Part 13
Alors, qu’est-ce donc au juste qui charme si délicieusement dans ces récits et dans ces vers? Par quels artifices ces poètes les ont-ils faites si émouvantes, leurs narrations fabuleuses? Comment, en recueillant un genre que les maladroits avaient trop pratiqué, savent-ils nous tenir si attentifs? Simplement, ce sont de vrais poètes: ils croient à ce qu’ils disent, et, par l’accent de leurs paroles, par ce ton de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons entraîner.
Car, à leur sentiment, les aventures de la fable figurent autre chose que des historiettes incertaines. Les hamadryades, la troupe des néréides, les satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle près de l’étang des nymphes, les sirènes ailées qui grelottent contre la grève ou s’ébattent sur des vagues chevelues, tous ces fantasques habitants des forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent leurs discours, c’est avec la même foi que le plus pieux berger de l’Attique.
Pour écrire tel sonnet où Pierre Louÿs nous montre des jeux de faunesses, il faut assurément qu’il les ait vues de ses yeux. Imaginées, les dessinerait-il avec une si charmante aisance, les peindrait-il d’une main si sûre?
Ce sont les petites faunesses qui se poursuivent au clair de lune et plongent enfin dans les tranquilles eaux, c’est une sirène qui meurt sur le sable de la plage, c’est un jour d’hiver «où les ægipans morts ont des tombes de neige», c’est la tragique rencontre du conquérant Sylla et du dernier des faunes.
Est-il étonnant, après ces évocations qui vont de la fantaisie à l’histoire, mais sont tout imprégnées de rêve et de vérité, qui ont parfois tant d’espièglerie et gardent toujours de la noblesse, est-il étonnant que les forêts se peuplent à nos yeux?... Marchons un peu dans le sous-bois... Ressuscitées, en leur très réelle exactitude, du tas de cendres qu’avaient fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes se lèvent et fuient pour regagner le sein des sources claires et les taillis de lauriers.
Voici le bois sacré plein d’antiques rumeurs; un chèvre-pied danse sur le tapis que lui tissa la lune, et les déesses qu’une écorce comprend agitent leurs mains rameuses à toute brise.
C’est, à coup sûr, une magique influence qui démaillotta ces momies déjà mélangées à la terre et dont la forme filait entre les doigts, c’est un puissant sortilège qui sut rendre la vie et la jeunesse à des corps exténués de vétusté, car le secret le plus rare est bien celui de faire surgir une apparence divine en nos jours que, vraiment, les dieux visitent peu.
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Durant les années où l’on exploita fort cette vertu particulière: la sensibilité, ce fut un lieu commun de peindre la nature hostile à nos tristesses comme à nos appétits. C’en fut un autre de la peindre complice:--deux figures d’une même fatuité.--Devant les créations de sa pensée, le poète ne veut pas être humble; l’hamadryade qu’il voit dans le chêne devra s’occuper de lui, poète, et le faune qui vient, chaque nuit, animer la clairière devra s’arrêter dans sa danse pour le plaindre et le consoler.
A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient sous leurs manteaux de lierre pour nous laisser entendre qu’ils sont impassibles et, par là, nous insulter; les roses dispenseraient d’aimables parfums par malice volontaire et perverse, afin que notre conscience fût mieux engourdie et la chanson que chantent les ruisseaux aurait des intentions libertines.
Je crois que les bons poètes pensent autrement. «Chaque arbre porte en lui la stature d’un dieu,» dit Henri de Régnier. «Les arbres des forêts sont des femmes très belles,» dit Pierre Louÿs. En effet, quand ils traitent d’un paysage, le décor est indépendant des hommes. Il a son existence propre. L’arbre, le ruisseau, l’étang sont des personnes vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, parce qu’elles sont verdoyantes, harmonieuses ou pures, et, s’il advient qu’une voix se fasse entendre, issue d’une source ou qui chante entre deux pierres, ce n’est pas ses sentiments de mortel dont le poète croit percevoir l’écho, mais le bruit des paroles que les nymphes écloses lui confient.
Il en est pour tout ainsi. D’un crépuscule à l’autre, les arbres se répondent; limpide et mystérieux le chœur se prolonge que murmurent les ruisseaux; tant que dure la nuit, des ombres fugaces volent sur la clairière, parfois un Songe les poursuit et si, dans un bosquet plus noir et mieux caché que tous les autres, on entend brusquement jargonner, sans doute que ce sont des satyres disputant sur une proie.
Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres vivent humainement, que leur essence est demi-divine; le commerce des ægipans nous devient familier, et, tandis que les hamadryades écartent à leur réveil l’écorce des oliviers, on est à peine surpris que, des eaux passagères, se révèle un bras nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.
C’est sur ces bases que Pierre Louÿs a construit la plupart de ses sonnets et tous ses contes antiques; c’est encore sur elles qu’Henri de Régnier a édifié ses plus beaux poèmes.
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Ainsi, l’inspiration peut suivre tel ou tel sentier en faisant naître autour d’elle ces fleurs de poésie que l’on va respirer chaque fois que la vie et son ennui nous font désirer un beau rêve, non point une de ces choses vagues qui s’étirent, s’allongent et n’ont ni couleur, ni contour, mais un beau rêve vivant et vif qui nous transporte dans un autre monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux d’un plus pur cristal et le ciel d’un meilleur azur; mais il est des jours où cette muse, en humeur de folie, ne veut suivre aucun chemin tracé ni se plier à aucune contrainte; elle veut chanter librement, et alors, on doit se taire, on doit écouter, car, s’il est possible de disserter sur une méthode didactique où la nature est vue sous la figure d’un jardin, sur une méthode fabuleuse où le faune paraît dans les buissons, et s’il est aisé de parler d’esthétique à ces propos, dès que le poète choisit, au lieu de considérer la nature sous un angle, de parler pour son propre compte, il n’y a plus à épiloguer.
Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même, et, si nous ne vivions en un temps malheureux et déplorable où l’on ne croit plus aux divinités, je dirais, avec tous les gens de bon sens, que ces vers-là sont nés sous le baiser des muses.
D’ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s’en trouve point de passables. Ils sont beaux ou n’existent pas! C’est la valeur même de l’homme qui y paraît. Un poète doit s’apprécier au prix de ses vers lyriques.--J’en sais de solennels où l’âme et l’océan murmurent, j’en sais d’émouvants où le cœur palpite avec le renouveau, et d’autres, héroïques, où l’on doute vraiment de la réalité de l’heure présente, tant les trilles de l’oiseau, les murmures des grands bois et l’écho d’une douleur se mêlent divinement.
Rires! pleurs et regrets! corolles des champs! brises du soir! nuages! vous formez alors une harmonie nouvelle sans règle ou, du moins, dont la mesure est inconnue! C’est la musique de la grande lyre. Il est encore des poètes qui osent la toucher; Henri de Régnier est l’un d’eux. La sève de la nature anime leurs poèmes, leurs strophes ont la couleur des aubes d’orient, ils sont les rares élus qui savent, à la fois, voir et rêver, comme ce très fameux Argus, fils d’Arestor, qui portait cent prunelles au front et considérait le monde avec cinquante d’entre elles, tandis que les cinquante autres étaient ensevelies dans un songe.
FIN
TABLE
AVANT-PROPOS 7 LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE 13 JEUX D’ENFANTS 27 PINGOT ET NOUS 32 LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU 39 NOTES SUR PIERRE LOUŸS 45 FUNÉRAILLES 58 LES MALHEURS DE BAUDELAIRE 61 LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE 73 UNE PRINCESSE DES LETTRES 81 PARTICULARITÉS 96 LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG 115 ÉLÉVATION 124 LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE 131 LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL 144 ODEURS SUAVES ET GALANTERIES 149 PLAGES 157 LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM 163 BÊTES DE PLAISIR 184 SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS 190 LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE 197 LA SUISSE ET JEAN MORÉAS 208 CONVERSATION AVEC UN ARBRE 214 BUBU AU MOUCHOIR 220 LES DIEUX LARES 228 LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE 235
ACHEVÉ D’IMPRIMER Le quinze juin mil neuf cent cinq PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE