Sérénissime: roman contemporain

Part 10

Chapter 103,953 wordsPublic domain

Sous ses larmes, elle l'enveloppa d'un regard fou. Celui-là s'abandonnait. Traître à son énergie, traître à sa mission, il acceptait le charme d'une heure et d'une aventure, il se résignait à vivre en son enfant, à lui passer sa vie comme une affaire mauvaise, à l'ajourner, cette vie, à ne pas la vivre lui-même! Il lui avait suffi de la rencontre d'une femme pour replier ses ailes rouges. Et ce couple d'orgueil, de combat et de domination, cette union où le vieux souffle du Graal tombait dans le sang âpre du peuple, dans le plus jeune sang de fureur et d'ardeur, ce couple se figeait dans l'attente d'un balbutiement frêle, de vagissements à calmer et de caresses à enseigner avant de les rendre. Tous les enseignements de ses maîtres, une science unique, un tempérament sans exemple lui seraient inutiles: toutes les leçons de la faim, les humiliations qu'elle lui avait infligées ne lui serviraient pas à lui. Elle frissonna.

—Tu as froid, chérie? remarqua Antony.

Elle se dressa, furieuse: il l'avait blessée dans sa pensée:

—Tu m'as fait peur, jadis, et tu me fais pitié. Tu voulais tout. Tu me semblais un archange de proie, un brigand de grand chemin, du grand chemin de l'épopée. La révolution brûlait en toi, tu étais le meurtre, tu sentais de tout ton être l'avenir, l'avenir de sang et de joie, tu puais la liberté, la fraternité, tu puais l'idéal réalisé, tu puais le ciel fait terre, le fer, le feu et le pain universel, le pain réhabilité. Tu m'aimes, aujourd'hui, et c'est tout? Il y a deux mois que nous sommes dans ce trou de lumière, deux mois que nous pouvons lire en nous, sans compagnons, sans indifférents. Et tu...

—Tais-toi, commanda doucement Antony. Il n'y a pas de jour où je n'aie eu l'envie de te tuer, pour me ressaisir, pour pouvoir m'en aller chez moi.

Sa barbe avait repoussé. Courte et frisée, elle avait piqué d'abord la grande-duchesse, profondément, délicieusement: ce lui avait été le cilice du baiser, sa punition immédiate, dans la jouissance. Il avait l'air maintenant d'un jeune missionnaire de désordre et de foi sans Dieu. Il ricana.

—Femme, femme, croirais-tu que l'action, c'est le tumulte? Les cris épuisent. Je m'instruis. La mer m'apprend à détruire. Elle est patiente. Elle n'obéit qu'à soi. Elle monte, elle s'élance quand elle veut. Moi, je saurai l'heure au tocsin de mon âme. Je t'ai détestée, de t'adorer. J'ai supposé, comme toi, que tu me gênais. Puis j'ai vu que tu étais dans mon apprentissage...

Clémentine-Alessandra avait subi sa voix tranchante, mais elle s'écria:

—Ton apprentissage... Non! non! ma vie; comme je suis ta vie! Nous agirons ensemble. Je t'aime, je t'aime.

Antony hocha la tête:

—Vous autres, les rois, vous ne savez voler qu'en bande.

—Voler! tu voudrais voler!

—Laisse donc, dit Antony. Je plaisantais. Je donne le temps de germer à mon destin en même temps que notre enfant. Nous serons deux, après.

—Trois, Antony, trois! Je t'aime. Je t'assure que nous sommes ensemble, liés à jamais et complices. Ce serait abominable de ne me jeter que l'aumône de tes baisers; il me faut ta vie, ta confiance d'esprit et de volonté. Je suis forte, je voulais agir, moi aussi. Mais maintenant, c'est moi qui te prie de rester tranquille. L'époque n'est pas à nous. Attendons. Le spectacle de cette mer, les variations de sa splendeur, ces jeux de soleil, mon amour, où trouver tout cela? C'est un miroir pour le feu de nos cœurs et c'est de la paix pour notre cœur, car elle nous sature de santé et de vie.

—Celui, murmura le jeune homme, qui jette deux sous à un pauvre joue à être Dieu puisqu'il lui permet, au pauvre, d'exister un peu encore. La mer nous donnerait la santé des bourgeois, l'élixir des plages. Or ce n'est pas une plage, ici.

C'était le paysage le plus intime et le plus large qui fût: pas de sable, pas de galet, pas de falaise: la mer mordait les champs à même et avait l'air de leur accorder une grâce en empêchant l'herbe de pousser. C'était d'une merveilleuse stérilité. Une ville s'étendait, assez près, invisible, retenant dans ses chalets et ses casinos, en contre-bas, les inévitables touristes de l'été: au-dessous, au hasard de vallonnements et de descentes, des villages s'étaient dressés en demi-cercle, face à la mer, des villages ou des hameaux s'étaient dressés plus haut, découronnant les points de vue de leurs arbres centenaires et les remplaçant par des tables, des chaises, du cidre doux et de l'air panoramique en supplément. Les deux jeunes gens habitaient une vieille maison carrée, cachée dans une cour d'honneur taillée au cœur d'une forêt. Les arbres poussaient autour: à peine si deux allées menaient à l'étroite demeure: quinconce de style et route sévère. Ailleurs la forêt poussait et les arbres avaient l'air de grimper l'un vers l'autre parmi les accidents d'une colline tortueuse. Le domaine déjà grand était agrandi d'une paix absolue: pour la première fois, la princesse s'était crue souveraine et avait eu l'idée d'un territoire. De sa plate-forme, après les arbres, dans le zéphir, elle apercevait la mer légère, la mer qui commençait et s'arrêtait à la ligne d'horizon, comme s'arrête ce qui ne finit pas. Elle descendait vers elle avec Antony: le chemin irrégulier, les arbres capricieux la lui dissimulaient parfois et c'était un plaisir pieux pour elle de la reconquérir et de la contempler plus proche comme si les deux altesses jouaient à cache-cache. C'était, décidément, une conquête.

La mer ne venait pas jusqu'au grand-duché de Schmerz-Traurig et c'eût été cette mer du Nord, sèche et sans grâce. La mer, ici, souple, d'un gris si discret et se ridant de clarté, se fendant, éclatant de richesse à facettes, se variant de joyaux, courant, glissant, se parant de voiles rousses et de voiles blanches: c'était du nouveau et un nouveau royaume. Antony et Clémentine se baignaient en une complète solitude: les voisins les plus immédiats étaient distants de 3 kilomètres: c'étaient d'autres êtres qui tâchaient à se résigner et qui, derrière un rideau d'arbres, à cent pas de la mer, avaient disposé un paysage de Trianon: des saules penchés, un lac, une mélancolie élégante et le _je ne sais quoi_ du dix-huitième. Ils avaient désiré des honneurs qui n'étaient pas venus: ils se consolaient avec un univers à soi. C'est ainsi que, entre un vieux port et une station de plaisir, deux couples de tristesse, un jeune et un vieux, vivaient leur exil sans aucune gêne.

Ce jour-là, Clémentine et Antony demeuraient dans une sorte de crique.

—Nous ne sommes pas ici pour guérir, répéta le jeune homme. Nous devons souffrir l'un de l'autre.

—Non! non! s'écria la jeune femme, nous sommes ici à l'abri des hommes. Rêvons-ensemble. Ne rêvons même pas. Offrons-nous à la nature; nous ne sommes que nature, et soyons joyeux de la joie rare qui vient à nous et qui nous enveloppe. Je n'ai jamais été si heureuse: il fait si beau! Et toi, résistes-tu encore? Je t'aime comme un enfant. J'ai toujours peur que tu perdes quelque chose, un peu de ton caractère et de ton âme: je n'ai pas de crainte pour ton cœur, je le garde sur moi, en moi. Mon petit, mon petit, ne me trompe jamais: reste ce que tu es, ce que tu as été, formidable et tendre. Je suis plus âgée que toi, pas beaucoup, mais ça me suffit pour des émois incessants. Et ma condition, mon argent, c'est encore une manière, vois-tu, d'être plus vieille que toi. Pardonne-moi mes transes comme tu devrais me pardonner mon amour si tu ne m'aimais pas. Mais tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes?

Le crépuscule commençait de tomber par blocs de magnificence. La mer semblait héraldique, toute d'azur. Un reflet rouge du soleil couchant emplit les yeux d'Antony quand il répondit:

—Je t'aime, oui. Je t'aime.

La princesse n'interrogeait plus. Elle jouissait tant du silence qu'elle ne le troublait pas même d'un baiser. Elle écoutait leur seul cœur battre dans l'heure sainte.

La mer se repliait sans fin comme un tapis de prière et se déroulait comme un étendard. Son rythme était liturgique et son geste immense et simple, son bourdonnement de travail incompris signifiaient, criaient, imposaient la vie. Clémentine-Alessandra prit la main de son amant:

—Ah! dit-elle, il faut attendre. Faisons l'avenir. Si l'époque est si laide, c'est qu'elle a le masque, qu'elle est grosse de temps plus admirables que jamais.

—Oui, dit une voix grave, derrière eux.

Ils se retournèrent. La grande-duchesse poussa un cri et crut qu'elle allait choir à genoux.

Un homme était là, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle connaissait bien. Il apparaissait en pleine lumière, dans des reliefs de pourpre et de la poudre d'or. La terre qui s'ensommeillait, le sol plus dur et la nature plus molle, la mer qui se gerçait et qui murmurait, le soleil fondant en une apothéose subtile, tout se couchait autour de lui et lui adressait, comme un hommage de théâtre, des rayons, des valeurs, lui dessinant un cadre infini. Il était vêtu d'un complet gris de passant et il semblait se mirer dans ce qui restait du soleil. Il parla doucement:

—Ma cousine, vous m'avez donné bien du mal. Lorsque j'ai appris vos discours de l'Hôtel Continental, vos discours et vos idées, j'ai voulu vous connaître. Je vous ai demandée à vos gens et à vos maîtres, je vous ai cherchée partout. Je vous trouve enfin. Bonjour. Vous n'avez pas mauvaise mine.

Il s'arrêta un instant et la considéra:

—... Vous avez même grande mine. Vous avez une belle âme. J'aurais dû vous connaître depuis toujours. J'ai entendu de vous tout à l'heure des mots inouïs, des mots de ce deuil auguste et éternel qui est la livrée royale. Je suis venu causer avec vous. Nous sommes malheureux l'un et l'autre.

Le soir tombait, absolument, et moulait l'étranger dans sa silhouette, le réduisant à lui-même et à son ombre, lui refusant l'aumône des feux naturels et des fantômes de vagues polychromes. Il se dressait net, pas trop grand, épaissi d'une paix résignée, mélancolique comme à la parade. Antony écoutait, sans un geste.

—J'avais confiance à votre âge, ma cousine.

—Sire, vous alliez régner.

—Et vous, savez-vous si vous ne régnerez pas?

Elle eut un regard éperdu. Le jour fuyant, la mer d'émail vert-de-grisé, l'heure lente, tout lui paraissait enlever avec soi la chère figure, le corps familier qui reposait à son côté. La ténèbre emportait Antony, Antony sombre qui ne comprenait pas et qui réfléchissait. Régner! régner! Sa fougue et sa bonté, son génie lui revenaient. Mais l'empereur poursuivait:

—Voici une étrange entrevue. Je ne suis pas chez moi. A peine si Votre Altesse est chez elle, puisqu'elle n'a plus ni domaine ni patrie. Je ne sais comment me présenter: il n'y a pas de protocole entre un usurpateur et une exilée. Je vous admire et je vous aime. C'est tout. Il y a longtemps que je n'ai pas entendu parler royal. Car il y a une langue royale et une race royale qui se partage entre les peuples et dont les descendants peuvent changer de trônes car tous les trônes sont à eux. Henri III a pu, sans déplaire à Dieu, aller en Pologne, avant d'hériter de la France. Léopold de Lorraine avait le droit de transporter son Altesse en Toscane avant de se réveiller Majesté d'Allemagne. Napoléon était dans la tradition lorsqu'il dotait ses frères et ses sœurs de royaumes changeants: il était entré, lui et sa famille dans notre famille à nous, dans la famille des rois, par la brèche. La grâce de Dieu n'a ni frontière ni limites de sang, elle n'a ni quartiers ni règles: lorsqu'elle vous a sacré, lorsqu'on s'en est sacré, on est roi, de droit et de fait, parce qu'on est né roi. Et la terre entière appartient, doit appartenir à cette famille. Famille infortunée à notre époque et c'est à moi de la reconstituer, de la faire. Les rois ne croient plus: ils règnent comme ils gouverneraient. Ils ne comprennent plus, ont peur, s'ennuient: ils acceptent leur mission comme une charge, comme une magistrature. Je voudrais réchauffer ce sang, galvaniser ces âmes, ressusciter l'âme totale, l'âme divine et humaine de la royauté, l'âme de l'univers distribuée à une douzaine de princes en qui repose et bat l'existence absolue du monde, qui sont leur peuple, couronne en tête, qui peuvent le bien et le mal et qui font le bien, par prédestination. Mes voyages, mon inquiétude en visites, mes conversations vagabondes, ce ne sont pas de bavards excursionnismes, c'est un pèlerinage vers le secret du pouvoir souverain, vers le Graal royal. Je me suis précipité sur le trône comme on se jette à cheval. J'étais un jeune sous-lieutenant de hussards auquel sa naissance avait cousu, de tresses en croix, les insignes de général-major. Tout chantait, tout grondait en moi, des musiques de ciel et d'eau, des hymnes, des marches guerrières, de la philosophie, de la poésie, la question sociale, le bonheur des peuples dont je me sentais étouffer comme en une grossesse, des conquêtes et le plus beau spectacle à offrir au monde et aux siècles à venir. C'était un trouble, une angoisse, une ivresse; c'étaient des monstres et des appels d'au-delà à noyer dans une charge de cavalerie. Et ma solitude radieuse et tourmentée, mon inspiration incessante et douloureuse, ma foi et mon désir, je voulais les varier, les amuser, les contenir du galop d'un état-major, de chevaux et d'armes collés à mon flanc, à ma poitrine, de sueurs loyalistes, de sang vassal, de coups de feu ennemis; je voulais tomber dans la mêlée: je n'ai pas pu. J'ai continué à penser et à rêver, à affubler mon âme d'empereur de tuniques et de plaques, ainsi que j'eusse fait d'un mannequin de roi; j'ai parlé pour des conscrits et des ouvriers; j'ai brisé un formidable serviteur qui restait le prisonnier de ses services et de ses victoires, qui restreignait le triomphe et les conquêtes à des bornes et des acquêts terrestres, qui ne voulait pas laisser la grâce et l'esprit de Dieu souffler sur nos provinces. J'ai dessiné et composé, j'ai voulu être le trésor de mon peuple, son trésor de guerre et son esprit, j'ai lutté contre la fatigue, la faiblesse et la fièvre, j'ai voulu être sa santé et sa force et j'ai lutté contre mes colères, car je voulais être la paix.

Il parlait dans la nuit. Sa voix s'élevait dans la marée montante, surnaturelle et passionnée. On lui devinait des yeux de femme, cette sentimentalité germanique qui est un sixième sens, de la grandeur, de la vérité et un peu d'amertume. Il se confessait à une sœur et il prononçait en même temps son apologie pour cette France où il errait clandestinement, pour cette France qui était son péché—à cause qu'elle n'était pas sa sujette. Il allait:

—J'ai réfléchi. C'était, non le temps de s'enrichir, mais d'enrichir un peu les autres, de leur désapprendre la misère et la haine.

—Et vous n'avez pas pu non plus, gouailla Antony.

Ces trois créatures ne s'apercevaient plus: elles étaient, uniformément, du noir. L'empereur ne s'étonna pas.

—Non, répondit-il tranquillement, je n'ai pas pu. Des obstacles, à tout instant, ont jailli tout hérissés, des mauvaises volontés...

—Non, affirma Antony, des volontés: c'est la concurrence, c'est le peuple qui veut faire lui-même le lit où se coucher, qui prend ce lit où il le trouve, où on le lui cache, c'est le peuple qui veut lui-même cuire son pain et se chauffer à son feu de cuisson, c'est le peuple qui veut se défendre lui-même quand on l'attaquera et contre qui l'attaquera, c'est le peuple qui veut penser lui-même, chanter lui-même et savoir écrire lui-même ce qu'il veut chanter et ce à quoi il veut penser.

—Le peuple? Qui ça?

—C'est moi! clama Antony.

Il avait été furieux, énorme, déchirant. Il avait ébranlé le paysage. Le feu roulant d'un phare le frappa au visage d'un coup rouge. Ses yeux étaient désespérés et sa bouche tordue d'un enthousiasme actif, d'une bonté agressive et tortionnaire. Il s'affirmait le champion, le fléau social, le fléau de l'humanité.

—Non, répartit l'empereur. Vous n'êtes pas le peuple. Vous êtes un homme.

—Vous aussi! gronda Antony. Pas plus! Pas plus!...

—Vous êtes anarchiste, mon ami, murmura doucement le prince. Tuez-moi.

—Non, non, pas ici. Vous auriez l'air d'être venu au couteau. Ce n'est ni votre place d'empereur ni votre place de mort. Vous n'êtes pas chez vous. Vous êtes encore en pèlerinage, en déplacement de famille. Qu'êtes-vous venu chercher ici?

Il s'était exprimé durement, en chef qui possède la dernière raison, le fer.

—Mon ami, vous ne m'effrayez pas. Je vous connais. M. Eusèbe Gaël m'a donné sur vous les renseignements les plus complets. Je vous ferais mes compliments sur votre bonne fortune si vous ne la méritiez pas. Vous avez du cœur. Quand on accepte l'esclavage que vous avez subi, quand on a de vos mots et de vos silences, on réhabilite la liberté—et une bonne fortune n'est plus une bonne fortune, c'est la fatalité. Quand j'ai commencé à chercher la grande-duchesse, je ne cherchais que son discours de l'Hôtel-Continental, son mal d'empire dont je souffre, moi aussi, de l'autre côté. Quand j'ai su votre histoire, je ne vous ai plus séparé d'elle: j'ai eu besoin de vous aussi. Nous avons toute la nuit à nous! elle est belle. Nous pourrons causer. Excusez-moi de ne vous avoir point jusqu'ici adressé la parole: nous n'avions pas été présentés. Vous vous êtes présenté vous-même, la pointe en avant. Vous êtes peuple ou vous le prétendez, je suis prince: vous n'êtes pas mon frère, vous êtes presque mon enfant. Je vous envie, mon ami. Vous n'auriez eu ni mes doutes ni mes hésitations.

—Sûr! dit Antony. Mais vous autres, les rois, vous n'avez jamais des mesures révolutionnaires. Vous avez peur de votre pouvoir, vous êtes contents quand on vous le rogne, quand on vous le châtre, quand on vous le coupe en petits morceaux bariolés. Il faudrait tout prendre pour tout donner.

—Et Dieu? demanda l'empereur, Dieu dont j'attends un signe depuis plus de dix ans, avant d'engager une action toute prête, Dieu dont j'attends le bon plaisir avant de le faire triompher dans sa gloire, dans la perfection humaine? Nous ne pouvons rien bouleverser. Le ciel veut qu'on le mérite: il faut des vertus et des peines et la justice éternelle ne peut exister qu'en raison de l'injustice qu'elle laisse çà et là, pour faire sentir la différence, comme le vice et le malheur pour être le repoussoir de la lumière divine, l'ombre sainte, le couloir obscur du paradis. Si je me résigne, si je demeure dans un néant casqué et paré, si la force dont j'étouffe, si les idées que je détourne, si mes plans, mes coups de génie, mes audaces de réalisation deviennent de la fièvre et rien que de la fièvre, si les chevauchées inouïes qui m'emplissent échouent en vaines croisières sur des yachts de plaisance, c'est que je me sens la rançon de l'avenir. Personne n'a été plus ambitieux que moi et je vais racoler des géants comme le père du grand Frédéric, je vais être un empereur-sergent, mais je donnerai de beaux hommes aux temps futurs.

—Sire!... protesta Clémentine-Alessandra.

—Ah! ma cousine, je vieillis et je suis triste. Je suis venu pleurer avec vous. Nous savons tous deux pourquoi nous souffrons; mais vous, vous avez encore une illusion que je n'ai plus, vous êtes la femme de ma douleur.

Dans son caprice, le feu du phare éclairait à plein sa face. Ses moustaches à angle droit qui, roides en leur flamme, rejoignaient presque son chapeau de touriste, ses chairs un peu molles, ses cheveux drus, tout traçait, en traits appuyés, un cadre à ses yeux. C'étaient des yeux d'ascète et d'astrologue, perçant, enveloppant et caressant, yeux d'emprise et d'étreinte, d'extase aussi, de soif et de besoin dans le songe et dans l'infini. Ils observaient, cherchaient, comptaient et, après une revue immense d'hommes, de richesses et de terres, allaient se perdre plus loin dans ce qui déborde le monde et les mondes, qui trouaient le ciel pour voir plus haut. Ils roulaient des vaisseaux sur ces vagues et des naufrages au-dessous d'elles,—et les utopies comme des sirènes leur souriaient au ras des flots. Leur couleur pâle, se variant de la turquoise à l'améthyste, de toute la gamme des saphirs à l'opale, se fondait, se fonçait, disparaissait dans la pourpre du feu rouge, du feu de phare. Antony ne voulut apercevoir que du désir en ces yeux, un douloureux narcissisme, la contemplation—en dehors de soi—de son être, de son fantôme doré, de son idole idéale.

—C'est vous qui êtes une fille! cria-t-il.

Il était jaloux de ce mot: «La femme de ma douleur.» Elle ne pouvait être la femme de personne, de rien; il n'admettait ni rêve rival, ni misère rivale: elle était à lui, voilà.

—Oui, répéta-t-il, vous êtes une fille, la fille de l'Europe, la fille publique des peuples, qui s'offre à la gloire, à la victoire, puis à des parades, à tout.

Une voix siffla dans la nuit:

—Tais-toi! Tais-toi!

Et elle ajouta en allemand le bref: _Still!_ qui impose non pas seulement le silence aux hommes et aux chiens, mais le repos et la tranquillité. Puis Clémentine-Alessandra se tourna vers l'empereur:

—C'est à moi à demander pardon à Votre Majesté. C'est quelqu'un de mes gens. Il ne sait pas. Il n'a pas eu à s'oublier puisqu'il n'est pas...

L'empereur ne pouvait l'apercevoir. Elle lui apparut transfigurée.

—Je vous remercie, dit-il. Je ne vous vois pas. Mais vous êtes belle, de votre mot. Vous êtes, ensemble, l'Allemagne et le principe divin. Vous êtes Allemande et vous êtes reine. J'avais à craindre que vous me haïssiez, que vous en soyiez restée à votre dépossession, que je fusse pour vous l'envahisseur et l'usurpateur. Mais vous savez où bat l'âme de l'Allemagne: vous la respectez, vous l'aimez en moi, malgré mes faiblesses à moi. Ma cousine, ma cousine, vous m'avez fait du bien. J'aurais pu croire cet homme: vous avez crié malgré votre cœur; vous avez été l'Allemagne entière et la juste postérité, d'avance, en mieux. Vous êtes une princesse du Nord. Il y en a eu avant vous: il y a eu votre vieille marraine, la reine de Suède, Christine-Alessandra. Il y a eu aussi la Palatine dont on édite sans fin des grossièretés, des jugements appuyés sur la Cour de Louis XIV et qui avait du cœur, malgré tout et tous, la Palatine qui a écrit la plus belle page que je sache sur «Petite Madame», une enfant royale qui avait un cancer, qui était difforme et qui mourut toute petite, sans parler...

Jamais la grande-duchesse n'avait autant souffert. Son cri spontané, son cri de famille, son cri de caste, son cri d'éternité lui rentrait dans la gorge, en des sanglots de sang. C'était elle qui s'était oubliée, qui avait oublié ce qu'elle était devenue, à qui elle était, c'était elle qui avait commis une trahison. Antony qui était là, tout proche, ne lui fut plus qu'un déchirant souvenir: elle trembla de lui, et les larmes qu'elle lui coûtait, l'humiliation dont elle le marquait la brûlèrent honteusement, au principe même de la vie. Toute sensation, toute volupté, le remords, la servitude sentimentale et sensuelle, l'angoisse, ce fut pour elle un étau meurtrier que l'empereur resserra plus étroitement de ses derniers mots: il la rejeta à sa grossesse, il agita devant elle un spectre de futur. Elle n'avait jamais songé que son enfant pût être laid: il défigurait son enfant, il lui imprimait des plaies et des scrofules et ses mots se multiplièrent. Pour la première fois elle se sentit mère puisqu'elle frissonnait de son flanc.

—Sire, dit-elle, sire, par pitié! Je suis enceinte!

C'était un aveu et une supplication. Elle demandait sa grâce non au roi, mais à l'enfant écrasé, à Antony muet de colère et de honte. Elle proclamait son amour, elle le tirait de l'abîme où elle l'avait plongé pour se faire, elle, sa chose, pour s'en envelopper comme d'une chemise d'autodafé, pour s'y enfermer à jamais. C'était la dernière abdication.

—Enceinte! murmura l'empereur, enceinte! De lui!