:

—Que fais-tu? Nous n'avons plus d'argent.

Sans répondre, elle fouillait sa loque de robe et mettait une large pièce d'argent dans la main du cocher, lui jetait une adresse qui échappait à la stupeur de son compagnon et ajoutait:

—Vite, surtout! vite!

Le sapin se ramassait en un essai de galop sur place. Le jeune homme considéra cette caisse noire mal lavée: c'était son cœur et son rêve; tout allait filer, tout filait. Il ne s'écouta pas défaillir, il ne réfléchit pas, se rassembla, se lança. Il lui fallait cette femme, et son refuge et son nom: elle le trompait, déjà! Elle lui avait volé son pain, sa nuit, son amour: il la retrouverait, il ne la lâcherait pas. Il n'abandonnerait rien de son rêve, de ses projets, de sa douceur même de cœur, en sa furie. Il se suspendit, s'aggriffa à la balustrade du vieux fiacre, se refit une insouciance dans son tumulte et un jeu d'enfant parmi sa haine d'amant. Il se recroquevilla, se tassa, fit balle de sa passion, de son angoisse, de sa curiosité et se sentit entraîner vers des destins inconnus. Le cheval piaffait, ruait, tombait à mesure, sans force, sans courage, en cette aurore aiguisée. Des rues le secouèrent au passage, tendu, concentré, atroce. Enfin, après l'Arc-de-Triomphe, très loin dans l'avenue Kléber, devant une grande bâtisse grise et nostalgique qui avait l'air de receler des mystères et de cacher des splendeurs après des enceintes et des enceintes, la jeune fille se glissa, creusa d'une clef préparée la serrure d'une porte de service. Mais elle entendit à son oreille un cri de reproche, une injure serrée, crachée:

—Messaline! Messaline!

C'était un mot au hasard: le jeune homme ne savait pas d'histoire. Elle pâlit, ne regarda pas, défia, à vide, d'un port de tête, et s'engouffra.

Le jeune homme restait seul. Il considéra longuement la maison triste—et ricana. Le fiacre relayait. Le jeune homme erra, avisa un balayeur et lui demanda ce que c'était, cette baraque-là sans fenêtres. Le balayeur était renseigné.

—Tu ne sais pas? c'est le palais de la grande-duchesse de Schmerz-Traurig.

—Elle n'est pas d'ici, n'est-ce pas?

Le balayeur rit de bon cœur.

—Bien sûr! c'est allemand comme père et mère. Tu sais bien!

Le jeune homme ne savait pas. Ce qu'il savait, c'est qu'il avait possédé la grande-duchesse. Pas plus, car il n'hésita pas. La femme s'était ouvert une porte de service; mais il était sûr que ce n'était pas une fille de cuisine, ni une femme de chambre, ni une suivante: c'était elle, elle seule, la grande-duchesse. Il éclata d'un rire douloureux, et confus, haletant, hoquetant, crispé, il dit: «Messaline! Non! pas encore! puisqu'elle était vierge!»

II

UNE COUR

On en était resté chez la grande-duchesse au beau langage, au parler des temps où l'on causait encore. Un souper se fût appelé médianoche s'il avait eu quelque raison d'être ou quelque occasion. Le _five o'clock_ se nommait goûter, comme de juste, et les gens qui y étaient priés semblaient sortir des castes, compagnies et corporations que les talents ont su faire respecter parmi les hommes. On n'y paraissait point sans apporter sur son visage la consécration du génie ou de la naissance, ce qu'une affectation d'art décora du terme de patine: on arrivait élu ou prédestiné, on s'en allait charmé, on revenait fidèle. Les diverses académies, les plus éminents de l'ancien corps diplomatique, quelques officiers généraux en position de disponibilité ou passés dans la deuxième section de l'état-major, des ducs et pairs lassés de songer à une chambre héréditaire, des agents secrets qui avaient bien servi coudoyaient sans hauteur des poètes, des philosophes, des conspirateurs d'âme et d'esprit, des politiques de mansardes et des réformateurs d'utopies. La grande-duchesse souffrait tout le monde et n'encourageait personne. Dans l'exil, dans l'abandon, héroïque en son archaïsme qui ne voulait pas condescendre à des subventions, confiante mélancoliquement en son droit divin qui laissait leurs consciences aux traîtres et qui n'achetait rien, elle patientait, dissertait, souriait comme elle eût signé des décrets et refusé des grâces: elle n'attendait pas et ne songeait point qu'on l'attendît. Le malheur public a ce privilège d'unir autour de son objet les dévouements les plus disparates et ces fleurs ennemies que le mécontentement fait germer et courbe vers une même infortune. Le grand-duc de Schmerz-Traurig, détrôné après plus d'excentricités que de revers, n'avait regretté ni son peuple, ni la couronne. Il appartenait à cette époque constitutionnelle qui permettait à peine la débauche aux princes exaltés et les vertus privées aux monarques magnanimes. Cette folie bâtarde qui souffla sur les meilleures maisons après la Révolution gigogne de la France, ne s'était point arrêtée aux vieux burgs du pays. Les diètes et Parlements avaient sévi: le souverain acceptait tout, avec sa liste civile, et paradait dans le désert non sans défier le puritanisme de ses sujets: ses maîtresses faisaient scandale et lui, dans le tas. Artiste, par catastrophe, criminellement passionné pour la musique et les arts plastiques, il échoua dans la danse. C'était le temps où les danseuses avaient cet avantage d'être ou honnêtes ou célèbres: les premières devenaient princesses morganatiques et les autres les imitaient dans la mesure de leurs moyens, en mieux. Otfried Gutbert fit la cour aux unes et emplit sa cour des autres: les impôts, sarcasmes, scandales, condamnations qui suivirent mirent le souverain au ban de sa patrie et de l'Europe: les événements de 1866 eurent, en ce qui le concerne personnellement, plus l'air d'une épuration et d'une exécution que d'une conquête méthodique et raisonnée: il quitta ses états avec aussi peu de chagrin qu'il en laissait. Le pouvoir était devenu pour lui un exercice de volupté dont il ne percevait plus que la fatigue. Il restait de bonne maison, riche, auréolé de fatalité, inspirant juste assez de pitié pour piquer les curiosités et pour ne toucher personne. Il avait la félicité de n'être pas un roi d'opérette, et, à la fin du second empire, les grands-ducs se pouvaient honnêtement divertir à la _Grande-Duchesse_: ce n'était pas pour eux, il y en avait trop ou trop peu. Il choqua par habitude, révolta, pour ne pas être tout à fait déchu. Il épuisa toutes les nuances de la noce et les marqua de son chiffre. Ce n'était ni barbare, ni ignoble, et sa cruauté passionnelle ne manquait pas de race. Je n'ai pas à retracer, même au trait, ses débauches: elles sont d'histoire. La guerre franco-allemande le trouva ou ne le retrouva pas en Italie, loin de la prise de Rome. Il s'y rencontra avec Thiers, en déplacement diplomatique. Le petit homme d'État français lui promit ses possessions perdues au cas d'un triomphe qu'il n'entrevoyait point: c'était en considération des relations, si j'ose dire, que l'exilé avait su garder dans tous les mondes, même augustes. Ces relations firent respecter le palais de l'avenue Kléber dans les plus désespérées éruptions de la Commune. Mais Otfried-Gutbert ne revint pas tout de suite à Paris. Il entreprit un long voyage. Il se vengeait de sa ruine politique. Il parcourut les pays les plus divers pour en noter les fondrières, les ulcères, les défauts de situation, les fissures, les brèches, les vices de gouvernement. Jouissant de l'envers de son imprévoyance, doué soudainement (ou plutôt par le lent effort d'un atavisme contenu, d'une hérédité qui avait amassé par l'absurde) d'une sagacité, d'un génie stratégique, voire d'une science de création, il refit la carte d'Europe, idéale, donna le coup de pouce du démiurge qui peut changer le cours d'un fleuve et du Destin, poussa jusqu'en Perse et publia enfin cet _Itinéraire de Paris par Jérusalem_[1] qui, tiré à très petit nombre, devint aussitôt plus rare que le «vrai» _Traité des trois imposteurs_, c'est-à-dire qu'il disparut ou à peu près. Otfried sourit: il n'aimait pas les gens qui lisent: ils lui avaient coûté trop cher. Il était arrivé au résultat qu'il souhaitait sans l'espérer; on l'estimait. Il eut l'exigence et la coquetterie de se faire élire membre libre de l'Académie des sciences morales et politiques; c'est, pour le diable, la dernière façon de devenir ermite. L'âge venait. Otfried Gutbert ne pouvait plus tomber aux pires excès et aux paroxymes séniles: il avait pris ses précautions dès son adolescence et avait goûté à ces effroyables voluptés qui pourrissent honteusement de leur essai sans plus nous tenter d'ores en avant. Il devait d'ailleurs cette politesse à sa race de faire souche d'honnêtes gens. Une famille de perpétuels prétendants, qui lâche de temps en temps une fille sur un trône étranger ou qui englue pour un mâle la triste descendance d'un roi trop prolifique, lui offrit son ultime héritière qu'il épousa non sans pompe et qu'il rendit mère d'un enfant du sexe féminin à laquelle il imposa les prénoms de Marie-Sophie-Augusta-Sévère-Clémentine-Alessandra. La naissance de cette enfant remonte aux derniers jours de l'année 1878. Otfried Gutbert vécut encore quelque peu. Devenu impotent, il se souvint qu'il était prince, qu'il appartenait à une Académie et convia chez soi des confrères et des frères. Les souverains dépossédés firent cour à part, arguèrent de protocole: les plus gueux se décidèrent à grand'peine et quelques-uns parce qu'ils avaient des enfants en bas âge dont les jeux requéraient un ou une partenaire de rang égal. Les corps savants se haussèrent à ces réceptions et les causeurs vinrent y prendre une autorité séculaire, du ton et du style, comme le vin des hanaps. On n'y médit pas plus qu'on n'y conspira: crispé, le visage pâli et congestionné à la fois des suprêmes titillations de la vie et des affres de l'au-delà, l'œil clair d'une ironie obstinée et d'on ne sait quelle dédaigneuse sérénité de l'âme devant les supplices proches de l'enfer, souriant et pénible, oppressé, retenu en son agonie, majestueux parmi sa décomposition, il discutait, semait sans l'étaler une érudition volée on ne sait où, innée ou adventice, corrigeait des opinions, redressait des hypothèses, taillait dans des utopies ou amplifiait des plans, des systèmes, ne gardant son sérieux que sur les sujets badins ou joyeux et plaidant gravement, grandement, l'incompétence.

NOTE:

[1] L'auteur ne croit pas trop s'avancer ici en promettant une édition nouvelle de cet ouvrage introuvable. A part quelques coupures exigées par la bienséance internationale, ce sera, avec ses incorrections de langage, ses archaïsmes et néologismes, le pamphlet même d'O.-G. IV.

Il disparut ainsi à mesure, se donnant par lambeaux au démon, où plutôt se dégageant, se perdant, se fondant dans le néant et devenant lui-même néant, comme les empereurs romains devenaient dieux, en une apothéose moderne, et d'un orgueil si effrayant qu'il se peut survivre à jamais. Il n'avait plus de terres à léguer à sa fille: il lui légua la terre, sans plus. Du haut de son exil et de son doute, il la sacra impératrice et lui assura des destinées, la munissant par avance d'un conseil de régence unique: c'étaient les académiciens, artistes, anarchistes et mécaniciens qu'il avait assemblés.

La veuve du grand-duc, Marie-Albertine de Gothie était parfaite comme le sont toutes les princesses de sa famille lorsqu'elles échappent à leur ancestrale fatalité. Elle s'était mariée parce que son père s'acharnait à demeurer prétendant et que les plus fortes alliances, celles qui pèsent dans les congrès, se contractent avec des souverains déchus et que les familles comptent toujours plus, sur le papier, que les territoires. Elle avait perdu son père presqu'en même temps que son mari, et deux mois après que sa sœur cadette, enlevant un sculpteur napolitain, le trompait d'abord avec son modèle, puis se réfugiait au harem du sultan de Tripoli pour échouer, de cafés-concerts en bazars, à un couvent peu dégoûté où elle mourut de la poitrine. Ses frères portaient l'épée un peu partout, placés dans toutes les cours comme des gages d'amitié d'une dynastie malheureuse et pour appeler sur elle, en cas de vacance, l'attention des frères et cousins plus avantagés. Marie était à Paris aussi seule qu'on peut l'être et s'en trouvait bien. Elle ne vécut plus que pour son enfant. Elle l'aima en princesse. Avant tout, elle pria pour elle. Puis elle l'éleva suivant son rang, et pour ses destins. Elle ne connaissait de son duché que ce qu'elle en avait lu dans les almanachs de Gotha et ce qu'elle en avait entendu soit à l'époque de ses courtes fiançailles, soit dans la suite et par hasard. Elle voulut que sa fille possédât sa patrie et sa propriété dans son histoire et dans son âme. Les savants de son époux s'y employèrent. Marie était de cette école de souveraines qu'on fait grandir pour régner et auxquelles on n'apprend rien, la grâce et la naissance suppléant à tout et la seule occupation d'une princesse, étant, comme chacun sait, la charité qui ne s'apprend pas, qui ne se mesure pas et que les ministres, chambellans et budgets peuvent réglementer, en outre. Elle en était restée à la théorie des bals de la Restauration, à la frénésie de représentation et de droit divin qui se déchaîna à cette époque, aux promenades encensées, aux voyages de fleurs et de cantiques, aux saluts et génuflexions qui sont de tradition, d'usage, de bienséance et d'ordre. Elle n'avait pu épuiser sa réserve de révérences et n'avait jamais dansé—ou presque. Elle ne croyait pas à la science, croyant en Dieu, et méprisait l'histoire, cette fille qui avait si souvent et depuis si longtemps trompé les siens. Mais elle considérait son enfant comme une Schmerz-Traurig: elle était si peu à elle! Et à voir ses yeux pâles, ses cheveux blonds, ce sang allemand qui rêvait, chantait et grondait en elle, qui se gerçait parfois sous la peau et apparaissait âprement, la veuve ressentait le respect et la terreur qui l'avaient enchaînée à son mari. Son affection resta digne, et sa sollicitude froide et stricte veilla passionnément. L'esprit et le cœur de Clémentine-Alessandra s'ouvrirent peu à peu aux paysages du pays perdu: ses légendes lui tinrent lieu de contes de fées et ses fées furent des fées vassales, des fées bien à elle; les héros et les ogres, tout ensemble, les archanges casqués et les bourreaux mitrés étaient ses grands-pères; les forêts lui appartenaient—et les gnomes et les Elfes: elle prit ainsi quelque habitude du merveilleux, acquit d'écouter des prouesses sans défaillir et de ne pas trop s'indigner des forfaits les plus noirs. On lui dénombra les fleurs et les étoiles de Schmerz-Traurig et ses poupées furent ses aïeules reconstituées, si j'ose dire, et souriant, sur nature, couronnées ainsi que les couronnèrent les légats d'antan et les antipapes. Ses éducateurs étaient excellents: ce n'étaient pas des professionnels. Ils se piquèrent, apprirent eux-mêmes ou réapprirent, firent ainsi des découvertes et se poussèrent plus avant dans les diverses classes de l'institut. Ils avaient deux joies à instruire l'enfant: celle de retrouver du passé et de le rendre à sa propriétaire légitime, d'entrer dans le passé, de voir ce passé revivre, se mouvoir à peine, hésiter, lutter contre le présent,—et la joie aussi de préparer l'avenir, d'armer chevalière de la chevalerie moderne et de la seule chevalerie possible, une élève auguste et infortunée. On a rarement les disciples qu'on mérite. Tomber du bout des lèvres sur une petite fille qui est l'héritière et l'héritière idéale de pays d'hérédités, d'héroïsmes et de crimes sans exemples, avoir à lui apprendre qui elle est, ce qu'elle aurait pu être, la former, préciser, diriger sa nature, la faire femme et la faire déesse, c'est une fortune inouïe. Ces vieux hommes se sentirent, à son usage, pères et nourrices. Ils la choyèrent artistement et eurent, enfin, le génie de la science. Ils coupaient, tordaient, sculptaient leur érudition en gâteaux, en jouets, l'amusaient de batailles brandies comme des hochets et l'accoutumaient aux victoires ainsi qu'à des répons. Elle s'amusait et se rappelait à mesure. Les savants avaient l'air de traduire, par fragments, des rêves ou ces remembrances qui se lèvent la nuit, parées et armées, des retours de passé, car le passé ne se résigne point et a des vivants qu'il aime et auxquels il revient, fidèle et empressé. La petite avait déjà entendu ceci et cela: ces géants, ces cuirasses, ces glaives, ces burgs, elle les avait dans le sang. Dans les petits salons, l'hiver, chauds et jolis, beaux pourtant, elle s'instruisait en vaguant, en taquinant ses maîtres, sautant d'un renseignement à une idée, car, au cours d'un récit, subitement, elle avisait un tableau, une image, un meuble, un incident et interrogeait, allait plus loin, montait aux sources, à une cause, à un précédent. L'été, elle assemblait ses éducateurs dans le jardin et c'était un groupe d'enfants qui mordaient aux arbres, aux fleurs, qui s'égratignaient en parlant, riant, pleurant, jacassant, courant, dans un charme. C'est ainsi que grandirent ses robes à trois plis d'infante, c'est ainsi qu'elle se prépara à savoir et à savoir tout. Rien ne la dérangea, pas même des bruits de restauration.

La douairière sembla entrer toute vive dans sa niche de sainte et joindre ses mains pour le marbre de son tombeau—jusqu'à l'holocauste du bazar de la Charité où elle périt, en esprit et de cœur. Elle ne mourut que huit jours après, de n'y être point morte. Elle fut martyre de son désir et cela suffit au Seigneur.

Clémentine-Alessandra fut donc parfaitement orpheline en mai 1897. Elle avait atteint l'âge de sa majorité légale: dix-huit ans. Elle régnait. Elle renonça aux tabourets qui l'avaient dressée jusque-là, s'accorda le droit de lire, de vivre, de voir. Et elle se sentit vraiment en deuil. Les fragments d'histoire, de philosophie, d'esthétique, de morale, de politique et de littérature qu'on lui avait raboutés et cousus, les fantaisies, subtilités, théorèmes et autres à peu près ne pouvaient rien contre l'existence, n'étaient rien qu'un reflet menteur et déchiré, sans aucune relation avec la réalité: elle se promena, regarda, et, de la rue, la vérité entra en elle, la blessa, la troua et la prit. Elle eut honte des délicatesses qu'on avait eues envers elle: on lui avait mâché de l'âpreté, de la cruauté, de la bassesse; on lui avait coupé l'infini en petits morceaux, on avait enlevé à l'épopée ses os et sa moelle: sadismes à l'usage de la dauphine, flatteries, réticences, pudeurs! Elle se plaignit à ses maîtres, on recommença: elle plongea dans la science comme une pauvresse d'étudiante polonaise et sut enfin, contre tous. Donc ce furent dans son salon non plus des causettes de crèche, mais des conversations profondes, pleines, mûres, audacieuses, dignes de la princesse, dignes des gens qui lui parlaient.