Sérénissime: roman contemporain

Part 12

Chapter 122,278 wordsPublic domain

Un sursaut l'avait tordue. Humiliée, révoltée, elle avait crié:

—Mourir, ah! oui, mourir!

Et Antony, triomphant, cruel, avait constaté:

—Tu vois, tu ne peux pas!

Puis, terrassé d'une émotion de gosse, il avait éclaté en sanglots, à genoux:

—Non! ma chérie! Ne meurs pas, ne meurs pas! jamais! jamais!

Elle le regarda avec un peu de dédain: il avait peur, hideusement. Il reculait devant un cauchemar. Il suait l'inévitable, la fatalité. Alors la princesse eut un sourire d'au-delà et effaça son mépris; une tendresse immense l'enveloppa: elle venait de comprendre qu'Antony la tuerait, qu'il la tuerait, oui! Qu'il la tuerait pour de bon, vraiment, sans métaphore. Il y avait des jours qu'elle mourait de lui, qu'elle se vidait en son fardeau, qu'elle se perdait en gésine, qu'elle avait abandonné par lui son rang, ses droits, ses espérances, son ordre de vie. Ce n'était pas tout: elle sentit absolument qu'il lui arracherait la vie, qu'elle était marquée et condamnée.

—Pauvre garçon! soupira-t-elle.

Elle était remuée d'un élan de gratitude et d'une extase. Aucun regret. Elle avait épuisé toutes les déceptions, tous les renoncements. Elle avait mal dans son amour et s'apercevait qu'il ne pouvait durer, d'abord, qu'il ne pouvait finir, ensuite: elle était antinomie et contradiction. L'existence lui apparaissait fausse, impossible. Elle entrevoyait maintenant une porte de sortie et quelle chère porte! Mais elle laisserait derrière elle tant de douleur chez son idolâtre bourreau! Elle lui permit doucement de conter son rêve et sa chimère, de l'emporter, dans des phrases scandées de larmes, au fond des pays d'utopie, de l'embarquer pour de la misère et de la faim, de lui préparer des années de labeur, de privation, de songe à deux et des accouplements vagabonds devant un rouge avenir. Elle éprouvait une petite fierté à savoir: Antony, lui, ne savait pas qu'il la tuerait. Et il allait, il allait, échafaudant une existence, leur existence cependant que la mort venait, par lui. Il la supplia encore longtemps: elle souriait et ne répondait pas.

Puis quand les mots lui manquèrent:

—Embrasse-moi, mon pauvre enfant! dit-elle.

Il se jeta en pleine étreinte, la serra, la souleva, la prenant à poignées, l'écrasant:

—Prends garde! gémit-elle.

Il avait froissé son triste ventre. Il le respecta, frémissant pour son bien, avare de sa race.

—Je ne t'ai pas fait mal, n'est-ce pas?

Le sourire de la princesse était devenu plus douloureux: il oubliait la poussée d'amour, la flamme de désir, il ne se ruait plus: il se penchait sur sa machine de vie, sur son mal: elle était non l'amante mais la mère, l'apprentie qui s'essayait mal à son labeur avant que de se préparer au métier de nourricière: il n'avait pas eu un regard pour sa pauvre face gercée, soufflée, laide de par lui et pour lui, pas un regard pour son regard, pas de câlinerie pour sa lassitude: elle était sa femme, il l'attendait à l'œuvre. Elle imagina qu'il la haïssait de souffrir plus que de raison, de ne plus pouvoir porter son fardeau sur les routes, aux besognes des ménagères, au lavoir, à la pêche, comme les paysannes de ce pays, qu'elle restait étrangère pour lui et qu'il avait besoin de l'enfant pour la reconnaître, elle, et pour lui pardonner. Son navrement fut absolu: au plus bas de sa déchéance, elle n'abdiquait pas. Plus violemment, plus hautement que jamais, sa famille, ses peuples, ses trésors, s'en étaient venus l'obséder dans ce village perdu, dans cette terre ennemie. Le vieux Wolfgang l'avait bordée et bercée de vieilles légendes, de vieilles histoires et la tradition s'était renouée et, dans ses tortures, la nostalgie avait glissé son lent et sûr poison, sa douceur torve de narcotique mortel.

—Tu es bon! murmura-t-elle.

Antony n'avait pas répondu. Il s'était enfui vers la mer...

Depuis, la grande-duchesse ne parla plus. Les choses se précipitèrent. Il faisait froid...

La mer bourdonnait et mugissait: les arbres se courbaient et se secouaient dans une dévastation de ciel: il n'y avait plus ni couchers de soleil, ni nuit large, il n'y avait plus que l'horrible malaise, que la continue angoisse de la princesse...

... Le jour pénible se leva enfin de l'événement et Clémentine-Alessandra ne sentit ni déchirement, ni agonie; elle ne vit ni les fers, ni le sang: elle rugit son âme de honte, de colère, elle se tordit en un reproche épouvanté, elle connaissait pis que l'enfer: c'était un garçon! Elle le dévisagea, en un éclair:

—Comme il lui ressemble!

Crispé, atroce, sans vie encore, c'était Antony, ses yeux, sa bouche, et elle devina sa beauté. Le malheur était complet. Ah! flancs maudits! nature implacable! Le monstre! Elle n'avait que ce mot: Monstre! monstre! Elle voulait s'échapper de lui, prévenir les rois, ses parents: ce tout petit être nu, sanglant, elle le voyait couvert d'un autre sang, celui des souverains, le sang même du pouvoir! Elle n'eut pas un sentiment pour cet enfant. Elle se rejetait vers son passé, vers ses frères, vers ses cousins, vers une illusoire Sainte-Alliance. Puis elle crut que tout lui manquait; elle tomba, de sursaut en sursaut, en une fièvre cavalcadante, ailée, sinueuse, en une fièvre qui l'ensevelit vivante, qui la tendit et la garotta, fièvre de cauchemar et de rondes infernales, fièvre sans fin qui dura des jours et des jours...

Lorsqu'elle en sortit, brisée, elle aperçut à son chevet une ombre nouvelle. C'était Eusèbe Gaël. Clémentine-Alessandra comprit que sa fièvre lui avait arraché, par lambeaux affreux, son désarroi, son secret, son deuil. Elle se représenta Antony affolé, cherchant une protection, lui aussi, et s'adressant au confesseur, au maître. Elle regardait l'intrus avec méchanceté. Traître, il obéissait au valet, il assistait à la ruine de son élève, il n'avait même pas la charité de la renier. Pourtant il l'avait bien aimée, et il avait bien espéré pour elle. Aujourd'hui il acceptait tout. Il apportait de la pitié, sans plus. Elle brusqua, malgré sa faiblesse, les explications.

—Laissez-nous avec M. Gaël, dit-elle.

Elle avait renvoyé jusqu'au médecin.

Elle restait seule avec le philosophe.

—Vous avez été gentil de venir, Gaël. Je voulais vous écrire. J'ai un service à vous demander. Cet enfant doit disparaître. J'ai compté sur vous.

—Sur moi!

La princesse ne s'attarda pas à l'accablement de Gaël. Elle parlait avec une extrême difficulté, mais énergique, héroïque en sa cruauté, elle voulait en finir.

—Oui, sur vous. Je sais, je sais, Gaël, que c'est un monstre, un fléau. Emportez-le.

—Il est si beau! dit Gaël, si délicat, si intelligent, oui, intelligent. Il a des mines, Madame, et il sourit, je vous le jure. Voyez-le. Voyez-le. Vous ne pouvez pas ne pas l'aimer.

Il ne se refusait pas à une émotion d'enfant et de grand-père. C'était le petit qu'il avait toujours rêvé, le fils qu'il n'avait pas eu. Il l'avait d'abord chéri comme un magnifique arbuste d'expérience. C'était le premier être de la nouvelle race, le premier homme de l'ère neuve, c'était Demain—et la vie totale qu'il avait tant cherchée. Puis il l'avait charmé, touché naïvement: c'était son petit-fils, d'avance, et en mieux.

—Votre Altesse ne se rend pas compte, poursuivait-il. Vous êtes malade. Calmez-vous. Elle n'a plus le pouvoir de condamner à mort cet ange innocent...

—C'est vous qui ne vous rendez pas compte! interrompit-elle durement. Il ne s'agit pas d'exécuter un amant trop fidèle. Il faut sauver le vieux monde. Cet enfant est le fléau des rois, je le répète. C'est pis que la révolution. C'est le bâtard, enfin, le bâtard, vous entendez, pis que l'Antéchrist; il ne faut pas...

—Je ne suis pas un assassin, gémit Gaël.

—Je ne vous en demande pas tant. Vous l'emporterez ce soir.

Elle avait ordonné. Elle n'exigeait ni serment, ni promesse. Elle avait ordonné. Cela suffisait. Gaël l'admirait, dans son horreur. C'était un chef...

Les jours se tendent tout entiers sur leur instant de fatalité. Jamais il n'y eut de journée plus atroce et plus étranglée. Il semblait que la mer fût noyée dans la bruine, que toute la terre fût obscure, honteuse et repliée sur un crime prochain. Et, dans la petite maison tout le monde s'évita, tout fut silence. On ne pensait pas: on était angoisse et remords. Clémentine-Alessandra, seule, gardait sa sérénité. Pâle, ferme, fière, elle se sentait en état de grâce. Elle revenait à la religion primitive, avant la Réforme, elle remontait plus haut encore, au temps du martyre et au ciel. Elle avait une claire et lumineuse agonie, ne se reprochant rien et souffrant pour ses fautes. Elle faisait son devoir. Elle entrait, droite, dans une autre vie.

... Le soir vint enfin, un soir rapide d'hiver. Toute la maison était embuscade et guet-apens, d'un tragique immense et sournois. Gaël, à contre-cœur, préparait sa fuite. Des heures tombèrent. Et l'heure, l'heure suprême sonna. D'un pas de somnambule, Gaël se glissa hors de la maison. L'enfant, sur ses bras, lui paraissait plus lourd que les siècles. Il n'alla pas loin. Antony le prenait à la gorge, balbutiait:

—Tu le voles... Tu l'emportes... Misérable! Et c'est elle!

Une lueur de joie passa dans l'œil du vieillard. Il ne s'attarda pas à résister. Tout se précipitait. La destinée était là. Il tendit son fardeau au jeune homme:

—Tiens! dit-il, crois-tu que j'aurais eu le courage de l'enlever?

Les deux hommes se regardaient, misérables et sublimes, se souriant d'un sourire de complices sur l'échafaud. Mais leur émoi ne dura pas.

Quelque chose fonçait sur eux, en un bond de fauve, quelque chose arrachait l'enfant et, de sauts effroyables en sursauts de chevauchées, descendait à la mer. Forme fantômale, bête impudique, âme forcenée, c'était la princesse, en chemise, les jambes nues, debout par un hideux miracle, la princesse qui avait non pas entendu, mais deviné, qui avait vu, et que l'indignation, la douleur, le désespoir jetaient, vivante encore, sur le chemin du crime nécessaire et de la bonne mort. Trahie! trahie toujours! Son maître, celui qui l'avait élevée pour commander à l'univers l'abandonnait: il ne voulait plus d'elle! Il choisissait ce malheureux... qu'elle aimait, qu'elle n'avait jamais tant aimé. Sa race, sa naissance l'emportaient. La fatalité... Non! elle ne voulait pas de la fatalité. Fouettée par le vent, les pieds nus blessés aux cailloux, les jambes nues, la chemise levée sur son pauvre corps, elle se sentait enveloppée dans son linceul souverain, dans son manteau d'apothéose. Elle allait... Folle... Folle... comme cette autre Allemande, Marguerite, la Marguerite de Faust... Mais c'était à la mer qu'elle allait se jeter, elle et son enfant, à la mer qui est souveraine, elle aussi... Le ciel s'était déchiré sur toute sa longueur. Des éclairs tourbillonnaient, en plein hiver; un tonnerre massif grondait sans fin. Il ne pleuvait pas. La nature était terrible et la mer démontée, grondante, trouée de lumière, vomissant de la lumière, recrachant le tonnerre et les éclairs, lançant de l'écume à la foudre, se ruait en assauts furieux... «Elle vient à moi, murmura Clémentine-Alessandra. Elle est bonne. Elle m'aura plus tôt.» Mais elle était soudain arrêtée. Un bras dément lui prenait le bras. Une voix bien connue lui ordonnait, suppliait, pleurait. «Non! Non! Non! n'est-ce pas?» Antony avait pu la rejoindre. Un éclair leur révéla, l'un et l'autre, la farouche désolation de leur être. Il l'étreignit. Une dernière fois leur cœur battit ensemble. Mais la jeune fille ne voulut pas. Elle mordit son amant d'un baiser furtif, d'un baiser d'adieu et s'élança... Elle brandissait l'enfant pour le précipiter tout de suite, pour n'avoir pas à entrer avec lui dans l'éternité. Alors, Antony n'hésita plus. Le poignard, le poignard qu'elle lui avait donné,... ce fut si prompt qu'il ne sut jamais, le poignard,... dans le cœur de sa maîtresse...

Et l'enfant criait dans sa main, à lui. La princesse chancelait. Antony la vit encore le regarder... Il entendit encore «Merci! Merci. Je t'aime. Tu ne m'as pas fait trop mal!..» Délivrée des liens terrestres, Clémentine-Alessandra ne songeait plus à l'enfant. Elle mourait en amour, doucement. Antony voulut la prendre, la guérir peut-être, mais l'enfant le paralysa. Et un cri lui échappa: une rage plus forte de la mer, un assaut plus puissant venait d'enlever le corps. Un appel, un appel surhumain lui tira le cœur: «Antony... Antony!»... puis, plus rien... La tempête, la foudre... Et la mer avait lavé le sang. Le cri s'étranglait dans sa gorge: «Chérie! chérie!»...

Des sanglots le surprirent. Gaël s'appuyait sur son épaule.

—Je l'ai tuée, je l'ai tuée!... bégaya Antony.

—Non. Je vous jure que non. Elle est morte. Il fallait qu'elle meure.

La mer ne rendrait pas sa proie. Clémentine-Alessandra avait disparu tout entière.

C'en était fait de tant d'espoirs, de tant de beauté: cette grâce, ce cœur, ce sublime, tout s'en était allé, dans une nuit de tempête, si brusquement....

Les deux hommes restaient muets devant le tombeau frénétique. Enfin Gaël caressa? l'enfant.

—Il vit! dit-il.

Et, simplement:

—Rentrons.

—Non! Non! cria Antony. Je veux qu'elle me la rende.

Il montrait la mer. Gaël toucha l'enfant de nouveau.

—Rentrons! il peut prendre froid.

Alors Antony trembla. Cette course, ce drame... Est-ce qu'il allait mourir, lui aussi, cet enfant, son enfant?...

—Il vivra? il vivra, n'est-ce pas?

—Il vit! affirma Gaël.

Il entraîna Antony qui, inconsciemment, berçait l'enfant. La tempête se calmerait. L'enfant retrouverait du lait. Rien n'était changé sur la terre: il n'y avait qu'une pauvre femme de moins.

Gaël jeta un regard sur la mer.

Là reposait haute et puissante dame Clémentine-Alessandra, grande-duchesse de Schmerz-Traurig, princesse...

... Gaël n'eut pas le courage de se rappeler plus avant. Une phrase de Bossuet lui restait seulement aux lèvres, comme un glas pour ce corps sans prière: «Madame est morte!... Madame est morte ...»

THE END

21 janvier 1899-20 juin 1900.

TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, RUE GAMBETTA, 6.

TABLE DES MATIÈRES Page I UN LIT 1

II UNE COUR 37

III L'ERGASTULE 114

IV ICI L'ON DANSE 183

V DIALOGUE AU BORD DE LA MER 235

VI «PETITE MADAME» 283