Sérénissime: roman contemporain
Part 11
Il ne comprenait pas. Dans l'échelle des peines qu'il acceptait pour les siens, dans le roman de sa cousine, il n'avait pas prévu cette consécration, ce raffinement de damnation. Sa voix changea. Ce furent des paroles de maître mécontent et ce furent des paroles navrées, la ruine absolue d'un enthousiasme, un désenchantement cadencé du reflux de la mer.
—Ma cousine, j'étais venu vous apporter mon empire à moi puisqu'il vous fallait un empire. J'étais venu vous transmettre mon songe et mon destin: je venais vous demander votre main pour mon fils. Vous auriez été ma fille et mon compagnon, vous auriez grandi, vous auriez agi à ma place et nous aurions été heureux tous deux, d'un bonheur qui aurait été bien à nous puisque c'était le bonheur de tous par nous réalisé. Je ne puis plus. L'enfant, cet enfant, vous n'avez pas le droit..... il n'a pas le droit!...
Il n'achevait pas. L'horreur l'étouffait. Tragique, tyrannique, il se décida:
—Cet enfant ne peut pas naître.
Presque morte, la princesse balbutia:
—Votre Majesté, Votre Majesté me conseille, m'ordonne d'avorter!
Sèchement, l'empereur prononça:
—Les princesses n'avortent pas: ce sont les siècles qui avortent. Et nous avons droit de vie et de mort.
—Sire, sire!... répéta la jeune fille, défaillante.
—Vous devez régner, commanda l'autre. Vos enfants doivent naître princes. Cet enfant ne naîtra pas.
Antony s'était précipité. Il prenait l'empereur à la gorge. Il disait:
—Cet enfant naîtra. Je suis plus fort que vous. Je suis le père.
Un cri glaça sa main régicide: Clémentine-Alessandra s'était évanouie. Cette nuit sans lune, cette nuit sans étoile, cette nuit de surprise, de sublime et d'assassinat, cette fatalité, la plus grande qu'on eût imaginée, ce conflit, le duel de son ambition et de sa tendresse, de son amour du peuple et de son amour, tout la jeta à terre: elle eût voulu couler à pic, se dissoudre, lambeau par lambeau, à des rochers de rédemption, pourrir debout sans réfléchir, sans penser. Dieu eut pitié d'elle et de ses bourreaux: les deux hommes restaient stupides. Ils écoutèrent un moment leur cœur battre sur cette forme sans mouvement, puis, doucement:
—Nous ne pouvons la laisser ici. Emportons-la, dit Antony. Je vous montrerai le chemin.
Sans un mot, l'empereur se baissa avec le jeune homme. Ils prirent le corps inerte et s'éloignèrent lentement de la mer. C'était, dans la pleine nuit, un convoi d'une détresse infinie: les deux hommes songeaient à leur mission commune et à leurs âmes ennemies. Le fardeau leur pesait, de son orgueil et de son ventre: l'empereur se troublait de l'avenir des peuples; Antony, violemment, forçait l'avenir: il voulait de lui son enfant, contre le droit divin, contre tout. Leur condition et leur devoir disparaissaient peu à peu, au long de leur route, dans de la fatigue. Ils butaient sur des arbres et s'efforçaient tout de suite, humblement, à ne plus secouer ces pauvres paupières closes, cette triste chose affligée. Ils ne voulaient pas la réveiller: ils auraient pleuré avec elle.
Lorsqu'ils l'eurent déposée sur son lit, dans la petite maison, là-haut, ce ne fut plus que deux hommes et ils se saluèrent à travers les siècles, la mort et l'impossible, du sourire de deux frères.
VI
«PETITE MADAME»
«Un cautère qu'on lui fit mal à propos à la nuque lui avait tiré la bouche tout de travers, au point qu'elle était presque toute sur la joue gauche. Voilà pourquoi elle avait grande peine de parler et qu'elle parlait peu. Il fallait être habitué à sa prononciation pour la comprendre. Lorsqu'au moment de sa mort, sa bouche se redressa, elle n'était pas du tout laide. Je fus présente à sa mort: elle ne dit pas un mot au roi, quoiqu'une convulsion lui eût remis la bouche. Le roi qui avait un bon cœur et qui aimait tendrement ses enfants pleurait de tout son cœur, et me faisait pleurer aussi. La reine n'y assistait pas: on ne lui avait pas permis de venir parce qu'elle était enceinte. Il est faux que la reine soit accouchée d'une négresse. Feu Monsieur qui avait été présent assurait que la petite princesse était laide, mais pas noire. On ne peut dissuader le peuple que l'enfant ne vive encore, qu'il ne soit dans un couvent à Moret, près de Fontainebleau. Cependant il est certain que l'enfant laide est morte: toute la cour l'a vue mourir.»
Il n'y a, dans aucune langue, de page aussi éloquente, aussi pleine, qui sente tant la femme, la mère et la princesse: c'est de l'humanité, de la fatalité, c'est l'oraison funèbre et la miniature, la fresque et la draperie de deuil: c'est précis, large, frissonnant et noble, d'une vigueur dans le trait, d'une tristesse résignée et d'une hauteur lâchée qui sont incomparables. C'est non la plume du courtisan, ni celle du courtisan aigri, mais le langage d'une parente et d'une observatrice. Ces quelques lignes de Madame Élisabeth-Charlotte, duchesse d'Orléans sur cette Marie-Thérèse de France, qui dura du 2 janvier 1667 au 1er de mars 1672 s'étaient gravées à vif dans tout l'être de la grande-duchesse de Schmerz-Traurig Clémentine-Alessandra. Il n'y a pires princesses que celles qui ne régnèrent point, à qui la nature refusa tous ses dons et qui, pour tout bien, n'eurent que leur naissance. Celles-là sont sacrées: c'est la rançon des trônes et des conquêtes, c'est la dîme que Dieu prélève sur les créatures auxquelles il consentit des sceptres et prêta des couronnes. Naître princesse, être laide, ne pas parler et mourir, quelle leçon pour l'ambition et quelle plus grande raison d'obéir pour ceux qui acceptent un roi comme ils acceptent la vie et la mort! Lorsque les jeunes princes viennent à décéder, on les appelle uniformément Marcellus, on leur attribue les regrets scandés d'espérances, l'humide épopée voilée d'élégie, le panorama de stériles triomphes, la gloire, enfin, molle et gracieuse que rêva, que tressa, que broda, que gémit pour un Marcellus présomptif un Virgile, d'ailleurs payé. Les princesses, elles, sont tout entières et à jamais ensevelies dans leurs robes; un tableau, parfois, de Van Dyck ou de Vélasquez demeure pour roidir à jamais un pli de leur vêtement, pour durcir le feu de leur pâle regard et pour immortaliser ce qui courut vers la mort—autant que faire se peut en suivant l'étiquette. On ne leur demande que de vivre juste assez pour concevoir et mettre au monde: donner au monde un mâle. Celui-là, l'histoire s'en charge. Aux femelles, il ne reste que le couvent ou le scandale,—ou les deux.
Clémentine-Alessandra ne cessait de penser aux petites mortes: elle se les nommait au hasard des portraits enterrés parmi les musées d'Europe, au hasard des estampes et des épitaphes, et il en montait toujours au fond de sa science, il en venait des limbes—et de plus loin. Elle ne les chassait pas: ce lui était mieux que des sœurs, c'étaient les sœurs de son enfant. Et parfois elles amenaient leurs sœurs aînées ou leurs cadettes, celles qui avaient réussi, réussi à vivre. Celles-là étaient ses sœurs à elle. Elles n'avaient pas voulu régner: c'est parce qu'elles n'étaient pas assez malheureuses. Lorsqu'elles se réfugiaient dans un chapitre, la règle se faisait, pour elles, de brocart et de velours de soie: les dévotions étaient une collation délicate et qu'on offrait soi-même; les causeries, les méchancetés, les complots même empruntaient au lieu un je sais quoi d'innocent et de saint. Elles se tenaient dans leur rang comme un chacun se tenait au sien: elles ne désiraient rien plus que leur destinée écrite à son complet dans leurs armes et dans les fleurons de leur couronne, encloses en leurs couronnes fermées, aussi à l'aise à la tête de leur peuple et sur leur trône, lorsqu'elles y étaient appelées, que sur leurs prie-Dieu, à deux genoux. Elles souffraient plus que les filles du bas peuple: leurs pères n'étaient tyrans que pour elles ou bien ils s'essayaient et épuisaient leur fureur sur ce qu'elles symbolisaient: la faiblesse de la nation. Clémentine-Alessandra gardait pour la sœur du grand Frédéric, la margrave de Bayreuth, le respect qu'on ressent pour une martyre et la tendresse pour une parente pauvre. Mourant de faim, dédaignée, menacée, cette enfant d'esprit et de cœur à qui son sacrifice même valait des avanies et la haine de sa mère, demeurait attachée à elle comme une margrave de compagnie. Mais la grande-duchesse s'en revenait aux petites, aux princesses sans époux et sans fiancés qui n'eurent de la vie que leur naissance, à qui leur sang royal n'infusa pas de sang.
Elle les aimait, d'avoir passé. Elles formaient sa cour et sa garde, sa garde contre les séductions de la terre et contre le leurre des temps qui ne sont point encore. Petits corps attendus, annoncés, délivrances sonnées et carillonnées, huiles du baptême en avance et les longues théories de guerriers et de légistes, la maison choisie et sur pied, les cordons d'ordre impatients, tout s'apaise, tout tombe dans le silence: ce n'est qu'une fille,—et une fille qui ne vivra pas. «... Elle ne dit pas un mot au roi, quoiqu'une convulsion lui ait remis la bouche.» Oh! la phrase atroce et belle! grosse de mystère et pure du feu vengeur! Toute revendication, toute colère, toute damnation s'inscrivent, profondément, en ce silence. Le père se soumet, pleure, oublie qu'il est roi. La petite a le pas sur lui puisqu'elle meurt; elle est plus que lui, puisqu'elle est laide,—de par lui.
Et la grande-duchesse se demanda si sa petite fille, à elle, viendrait au monde, et si elle lui en voudrait d'être laide. Car ce ne pouvait être un garçon: la nature ne voulait pas faire cette injure à sa race et à la race des rois. Une petite fille, c'est le péché: le mâle, c'est le crime. Le bâtard, c'est le fléau du droit divin, c'est la chair de hasard armée contre le sacrement, c'est la guerre, c'est le parricide. Le bâtard, c'est l'invasion et la révolte. Elle n'avait pas de royaume: elle ne pouvait pas être punie d'un fils.
Un fils d'un tel père!
Père! Elle avait la tentation de sourire parmi ses tortures, à l'idée que ce nom de père allait à Antony. Il lui semblait de plus en plus jeune: c'était un camarade pour le petit être attendu, un compagnon de jeux, de jeux tristes, un frère de misère. Et il était le père, la source de vie, le principe de vie: il devait aide et protection à son enfant et à la mère de son enfant! Abîme d'ironie! Elle l'imagina courbé sur des ouvrages serviles, sans espoir et sans désir, ou possédé de sa fureur sociale et de son délire d'amour. Bientôt elle ne put plus songer. Elle avait mal. Horriblement ses entrailles lui pesaient et la tiraient. Elle était singulièrement malheureuse. Tout lui manquait, tout l'abandonnait: elle n'était plus que son mal. Elle avait fait ouvrir la fenêtre: il lui fallait un peu de mer, l'idée de la mer pour qu'elle se sentît moins seule et moins bas. Antony la fuyait: elle savait qu'il sortait pour pleurer et qu'il pleurait sans fin. Elle regardait devant soi, n'ayant besoin de rien que d'espace, d'immensité, du halo et du cauchemar lucide qui s'agriffe à la nature lorsqu'on l'a assez vue pour entrer dans son secret. Elle respirait la mer avant que de l'apercevoir. La mer montait vers elle et lui venait aux lèvres comme un lait d'au-delà: c'était du sang d'opale et des larmes d'améthyste, de la consolation et un surcroît de mélancolie, de la perle infinie et tragique—et l'âme lumineuse de la mort. Elle lui ramenait le souvenir de celui qui avait été l'hôte de sa détresse seulement, de cet empereur qui avait parlé et qui s'en était allé après l'avoir soignée quelques instants. Elle n'ignorait pas qu'il ne l'avait pas oubliée. Et elle avait songé à lui, désespérément.
A lui, pas à son fils. Elle était trop vieille. Il fallait une enfant à cet adolescent rêveur, à ce pupille de la garde à pied qui s'endormait sur des voyages de Gœthe et qui s'éveillait dans la vallée de Valpurgis, à ce petit garçon qu'on gardait dans les songes et les utopies pour lui voler les réalités, né pour être l'éternel héritier et pour n'hériter jamais. L'empereur la voulait pour soi, vestale de son ambition, lui parlant de ses conquêtes idéales et partageant avec elle son empire en esprit. Il la voulait, cousine et sœur, attentive à ses désespérances et à ses convoitises, pensant pour lui, dessinant pour lui des plans de gouvernement et de bataille, démêlant l'avenir, sans cesse en train de dégrossir, de ciseler son domaine immense dans le globe du monde en ne perdant que les vaines scories, les océans sans profit et les terres maudites. Là aussi, on l'abandonnait. Ce qu'on recherchait en elle, c'était sa force secrète, c'était sa parole d'apôtre: ce n'était ni sa naissance, ni sa destinée. Malgré tout, dans du respect, dans de l'affection même, elle resterait parente pauvre, victime résignée à qui le spoliateur après fortune faite, offre l'ombre de son festin. Ce qui lui était dû, elle ne l'atteindrait jamais. C'était l'acclamation de son peuple, son autorité reconnue, sa fatalité proclamée. Son droit, c'était le droit divin, toute son éducation, toute sa sollicitude, son étude des gens, de leurs besoins et de leurs plaisirs, ses longues conquêtes sur le mal et sur la misère, ses desseins accomplis, ses réformes réalisées, un cortège de respect et d'adoration et l'attente, enfin, du bien, du pain, de la vie, la fonction naturelle, la mission continue de protection et de providence, de grandeur, de douceur, une paternité sans sexe de ses sujets nés et des sujets qui lui viendraient à naître de par les conquêtes.
Son cousin avait été attiré vers elle par des trahisons, par des rapports d'espions: elle l'avait intéressé et touché. Touché! elle qui voulait commander, qui voulait imposer la joie! touché!
Elle en demeurait honteuse dans son mal. Ce n'était pas des trônes qu'elle devait recevoir son trône. Il lui fallait la poussée populaire, l'appel d'en bas, l'appel universel. Il lui fallait le plébiscite muet des cœurs, l'élection de la misère et de la faim, la réparation, le miracle. Son cousin lui demandait des paroles, des confidences à échanger, une monotonie d'ambition jumelle et d'orgueil. Il lui demandait des veillées pourpre et une sorte d'inceste dans la majesté. Et il avait fini en voulant la faire avorter—comme une bonne. Dernier terme de l'existence des races maîtresses, dernier mot d'un chef à une souveraine, quelle horreur logique, quelle fatalité absolue, quelle rançon des pillages, des préséances, quel châtiment démocratique puisque le crime était consenti, ordonné, puisque le despote-type de l'Europe contemporaine s'armait complice et instigateur! La pauvre fille était glacée. Lourde de sa faute, terrassée, aigrie, piquée de feu, tirée, tenaillée, arrachée, elle n'avait la force ni de se plaindre ni de crier au secours. Elle se meurtrissait de son silence et de son abominable résignation. Et, seule, ne cessant point d'agoniser, mangeant cependant, car elle restait terriblement chrétienne et n'avait peur que du suicide, elle se tendait à l'idée d'assassiner peu à peu son enfant dans ses flancs, de lui refuser les soins infinis de la gestation, de le réduire à rien, de l'anéantir hypocritement, héroïquement, sur la route obscure de sa vie. Une seule fois, elle s'était révoltée, déchaînée. Elle avait pris son ventre à deux mains, en criant: «Voleuse! voleuse!» C'est que, à sa fièvre, à la contraction de ses traits, à un papillotement de son regard, elle avait deviné sa laideur, car elle ne s'était pas, depuis longtemps, confiée à un miroir. Elle n'avait jamais eu la vanité de sa beauté: elle avait d'autres vanités. Mais sa laideur l'avait mordue, hoquetante, folle, l'esprit voilé, la conscience abolie, devenue toute un ventre et un ventre informe; elle s'était indignée, elle avait appelé à soi sa science et ses spectacles: tout lui avait échappé. «Voleuse! voleuse!» Le morceau d'enfant lui tirait non sa chair et ses entrailles, son sang et sa moelle, mais ses pensées, ses desseins, ses projets et ses rêves: c'est de tout cela que l'enfant se faisait. Tout le secret de la princesse, ses joyaux de méditation et d'invention, ses trouvailles précieuses, ce qu'elle avait ravi aux siècles, aux cieux et aux dieux fondait en chair banale et brutale, tout retombait à un mouvant lingot de vie, à une masse pauvre de muscles, d'os, de gémissements et de souffrance. Rien ne subsisterait du rare, de l'unique, du divin, tout se perdait dans cette fosse commune qu'est l'existence, tout redevenait du mouvement et la béate satisfaction à puiser du lait et de l'air. «Voleuse! voleuse!» Et les temps promis et l'idéal dont l'humanité ne peut faire son deuil et le second Eden, ce serait elle qui... Et les réclamerait-elle? Les dons de sa mère, son génie familier et son génie se réveilleraient-ils jamais en elle? Le dégrossirait-elle de son opaque enveloppe, se révélerait-elle ange et âme, après son stage en nourrice, son stage de limbes terrestres? «Voleuse! voleuse!» Elle ne volait pas, elle tuait. Elle tuait de la beauté, du repos, du bonheur, de la gloire. Elle reculait les bornes de l'épreuve pour le monde, elle se formait du délice total, de ce que sa mère représentait de rédemption: tout cela, des larmes séchées, du pain assuré, des doutes calmés, tout cela, des grâces, du travail, de la paix, du savoir, tout cela, de la fraternité et de la foi, de la justice et de la bonté, ça devenait de la chair, ça se faisait matière, ça crevait, ça crevait dans un effort, ça crevait dans un essai de vie, ça crevait dans de la vie!... Infâme fécondité qui tuait l'âme de la terre!... «Voleuse! voleuse!» Elle lui volait tout, les pays prêts à la recevoir, à l'acclamer, tant de couronnes, tant de richesses à distribuer!... Elle l'empêchait d'être sublime.
Et la princesse ne se décidait pas au crime. Ce jour-là, ce jour de crise, il lui sembla que la mer se montait de ton, qu'elle la gourmandait un peu, en se lamentant avec elle. Clémentine-Alessandra avait songé à sa mère. Faible femme! Elle n'avait pour soi que sa naissance et les malheurs des siens. Elle gardait cependant le prestige de la puissance—et son insignifiance était forte et prédestinée. Son union avec Otfried-Gutbert n'était pas une mésalliance: c'était un inceste. Deux lassitudes: la lassitude de la déchéance et celle de la prétention, deux exclusions, une vieillesse usée et pourrie, une adolescence creusée de pénitence et de prières, des vices et tous les vices ici, la vertu trop parfaite et pâle d'austérités là, voilà ses père et mère, voilà l'occasion de son existence! Elle avait été faite sans amour, de par la loi des races, péniblement: on l'avait non mise au monde, mais livrée à la terre et elle avait été contrainte de sauter des générations et des générations, de ne ressembler ni à son auteur mâle ni à son facteur femelle pour subsister, pour penser, pour ne pas être ou scélératesse ou néant. Elle aimait les auteurs de ses jours et elle tenait de leurs deux misères; elle avait besoin des infortunes, des méfaits, des confuses réflexions de son père pour penser et pour rêver, mais n'avait-elle pas eu plus besoin de son inaction, de sa lâcheté devant les choses et les gens pour entreprendre, pour oser, pour regarder en face et déterminer l'avenir?
Elle n'avait rien à reprocher à son père: il lui avait servi de l'envers de son être, de son âme absente, de ce qu'il aurait dû incarner et représenter. C'est sa mère qui lui manquait, sa mère si bonne, si mère, charité et justice, sa mère, absolument sainte et absolument belle: elle avait disparu toute, en emportant, en endormant avec soi ses actions de grâces, ses supplications et ses macérations. Ame qui avait vécu,—si peu!—et qui s'envola, âme douce et pure, âme à peine soufflée dans un corps translucide et qui rougit d'être corps, chair insoupçonnée et dolente, ce n'était ni une épouse ni une mère, puisque c'était une sainte. Elle ne s'était pas pliée à la loi de nature, elle avait accepté la règle de sa caste et de sa race, elle avait subi l'étreinte en ne songeant qu'à l'accolade de son arbre généalogique, aux alliances de maison à maison, aux blasons renforcés et aux accouplements des écus jumeaux. Clémentine-Alessandra n'évoquait point sa mère sans colère: sa cendre ne lui tenait pas dans le creux de la main, c'était tout encens, elle était abandonnée pour Dieu, un Dieu qui ne la protégeait pas. Elle enviait les enfants de ces femmes qu'elle avait rencontrées sur les routes, qu'elle avait vu embarquer ou débarquer, pêcheuses ou vendeuses de pêche, hâlées, hommasses. Mais quel rêve! un petit qui a deux hommes pour le nourrir et pour le dresser!
La mer, depuis, s'était, épaissie et gercée; une croûte avait poussé sur elle, entrelacée de goémons et de mousse figée, où les vagues se dressaient à pans droits et retombaient obliques, et les courants verdis s'éloignaient plus lents. La magnificence de la nature s'était restreinte: les arbres, jaunis d'un or avare, les frondaisons dépouillées, l'automne peu à peu chauve, le froid pénétrant, tout prêchait la petitesse et l'abdication. Le spectacle se raccourcissait et la nuit était pauvre qui survenait: la mer sifflait seulement à distance et la lueur des phares, rare et capricieuse, ne projetait plus que des clartés sinistres. C'est dans ce vide, c'est dans cette solitude à reflets d'enfer, c'est dans ce décor à fond immense que Clémentine-Alessandra, préparée à sa honte, approchait du terme de ce que les mortels appelleraient sa délivrance. Jamais une fille de sang souverain ne fut plus misérable. Son amant ne comptait pas pour elle, puisqu'elle n'en rougissait même pas. Il allait pleurer dans le vent comme il avait pleuré dans le soleil. Il lui parlait du bord de la mer, en priant la mer d'être son truchement et de traduire ses paroles en langage de cour, en murmures éternels. Une fois il s'approcha du lit de sa maîtresse et tomba à genoux:
—Tu as mal, tu as bien mal?... dit-il.
—C'est vrai, répondit la princesse.
—C'est ma faute. Je ne me le reproche pas assez. Je t'admire trop.
—Pourquoi, pourquoi? mon pauvre ami?
—Tu ne les as pas écoutés, tous, tant qu'ils sont. Je les ai bien entendus qui te parlaient par la bouche de cet empereur, tu sais, ton cousin. Et tu as mal, chérie!
—J'aurais eu mal aussi si je les avais écoutés.
—Autrement, autrement. Tu aurais eu mal comme tu avais le droit.
—Et le devoir aussi.
—Non! Et si, si tu veux. Mais tu as mal pour moi tout seul, pour moi tout seul. Je t'aime, vois-tu. C'est comme si tu étais plus à moi, c'est comme si tu naissais à moi, avec l'enfant, c'est comme si, après sa naissance, je pouvais t'emporter, toute neuve, comme lui, dans mes bras, bien à moi, comme si tu étais ma chose et ma fille et que tu consentes à tout de moi. Tu ne sauras jamais combien je t'aime. Tes souffrances, celles que tu m'as imposées, tes dédains et tes tortures, tout me revient en beau, en bon, dans des flots. Tu n'imagines pas comme la mer te ressemble. Elle est notre témoin mais elle est ta sœur aussi, parce qu'elle est reine. Elle a tes regards à toi et tes sourires ensemble, et elle pleure comme toi. Lorsque je suis triste d'être debout quand tu es couchée, d'avoir faim quand tu ne manges pas et d'être loin de ma fécondité dont tu es victime, elle me console et m'encourage, a le bruit de tes cheveux dénoués et secoués, leur couleur et l'éclat de tes yeux. Et j'espère.
—Tu espères? Quoi? Moi, je n'espère pas. Je ne suis pas ta femme. Je suis une fille séduite.
Antony avait reculé. Il la regarda d'un air terrible.
—Jure-moi que jamais tu ne me répéteras cela. J'ai réfléchi devant la mer. Tu es ma femme. Je n'ai jamais appris, je ne demande rien aux livres. J'ai écouté mon cœur et j'ai écouté son écho, là dedans, tu sais, le flux, le reflux, le tonnerre aussi. Tu es ma femme. Tu n'es qu'à moi. Je vais te sembler lâche. Mais que ta famille te réclame si tu as une famille!... Et si tu as affaire avec Dieu, vas-y, meurs, pour me montrer que tu n'es pas à moi. Autrement, je te garde, toi et le gosse. Je te veux. Je t'ai. Je te garde.