Scènes de la vie sauvage au Mexique

Part 25

Chapter 251,558 wordsPublic domain

Le lendemain de bonne heure, M. D... frappait à ma porte, accompagné d’un des hommes de la bande du proscrit, le _Zurdo_, qui venait, de la part de son chef, chercher la rançon convenue: le chef avait tenu sa parole, et me rappelait la mienne. La longue barbe, les habits souillés, la figure amaigrie de mon malheureux compatriote, ne me faisaient que trop deviner les mauvais traitements qu’il avait eu à subir. Le _Zurdo_ nous quitta en nous promettant, foi de salteador, que l’homme dont la dénonciation avait valu à M. D... ce fâcheux démêlé avec la justice serait exemplairement puni. Cette assurance nous consola médiocrement. L’essentiel était maintenant de partir sans encombre; il fallait attendre la nuit. La journée s’écoula sans qu’aucun homme de loi se fût présenté à notre domicile. La nuit venue, nous en laissâmes encore passer les premières heures, afin d’attendre le moment où les clartés douteuses de l’aube nous permettraient de faire route sans craindre de nous égarer. Enfin le ciel s’éclaira un peu; nous sellâmes silencieusement nos chevaux, et nous quittâmes sans regret une ville qui ne nous laissait à tous deux que de tristes souvenirs.

Nous ne respirâmes à l’aise que quand nous fûmes à une lieue de San-Juan, galopant à toute bride sous les frais ombrages d’une avenue d’arbres du Pérou. Nous ne nous doutions guère que le petit drame où nous avions été involontairement acteurs allait dérouler devant nous sa dernière scène. Une voix lamentable qui traversa tout à coup le silence de la nuit nous enleva fort désagréablement à la demi-sécurité que quelques instants de course rapide nous avaient rendue.--Au galop! dis-je à M. D... Nous avons été vus, et un moment d’hésitation nous perdrait.

Nous pressâmes nos chevaux déjà haletants; mais ceux-ci se cabrèrent et, malgré nos coups d’éperons, refusèrent d’avancer. Ils semblaient reculer devant quelque objet effrayant. Alors, en interrogeant du regard les profondeurs des allées latérales, nous aperçûmes, à quelques pas devant nous, six hommes immobiles chacun devant autant de troncs d’arbre. Ce pouvait être une nouvelle troupe de _salteadores_ qui nous attendaient au passage pour nous dévaliser; mais les lamentations de ces hommes, que nous entendîmes bientôt plus distinctement, vinrent nous rassurer.

--Pour l’amour de Dieu! disait l’un, me laisserez-vous sans me secourir?

--Au nom de la sainte Vierge! disait l’autre, seigneurs cavaliers, venez-nous en aide!

Nous vîmes alors que tous ces malheureux, que nous avions pris pour des voleurs, étaient eux-mêmes étroitement attachés aux arbres, et qu’ils imploraient notre assistance. C’étaient sans doute de petits marchands que les _rateros_ avaient dépouillés au sortir de San-Juan. Nous nous consultâmes sur ce que nous devions faire en leur faveur. Je proposai de les délivrer. Mon compagnon me rappela la mésaventure de don Quichotte poursuivi à coups de pierres par les galériens dont il avait brisé les chaînes. J’allais me rendre à ses avis, quand des cris perçants attirèrent mon attention sur un individu qui paraissait le plus maltraité de la bande. Je ne pus résister à un mouvement de compassion, et, mettant pied à terre, j’eus bientôt coupé les liens qui garrottaient ce malheureux. Sans prendre le temps de me remercier, celui-ci gagna le sommet du talus qui bordait la route, et alors seulement tourna vers moi une figure vraiment patibulaire.

--Ah! seigneur cavalier, me dit ce drôle, vous m’avez rendu un bien grand service en me donnant la préférence sur mes compagnons d’infortune! Les gens que vous voyez sont d’honnêtes marchands que nous avions cru prudent, mes amis et moi, de garrotter après les avoir dévalisés. Seulement mes amis, pour me jouer un mauvais tour, ont trouvé plaisant de m’attacher avec eux. Adieu; puisse le ciel vous récompenser de votre perspicacité! Et vous, seigneur cavalier, ajouta-t-il en se tournant vers M. D..., rappelez-vous le sort qui attend les négociants en détail à la foire de San-Juan.

Un instant après, le _Santucho_, car c’était lui que, dans un bel élan de charité chrétienne, j’avais délivré, disparaissait derrière les broussailles. Nous échangeâmes, M. D... et moi, un regard de suprême désappointement.

--Partons, me dit M. D... après un moment de silence, et laissons ces braves gens s’en tirer comme ils pourront. Aussi bien vous avez aujourd’hui la main trop malheureuse.

Une double détonation qui me fit tressaillir m’empêcha de répondre à ce reproche, que j’avais, il faut le dire, un peu mérité. Deux hommes débouchèrent presque en même temps sur la route et se croisèrent avec nous. L’un d’eux soufflait tranquillement dans le bassinet de sa carabine; l’autre accrochait la sienne au porte-mousqueton de sa selle. Je les reconnus tous les deux pour appartenir à la _cuadrilla_ de mon ami le salteador.

--_Valga me Dios_! me dit l’un de ces hommes en passant près de moi; qui diable aurait pu penser que vous iriez choisir, parmi tant d’honnêtes gens, le Santucho pour le délivrer? Nous l’avions attaché là en attendant l’heure de tirer sur lui, comme l’avait ordonné notre chef. Il a fallu devancer l’heure prescrite pour réparer vos maladresses. Adieu, seigneurs cavaliers; que la leçon vous profite!

Derrière les bandits qui s’éloignaient arrivait un cavalier qui nous eut bientôt rejoints. Le costume du nouveau venu était aussi riche qu’élégant. Un chapeau à larges bords avec son enveloppe de toile cirée, une _toquilla_ en perles de Venise, un dolman de drap, dont on voyait les manches richement brodées de soie sortir des plis de la _manga_ violette rehaussée d’ornements de jais; de larges pantalons flottant sur les étriers, composaient ce pittoresque costume, vraie tenue de salteador en campagne. Un cheval digne d’un pacha, l’œil étincelant, les naseaux dilatés, le col arqué, la queue ornée de larges rubans rouges, faisait vibrer, à chacun de ses mouvements, une longue et flexible lame de Tolède, dont le fourreau, délicatement ciselé, battait ses flancs. Une courte carabine se balançait du côté opposé de la selle. Les bandits n’avaient pas attendu que le cavalier laissât tomber les plis de la _manga_ qui cachait en partie sa figure, pour se découvrir et saluer leur chef. Ils lui rendirent compte de ce qui s’était passé en pur castillan, car l’argot des truands espagnols est inconnu au Mexique.

--C’est bon, dit froidement le salteador; allez chercher le corps où vous l’avez laissé.

Un des bandits s’éloigna, et revint, quelques minutes après, traînant au bout de son lazo le cadavre du Santucho. Quoique frappé de deux coups de feu, le malheureux respirait encore.

--Fouillez-le, dit le chef.

Un des deux hommes descendit de cheval; le Santucho sembla faire un mouvement pour se défendre, mais ce mouvement fut presque imperceptible. Des poignées de piastres, de réaux, de menue monnaie, furent retirées de ses poches: c’était le fruit de ses vols de la nuit, qui lui coûtaient si cher. L’homme qui l’avait fouillé interrogeait son chef du regard. Sur un signe il alla détacher les malheureux captifs que la terreur semblait paralyser. Sur un autre geste, le bandit éparpilla devant eux les piastres trouvées dans les poches de son camarade. En voyant les marchands se précipiter sur l’argent qui leur était ainsi rendu, le Santucho fit un mouvement convulsif, puis resta immobile. Cette fois il était mort: le désespoir de se voir dépouillé l’avait achevé.

--Chargez ce corps sur vos épaules, dit impérieusement le chef aux marchands, qui cherchaient encore dans le sable ensanglanté les dernières pièces de monnaie, et remettez-le à l’alcade de ma part. Il l’avait voulu vivant, je le lui envoie mort; il comparera sa justice à la mienne.

Les marchands obéirent, et, tandis que le funèbre cortége s’éloignait lentement, le salteador me dit avec un sourire presque hautain:

--J’avais juré de punir ce misérable, comme de faire trembler les juges de ce pays damné, où l’on trafique de la justice: vous voyez que mes deux serments ont été tenus. J’en ai fait un troisième que vous connaissez, seigneur cavalier, ajouta-t-il en saluant M. D...; je vous souhaite d’observer aussi fidèlement votre parole que je saurai tenir la mienne.

A ces mots, le proscrit s’éloigna, et bientôt la vitesse de son cheval l’eut dérobé à notre vue.

* * * * *

Huit jours après ce départ précipité, nous vîmes briller au soleil les neiges éternelles des deux volcans qui dominent Mexico, et peu s’en fallut que les amis qui venaient au-devant de moi ne crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé, qui se présentait devant eux. J’avais quitté Mexico depuis quatorze mois, pendant lesquels j’avais fait à cheval, dans l’intérieur de la république, plus de quatorze cents lieues: c’est la distance à peu près du Havre à New-York. Rentré dans la vie civilisée, je dépouillai mon accoutrement de voyageur, dont je ne gardai que les longs éperons que j’avais si longtemps chaussés, et le sarape qui m’avait abrité de la rosée de tant de nuits froides, comme du soleil de tant de jours brûlants. Deux mois s’étaient passés; mon imagination ne me présentait plus que comme un rêve mes pérégrinations aventureuses dans les déserts de la Sonora, quand un dernier incident vint en réveiller pour moi le souvenir. Un inconnu apporta à M. D... un _indulto_ parfaitement en règle, et il accepta à une courte échéance une traite de sept cents piastres à l’ordre d’une des premières maisons de Mexico. Le salteador avait tenu sa troisième promesse aussi religieusement que les deux autres.

FIN.

TABLE

Pages Le Pêcheur de perles. 1 Une Guerre en Sonora. 41 Cayetano le contrebandier. 89 Les Gambusinos. 137 Le Dompteur de chevaux. 194 Bermudes-el-Matasiete. 239 Le Salteador. 289

Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, 6, rue des Poitevins.