Seance De L Academie Francaise Du 2 Mai 1901 Discours De Recept

Chapter 3

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Voilà, nous les profanes, tout ce que nous savons ici. Nous savons qu'il y a une science des nombres, dont nous avons été à peine capables de balbutier l'abécédaire; que quelques privilégiés seulement y peuvent faire des découvertes qui les ravissent, qui les font vivre dans une espèce de rêve dont le délice nous est inconnu, et d'où, cependant, sortent quelquefois des inventions pratiques qui transforment l'industrie humaine et profitent à l'humanité tout entière. Il y a, dans la gloire de ces hommes, un mystère qui nous la rend plus sacrée. On les voit un peu du même oeil que les Égyptiens voyaient les prêtres d'Isis. Le monde entier, le peuple et les lettrés qui, là-dessus, sont aussi ignorants que le peuple, les vénèrent sans rien comprendre à ce qu'ils font. Nous les sentons bienfaisants et lointains.

Et nous les sentons heureux d'une autre façon que nous. L'imagination des nombres et de leurs relations, portée au degré où elle devient du génie, doit faire, aux rares mortels qui en sont doués, une vie intellectuelle notablement différente de la nôtre. On devine qu'ils sont des poètes à leur manière, qu'ils jouent avec les nombres comme les poètes de la parole écrite jouent avec les images concrètes. Le monde des nombres et des formes géométriques que les nombres traduisent est sans doute un infini aussi émouvant que l'univers des formes sensibles. Or celui-ci n'est point fermé aux mathématiciens; mais l'accès de leur univers nous est interdit. N'avons-nous donc pas quelque raison de croire que, si la vie est le songe d'une ombre, leur songe est plus complet que le nôtre, et que l'enchantement en est double!

Ce qui me reste à faire, c'est de conter quelques anecdotes sur Joseph Bertrand. On sait qu'il avait été un enfant d'une extraordinaire précocité, une sorte d'«enfant prodige». A quatre ans, une fluxion de poitrine le retint longtemps au lit. La mère donnait des leçons de lecture à son fils aîné près du lit du petit malade. Très attentif sans en rien dire, Joseph étudiait et repassait dans sa tête les assemblages de lettres et de syllabes. On lui avait donné un livre d'histoire naturelle, tout plein d'images. La mère fut bien surprise, et plus joyeuse encore, lorsque, un jour, elle l'entendit lire couramment: _la Brebis et le Chien-Loup_. Joseph Bertrand se souvenait avec plaisir de ce trait de son enfance. «Je tiens, disait-il, à ce qu'on mette dans mon éloge que j'ai appris à lire tout seul.»

Je me conforme d'autant plus volontiers à son innocent désir que ce trait n'est pas un accident, mais qu'il est caractéristique de l'habituelle démarche de son esprit. Il continua de tout apprendre librement et par lui-même. Son enfance et son éducation ressemblent singulièrement à celles de Blaise Pascal. Ses aptitudes mathématiques se révélèrent dès son plus jeune âge. Son père les développait sans jamais lui imposer de travail régulier. Il lui donnait, en guise d'amusettes, de petits problèmes de mathématiques ou de géométrie. Déjà tout travail, chez l'écolier, se faisait de tête, à la promenade, en jouant, en se roulant par terre, ce qui était sa posture favorite. Il combinait, sous son front enfantin, les rapports des nombres et des surfaces en esquissant des culbutes.

Ses parents demeuraient chez son oncle Duhamel, qui avait fondé et qui dirigeait, rue de Vaugirard, une école préparatoire à l'École Polytechnique. L'enfant errait en toute liberté par la vaste maison, entrant dans toutes les classes selon sa fantaisie et recueillant ce qu'il pouvait de la parole des professeurs.

Vous ignorez, avez-vous dit, ce qu'il y a de vrai dans la tradition qui veut que Joseph Bertrand ait passé, à onze ans, les examens de l'École Polytechnique. Je puis éclairer ce menu point d'histoire. On lit dans une note qu'il avait lui-même rédigée pour Pasteur, chargé de le recevoir à l'Académie française: «En 1833, mon oncle m'envoya au collège Saint-Louis, suivre la classe de M. Delisle... La même année, il demanda pour moi l'autorisation de suivre les cours de l'École Polytechnique. Le directeur des études, Dulong, exigea que je subisse un examen; M. Lefébure de Fourcy, après m'avoir interrogé pendant une heure, déclara qu'il m'aurait classé deuxième de sa liste. C'était au mois d'août 1833. C'était au mois d'août 1833. J'avais alors onze ans et cinq mois.»

Cette précocité, dont Bertrand fut un éclatant exemple, on sait qu'elle se rencontre quelquefois dans la mathématique et dans la musique; jamais, du moins au même degré, dans la littérature et dans l'art. C'est sans doute que l'imagination des rapports des nombres et de leurs fonctions peut se passer de toute expérience de la vie, de toute observation de la réalité, de toute connaissance des hommes, de toute philosophie, et que tel n'est point le cas de l'imagination littéraire ou plastique. Seules, les inventions mathématiques sont de pures constructions dans l'idéal, dans le possible; elles sont identiques dans les cerveaux pensants et calculants de toutes les planètes, si toutes les planètes sont habitées. Ne tenant à rien de proprement terrestre, elles sont, pour ainsi dire, innocentes; et c'est pourquoi le génie des mathématiques peut résider sous un front d'enfant. Mais des enfants comme Blaise Pascal et Joseph Bertrand n'en sont pas moins extraordinaires et vénérables par la puissance et la rareté du don qui leur fut infus avec la vie.

Votre prédécesseur, Monsieur, semble avoir porté partout cette indépendance d'un esprit qui fut au-dessus des leçons, qui s'était formé presque sans elles. Nous en pouvons juger: car, heureusement pour nous, il ne se confina point dans la science où il excellait. Il était, comme vous-même, de la lignée de ces savants de France qui furent aussi de grands ou de remarquables écrivains. Il communiquait avec nous, il nous appartenait par ses études sur Pascal, sur d'Alembert, et par ses notices et discours académiques. Il n'avait aucun respect préventif, et il ne lui déplaisait même pas, lorsque telle était sa pensée, d'aller contre l'opinion commune. Son livre sur Pascal n'est peut-être pas un des mieux ordonnés; mais c'est un des plus fins, des plus agréables, et, disons-le, des plus irrévérencieux qui soient. Il ne dissimule ni le fanatisme, d'ailleurs douloureux, de son héros, ni les faiblesses, dépourvues de sourire, de cette âme tragique. Et l'apologie qu'il fait des casuistes est exquise.

La critique de Joseph Bertrand est incisive, volontiers contredisante, extrêmement malicieuse, je n'ose dire taquine. Il y montre un esprit original et hardi, et qui se plaît aux saillies brusques plutôt qu'aux développements suivis et réguliers. On m'a assuré que c'était aussi sa marque dans ses travaux de mathématiques, que ce qui le distinguait, même là, c'était un génie curieux, alerte, soudain dans ses démarches, imprévu dans ses solutions, admirable par une subtilité intuitive et rapide.

Je me suis parfois demandé si, sous cette piquante humeur, qui lui était devenue coutumière, on n'aurait pas retrouvé, en creusant un peu, une plaie secrète: la douleur, stoïquement soufferte, mais, au fond, inconsolable, d'avoir perdu, dans le désastre de 1871, ses notes et ses manuscrits de quinze années, c'est-à-dire,--qui sait?--ce qui eut fait le meilleur de sa gloire scientifique. Le dommage était sans remède. Bertrand n'essaya même pas de le réparer. Quand il refit sa bibliothèque, il y mit plus de livres de littérature que de livres de science. Apparemment, sa cruelle aventure amena, chez lui, un détachement un peu amer, par où s'accrut encore sa liberté d'esprit...

L'homme était charmant,--oh! Sans nulle fadeur. Les traces d'un accident célèbre avaient achevé de lui faire un visage pittoresque, un visage de vieux savant de conte familier. Il était la joie de nos discussions par sa fantaisie brusque, et par ce qu'il y avait d'inattendu dans ses jugements, où la seule chose que nous puissions prévoir, c'était qu'il ne serait pas de notre avis. Inattendus aussi, les trésors de sa mémoire vaste et bigarrée. Sa conversation était pleine de surprises.

Dans sa vie familiale, inaugurée il y a cinquante-sept ans, sa bonhomie tendre et gaie répandait comme une cordiale poésie. C'était un père et un grand-père adorables. Tous ses amis citent des traits de sa bonté, de son désintéressement, de sa charité active et délicate. Quand il s'agira de son génie scientifique, il faudra bien que nous nous en remettions pieusement à ses confrères de l'Académie des sciences, à vous, Monsieur, tout le premier. Mais, quand nous parlerons du charme savoureux de son esprit et de la générosité de son coeur, nous n'aurons qu'à nous souvenir.

Vous lui succéderez dignement. Il est bon que les génies les plus divers collaborent au grand oeuvre. Si une faculté redoutable d'analyse, jointe à une imagination capricieuse, semble la marque de Joseph Bertrand, le caractère de votre critique est d'être surtout ordonnatrice et constructive. Vous avez beaucoup édifié, avec un énorme labeur, une foi patiente et qui s'est rarement permis le sourire.

Je n'entrerai pas dans le détail de votre biographie. Elle est harmonieuse et simple. Fils d'un médecin de grand mérite et d'esprit sérieux, vous avez été engagé de bonne heure dans les voies de la recherche scientifique, et vous vous y êtes enfoncé d'un pas puissant et ininterrompu. Votre _cursus honorum_ est un des plus beaux et des plus riches que l'on connaisse. Vous êtes professeur au Collège de France depuis quarante ans, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de médecine, membre des principales Académies ou Sociétés scientifiques étrangères, sénateur inamovible, et j'en passe. Vous avez été deux fois ministre, et vous avez contribué plus que personne à la réorganisation de l'enseignement supérieur.

Mais l'essentiel, ce dont les ignorants même sont informés, ce que l'avenir retiendra, c'est que vous avez été le rénovateur de la chimie.

Il n'est pas un chapitre de cette science que vous n'ayez abordé dans les six cents mémoires que vous avez publiés au cours d'un demi-siècle. Mais on peut dire que vous vous êtes surtout attaché à deux conceptions générales par où vous l'avez radicalement transformée: c'est la synthèse organique et c'est la thermochimie.

Le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait remarqué un contraste essentiel entre les composés minéraux qui se rencontrent dans les corps bruts, et les composés organiques qui se rencontrent dans les corps vivants, plantes ou animaux. Tandis que les premiers résultent des combinaisons simples et assez peu nombreuses de plus de quatre-vingts éléments irréductibles, les seconds sont formés par les combinaisons complexes de quatre éléments, sans plus.

Qu'il s'agisse des os, du sang ou des muscles d'un animal, ou bien de l'écorce d'un arbre, de la sève d'une plante, du tissu d'une feuille, on retrouve toujours ces quatre éléments, à savoir: le carbone, qui, à l'état isolé, forme le combustible dont nous nous chauffons, et l'hydrogène, l'oxygène et l'azote, c'est-à-dire trois gaz sans couleur, sans odeur, sans saveur, et qui échappent pour ainsi dire à nos sens.

C'est uniquement de ces quatre éléments que sont faites les merveilles innombrables de la nature animée. Quelque étrange que cela paraisse, c'est de ces quatre éléments que sont formés tous les corps organiques, l'essence odorante qui gonfle les pétales d'une rose, la pulpe savoureuse des fruits, la poussière colorée des ailes d'un papillon, ou, pour parler comme François Villon, ce corps féminin «qui tant est tendre, poly, souëf, si prétieulx». Seule la secrète architecture de ces édifices d'atomes varie. Le poète soupire:

Il existe un bleu dont je meurs, Parce qu'il est dans des prunelles.

Le chimiste répond: carbone, hydrogène, oxygène, azote.

Il fallut à Lavoisier une singulière audace pour proposer un système qui heurtait si violemment les impressions, les images involontaires que nous recevons de tout l'ensemble des apparences sensibles, et qui, pour ainsi parler, perçait et dégonflait les prestiges de l'universelle illusion. Audace féconde! Car c'est sur cette conception que repose toute la chimie moderne.

La méthode qu'il employa dans ses recherches fut toujours la même: l'analyse. En décomposant les corps que lui offrait la nature, il les résolvait en leurs éléments.--Est-il possible de suivre une méthode inverse? Peut-on, en partant de ces éléments,--carbone, oxygène, hydrogène, azote,--reconstituer par synthèse ces édifices moléculaires si délicats, si mystérieusement complexes, qui sont les composés organiques?

Lavoisier ne le crut pas, n'osa pas le croire. «La chimie, dit-il, marche vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et resubdivisant encore... La chimie est la science de l'analyse.»

Cette affirmation fut acceptée sans contrôle par ses successeurs immédiats. «Dans la nature vivante, écrivait Berzélius, le grand maître de la chimie dans le second quart du dix-neuvième siècle, les éléments paraissent obéir à des lois autres que dans la nature inorganique. Si l'on parvenait à trouver la cause de ces différences, on aurait la clef de la chimie organique; mais cette clef est tellement cachée, que nous n'avons aucun espoir de la découvrir, du moins quant à présent.»

Considérant la mobilité et l'instabilité des composés organiques, les chimistes pensaient que leur formation dépend de l'action de la «force vitale» en lutte perpétuelle avec les forces moléculaires. «Le chimiste fait tout l'opposé de la nature vivante, écrivait un chercheur pourtant original, Gerhardt; il brûle, détruit, opère par analyse; la force vitale seule opère par synthèse; elle reconstruit l'édifice abattu par les forces chimiques.»

Mais vous êtes venu, Monsieur. Vous avez eu la tranquille hardiesse de ne pas croire vos aînés sur parole; vous avez tenté ce qu'ils déclaraient chimérique; vous avez dissipé au feu de vos cornues le vain fantôme mythologique de la force vitale; vous avez su combiner les éléments des matières animales et végétales par le seul jeu des forces physiques déjà connues; vous avez trouvé la clef que déclarait introuvable le bon Berzélius.

Le premier pas était le plus difficile. Comment combiner l'inerte carbone avec le plus léger des gaz, l'hydrogène? Cette union directe si longtemps regardée comme impossible, vous l'avez réalisée en 1862, par le sortilège de l'arc électrique. L'acétylène, terme initial de l'innombrable série des carbures d'hydrogène, était constitué synthétiquement. Condensé sous l'influence de la chaleur, il fournit la benzine; additionné d'hydrogène, il donna l'éthylène, dont l'union avec l'eau fournit l'alcool.

En prenant à leur tour, pour point de départ, ces premiers composés, vous avez obtenu, au moyen des mêmes méthodes, par des réactions de plus en plus faciles et de plus en plus variées, la multitude des composés organiques. «La synthèse, avez-vous écrit, étend ses conquêtes depuis les éléments jusqu'aux substances les plus compliquées, sans qu'on puisse assigner de limites à ses progrès.»

Vous avez reproduit successivement les acides des fruits, les parfums, les corps gras, les composés actifs de la pharmacie, les matières colorantes. L'industrie vous doit l'élaboration méthodique des couleurs d'aniline, dont l'éclat l'emporte sur celui des matières colorantes naturelles. Et la médecine vous doit la plupart des remèdes nouveaux, des remèdes à la mode. Vous pouviez, si vous l'aviez voulu, entasser légitimement des richesses démesurées. Mais, au cours de votre longue carrière scientifique, vous n'avez jamais pris un seul brevet. Vous avez toujours abandonné à la communauté le bénéfice de vos découvertes. L'homme de science, eût dit Renan, est un _ebionim_. Il fait de la vérité sa principale richesse. Cet ascète des temps modernes dédaigne de prélever sa dîme sur les largesses que son génie fait aux hommes. Même, il laisse aux habiles selon le monde les millions dont ils lui sont redevables, comme un présent de nul prix.

La seconde conception géniale à laquelle votre nom restera attaché, c'est la thermo-chimie.

Vous aviez renversé la distinction chimique établie entre les corps bruts et les corps vivants; vous aviez démontré que les forces chimiques qui régissent la matière organique sont, réellement et sans réserve, les mêmes que celles qui régissent la matière minérale. Mais ces forces elles-mêmes, comment en mesurer l'action? Comment calculer et prévoir les résultats de leurs conflits? Pourquoi certains éléments s'unissent-ils? Pourquoi certains autres demeurent-ils séparés? Problème ardu, qui préoccupait déjà les anciens alchimistes et qui les amena à supposer l'existence d'affinités électives entre les corps. Mais ces affinités que Goethe, dans un chapitre d'un de ses romans, assimile aux passions humaines, haine ou amour, demeuraient mystérieuses et inexplicables.

C'est vous, Monsieur, qui en avez donné pour la première fois une définition précise. Vous avez montré que l'on peut prendre pour mesure de l'affinité la quantité de chaleur développée dans la combinaison chimique, et que, dans toute réaction, le système de corps qui tend à se former est celui qui dégage le plus de chaleur.

Une des plus merveilleuses conséquences de cette découverte fut de transformer l'étude empirique des matières explosives en une science rigoureuse, fondée sur le calcul exact de leur énergie.

La poudre noire traditionnelle, peu à peu perfectionnée depuis le seizième siècle, était seule employée pour les fusils et les canons, quand, il y a trente ans, vous déclarâtes hardiment que la théorie permettait de fabriquer des matières explosives d'une force double: assertion qui fut alors contestée avec une extrême vivacité. Mais, depuis, les travaux poursuivis sous votre direction à la Commission des substances explosives, que vous présidez depuis 1873, ont complètement vérifié vos prévisions. Par vous, la fabrication des poudres sans fumée a renouvelé sous nos yeux l'artillerie et l'art même de la guerre.

Mais je n'ai pas, Monsieur, la prétention de vous apprendre ce que vous avez fait. J'ai voulu seulement le rappeler en quelques mots à vos nouveaux confrères.

Entre tous les hommes occupés de science, le chimiste est celui qui répond le mieux à l'idée que, dès les premiers âges, le peuple s'est faite du savant, de l'homme qui agit sur la nature et qui en connaît les secrets. Le savant, pour la foule, ce n'est pas le mathématicien, le naturaliste, l'historien, le philologue: c'est, essentiellement, l'alchimiste, le sorcier, le docteur Faust, celui qui sait les vertus des corps et leurs influences réciproques, qui sait même en faire de nouveaux, faire de l'or, faire de la vie, changer la figure des choses, créer après Dieu.

Vous n'avez pas pétri ni animé l'_homunculus_ de Faust. Même, il faut bien l'avouer, vous n'avez pas encore fait un brin d'herbe. Mais vous pouvez reproduire la substance dont l'herbe est faite. Votre chimie rationnelle a égalé sur quelques points les miracles rêvés par la chimérique alchimie. Autant que cela est actuellement permis à la faiblesse humaine, vous avez su les secrets, et vous avez agi sur la nature.

Vous avez su les secrets. Vous avez connu l'unité de la matière; vous avez pénétré jusqu'à l'atome irréductible. Vous avez vu que les différences des corps ne sont que les différences de position des molécules primitives; que tout se ramène à la mécanique; qu'à chaque instant de la durée, le total des forces est le même dans l'univers sous la diversité des manifestations, et que, par exemple, le mouvement n'est que de la chaleur transformée, et inversement.

Vous avez agi sur la nature. Vous avez refait par la synthèse ce que l'analyse avait défait, et vous avez vérifié par là l'exactitude de l'analyse elle-même. Non seulement vous avez reproduit les substances naturelles, mais vous en avez produit une infinité d'autres, qui, sans vous, n'auraient pas existé. Outre les quinze ou vingt corps gras fournis par la nature, vous pourrez,--quand vous en aurez le loisir,--en fabriquer quelque deux cents millions, que vous obtiendrez par des méthodes prévues, et dont vous aurez annoncé d'avance les principales propriétés. Vous avez pu dire, en toute vérité, que «le domaine où la synthèse chimique exerce sa puissance créatrice est en quelque sorte plus grand que celui de la nature actuellement réalisée».

A votre tour, après Lavoisier, vous êtes le roi de la chimie. Vous êtes, par vos corps organiques artificiellement produits, le bienfaiteur de l'industrie nationale, et, par les explosifs dont vous l'avez armée, le bienfaiteur de la patrie,--de cette patrie que vous aimez et pour elle-même et pour l'amour de l'humanité, dont elle fut la grande servante. Avec Pasteur, vous aurez été peut-être l'homme du dix-neuvième siècle le plus utile aux hommes. Et, comme lui, vous avez fait une oeuvre qui, si grande qu'elle soit déjà, n'est qu'un commencement; vous avez fondé une méthode dont les applications peuvent être infinies. Ne disiez-vous pas, dans une heure souriante, que le problème des aliments (et par suite la question sociale) est un problème chimique; qu'un jour viendra où on les fabriquera de toutes pièces avec le carbone emprunté à l'acide carbonique, avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de l'atmosphère, et que, ce jour-là, chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit flacon d'épices aromatiques, accomodés à son goût personnel?--Si ce rêve d'une humanité heureuse et idyllisée par la science se réalise jamais, on pourra dire, Monsieur, que cet invraisemblable poème terrestre sera sorti du laboratoire où vous peinez allègrement depuis cinquante années, et où vous triturez dans vos cornues la joie et la délivrance du monde futur.

Le respect public vous environne. Au point où vous êtes parvenu, vous n'appartenez plus à telle fraction politique du pays, mais à la nation. Un grand apaisement doit se faire en vous, d'autant plus aisé que vous avez la joie de vous sentir revivre dans le groupe, si éclatant d'intelligence, de vos quatre fils, et qu'ainsi vous êtes assuré de plus d'une façon de durer dans un long avenir et de léguer à la mémoire des hommes quelque chose de vous.

Évidemment, Monsieur, vous êtes un de ceux auxquels songeait Ernest Renan lorsqu'il concevait la planète gouvernée quelque jour par une assemblée de savants qui auraient à la fois la raison et la force. La direction que vous imprimeriez à l'humanité n'aurait rien d'hésitant. Mais l'aristocratie que prévoyait Renan régnerait par la terreur. Je crois que, à ce point de son rêve, vous eussiez abandonné votre ami.

Vous avez beaucoup écrit sur les rapports de la philosophie et de la science. Votre rationalisme est sans tache. Vous êtes un des plus authentiques continuateurs des philosophes de l'_Encyclopédie_. Vous avez leur optimisme, leurs sentiments à l'égard des religions, leur confiance exclusive dans la raison, leur foi imperturbable au progrès de l'humanité.