Scènes de la vie sauvage au Mexique
Part 17
J’ai dit que c’était au moment de _briser_ le cheval que le danger commençait pour le vaquero. Voici comment il est d’usage de procéder: quand le poulain a été terrassé et marqué, selon la force de résistance qu’il oppose, on le maintient par terre ou on le laisse se relever sur ses jambes. Un bandeau de cuir est jeté sur ses yeux. L’animal, privé de lumière, se laisse presque toujours assez docilement seller et sangler. Une corde de crin est nouée au-dessus des naseaux de manière à former à la fois une espèce de caveçon qu’on appelle _bozal_, et une bride qui sert à diriger le cheval. Le vaquero, après s’être assuré que la selle ne tournera pas, chausse ses longs éperons, et, selon la position du cheval, se laisse enlever par lui, ou saute brusquement en selle et lève le bandeau de cuir. Le cheval hésite un instant; mais bientôt la vue des savanes qu’il a l’habitude de parcourir en liberté, l’odeur des forêts natales, le poids qui l’opprime pour la première fois, lui arrachent un hennissement de fureur; son hésitation a cessé. Il essaye d’abord de secouer la selle, mais la sangle creuse dans son ventre un large et profond sillon. Il cherche à mordre les jambes du cavalier, mais le bozal qui comprime ses naseaux est rudement tiré en sens inverse. Il tente de se dérober en traçant des courbes immenses, en lançant des ruades désespérées; il se dresse presque droit sur ses jambes de derrière pour jeter bas son cavalier par un bond furieux en avant. Efforts inutiles! jusqu’alors inébranlable sur sa selle, l’homme est resté passif: il attaque à son tour. Deux coups d’éperons lancés par lui jusque sous les aines arrachent au cheval un cri rauque de surprise et de douleur. Ivre d’impuissante colère, d’orgueil froissé, l’animal furieux se ramasse sur ses jarrets nerveux, qui se détendent comme un double ressort d’acier: il franchit d’un bond une prodigieuse distance, et s’arrête subitement; mais le vaquero a jeté instinctivement son corps en arrière, et son buste se maintient dans un merveilleux équilibre. Ses éperons retentissent de nouveau sur les flancs du cheval, qui repart sans s’arrêter, parce que les molettes labourent ses flancs, et que la _cuarta_ meurtrit sa croupe. Enfin, après cette nouvelle course, les naseaux de l’animal, comprimés par le caveçon, ne laissent plus échapper qu’une respiration sifflante, ses flancs fument et saignent. Lorsqu’il a cherché inutilement, dans l’excès de sa terreur et de sa rage, à se briser lui-même pour briser son cavalier contre un tronc d’arbre, le cheval se reconnaît vaincu, il obéit à l’impulsion du corps, à l’éperon, à la voix; en un mot, il est dompté. Quant au vaquero, il reprend haleine, allume un cigare, et remet de nouveau sa selle, encore humide, sur le dos d’un autre animal.
--Avez-vous beaucoup d’hommes de cette trempe dans votre pays? me demanda don Ramon en me montrant une demi-douzaine de ces vaqueros, qui, dans l’intervalle d’une lutte à l’autre, essuyaient leurs fronts ruisselants. J’évitai de répondre à cette question: la comparaison des écuyers de nos cirques avec ces hardis dompteurs de chevaux était trop humiliante pour mon amour-propre d’Européen. Je demandai à don Ramon si parfois on n’avait pas de malheurs à déplorer dans ces luttes équestres.
--Oui, oui, cela se voit de temps à autre, me répondit-il d’un air presque satisfait; tenez, il y a l’_Endemoniado_, que mes drôles se sont bien gardés d’amener à l’_herradero_.
Les vaqueros se récrièrent d’un commun accord, et l’un d’eux s’excusa en affirmant que personne ne l’avait aperçu.
--Qu’est-ce que l’_Endemoniado_? demandai-je à don Ramon. Je me rappelais avoir entendu Cayetano prononcer ce nom la nuit précédente.
--C’est un cheval qui n’a été monté que deux fois, et que mes vaqueros ne se soucient pas de monter une troisième.
--Pourquoi cela?
--Le premier qui l’a monté a été mis en pièces; le second a eu la tête brisée contre cet arbre ébranché que vous voyez là-bas.
--Et vous n’avez pas fait tuer un si dangereux animal?
--Oh! comme ce sont _mes_ vaqueros et _mes_ chevaux, ces affaires se passent en famille; chevaux et vaqueros ont parfaitement de droit le s’entre-tuer sans que j’aie rien à voir là dedans.
Un rire d’approbation grossière accueillit cette singulière profession d’impartialité, que ces hommes, qui faisaient si bon marché de leur vie, trouvèrent très facétieuse. Mais cette gaieté fut de courte durée. A la vue d’un homme qui arrivait inopinément, traînant un cheval avec mille efforts, une stupéfaction profonde remplaça sur ces rudes figures le sourire qu’avait provoqué la déclaration du maître. L’homme était Cayetano, le cheval l’_Endemoniado_. Un air de satisfaction féroce enlaidissait encore le visage amaigri de l’ancien contrebandier, qui apparaissait comme un fantôme sinistre au milieu de ceux dont il était venu depuis peu partager les travaux sous un nom d’emprunt. Instinctivement je me mis à l’écart pour ne pas me laisser apercevoir par Cayetano, sans cependant le perdre de vue. Un nœud coulant qu’il était parvenu à serrer à l’extrémité de la lèvre supérieure du cheval contraignait, par une étreinte douloureuse, l’_Endemoniado_ à l’obéissance. Cette lèvre gonflée témoignait de la résistance du quadrupède, qui justifiait parfaitement son nom. C’était un alezan brûlé, à balzanes blanches, _buvant dans le blanc_, comme on dit en termes de manége: signe infaillible d’un caractère vicieux. Son œil, à moitié voilé par une houppe de crins qui tombait sur son front, brillait d’un morne éclat. Ses oreilles étaient pointées en avant; sa longue crinière flottait en désordre, et ses sabots durs et pointus rendaient un son métallique contre les cailloux chaque fois qu’il s’élançait sur Cayetano, qui, d’un coup retentissant de sa cravache plombée, le repoussait en arrière. En un met, l’aspect du cheval était plus effrayant encore que celui de son redoutable guide.
--Vos vaqueros vont me savoir gré de leur amener ce bel animal, n’est-il pas vrai? dit Cayetano en s’adressant à don Ramon, tandis qu’un sourire brutal crispait sa figure; d’autant plus que ce n’est pas sans peines; car voilà deux jours que je le poursuis.
--En effet, dit don Ramon, j’étais étonné de ne pas te voir ici. Allons, mes enfants, qui de vous va monter l’_Endemoniado_? Pour l’honneur de l’hacienda, ce cheval ne doit pas aller se vanter à ses camarades de vous avoir fait peur à tous.
Personne ne répondit à ce défi, car personne n’osait tenter l’impossible. Pendant que l’hacendero jetait autour de lui des regards mécontents, Cayetano semblait chercher des yeux quelqu’un qu’il n’apercevait pas; tout à coup, à la vue de Benito, qui, malgré lui ramené vers l’estrade, s’enivrait d’une contemplation muette:
--Seigneur don Ramon, s’écria-t-il, voici quelqu’un qui ne se refusera pas à monter l’Endemoniado en présence de vos seigneuries.
Et il lança sur le jeune homme un regard farouche que celui-ci lui rendit aussitôt.
--Si vous pensez, dit Benito en s’avançant vers don Ramon, que je doive me faire tuer pour soutenir l’honneur de l’hacienda, je suis prêt, seigneur don Ramon, à exécuter ce que vous m’ordonnerez.
Comme le gladiateur prêt à mourir en saluant César, Benito s’inclina gracieusement devant l’hacendero. Celui-ci sembla hésiter en rencontrant le regard suppliant de sa fille.
--Je n’ai pas le droit, s’écria-t-il, de t’ordonner de te faire tuer pour moi; mais, si tu veux tenter l’aventure, je t’en accorde pleine et entière permission.
--C’est bien, reprit Benito, je monterai l’Endemoniado.
--Si cependant vous avez peur, dit Cayetano en ricanant d’un air de mépris, je le monterai pour vous.
--Chacun son rôle, reprit Benito. Vous devez, ainsi qu’il a été convenu hier, donner au taureau que nous prête don Ramon le premier coup de _garrocha_[41].
[41] Lance armée d’un fer très-court, entouré à sa naissance d’un bourrelet qui l’empêche de blesser mortellement le taureau.
--Et aussi le dernier coup d’épée, si on l’exige, répondit Cayetano avec un rire bruyant.
--Non pas, s’il vous plaît! s’écria le propriétaire; je vous prête un taureau pour vous amuser, mais non pas pour le tuer.
On s’occupa de seller l’Endemoniado, tâche qui n’était pas facile, car, pour le seller, il fallait le maintenir sur ses jambes, et, comme s’il eût deviné le projet des vaqueros, il commença de lancer des ruades furieuses. Un lazo fut passé sous le paturon de la jambe gauche de derrière et serré fortement sur le poitrail du cheval, de manière à coller la cuisse contre le ventre. La jambe droite de devant fut repliée sur elle-même par un moyen semblable, et, ainsi maintenu en équilibre, l’Endemoniado fut condamné à l’immobilité. Benito saisit sa lourde selle par le pommeau et la jeta sur le dos du cheval, qui frémit et trembla quand ses reins en ressentirent le poids, et quand les larges étriers de bois rebondirent sur ses flancs. La sangle fut ensuite serrée violemment sous le ventre, puis le vaquero s’assit sur le sable pour attacher à ses pieds les courroies de ses éperons. En ce moment, je jetai les yeux sur l’estrade. Maria-Antonia était immobile; mais ses grands yeux noirs, démesurément ouverts, étincelaient sur sa figure pâlie, et l’agitation de son sein trahissait son angoisse. Don Ramon lui-même semblait effrayé, et j’espérai un instant qu’il allait retirer la permission qui exposait l’intrépide jeune homme à une mort presque certaine; mais il n’en fut rien. Quand Benito eut achevé de chausser ses éperons, les liens qui retenaient les jambes du cheval furent relâchés, et le bandeau de cuir attaché sur ses yeux. Cependant, quoique maintenu par la corde qui tordait sa lèvre, les écarts furieux de l’Endemoniado ne permettaient pas encore de le monter. On fut obligé de le faire agenouiller, et deux vaqueros, mordant chacun une de ses oreilles, le maintinrent ainsi un instant. Benito s’élança sur le dos du cheval.
--Lâchez-le! s’écria-t-il d’une voix ferme.
Les deux vaqueros se rejetèrent vivement en arrière, tandis que l’Endemoniado se relevait comme lancé par la détente d’un ressort caché. Grâce au bandeau de cuir qui l’aveuglait, il resta d’abord frissonnant sur ses jambes, les naseaux retroussés, le corps tremblant, Benito profita de ce court répit pour s’affermir sur sa selle, se pencha en avant, et leva le bandeau qui cachait les yeux de l’Endemoniado. Alors commença entre le cheval et l’homme une lutte vraiment admirable. Effrayé de revoir tout d’un coup la clarté du jour qui éblouissait ses yeux sanglants, secouant sa crinière emmêlée et que la rage hérissait, le fougueux animal fit entendre un hennissement terrible, et bondit successivement, en se tordant sur lui-même, vers les quatre points cardinaux, comme pour flairer le vent. Benito, sans paraître ébranlé de ces mouvements impétueux, se tenait encore sur la défensive, repoussant violemment du pied les dents aiguës qui cherchaient à déchirer ses jambes. Trompé dans son espoir, l’Endemoniado s’enleva brusquement sur ses jarrets. En vain les éperons, qui frappaient ses aines, lui arrachèrent un rugissement: le cheval, au lieu de retomber sur ses jambes, s’abattit violemment sur le dos. Tous les spectateurs poussèrent un cri; mais le pommeau seul de la selle avait heurté le sol avec un retentissement lugubre, en meurtrissant le garrot de l’animal; Benito, prévoyant le choc, avait rapidement sauté à terre. Bientôt, au milieu d’un nuage de poussière, les spectateurs émerveillés virent le dompteur de chevaux se remettre rapidement en selle, contre toutes les règles de l’équitation, du côté hors montoir, à l’instant où le cheval étonné se relevait en poussant de nouveaux hennissements. A son tour, le vaquero paraissait ivre de fureur: pour la première fois de sa vie, il avait vidé les arçons. Impatient de venger son affront, ses jambes ne cessèrent de serrer les flancs du cheval que pour tracer jusque sous son ventre les sillons sanglants de ses éperons; ses bras ne lâchèrent le caveçon de crin que pour faire pleuvoir, drus comme la grêle, les coups de la cravache plombée sur la peau meurtrie de l’Endemoniado. Cependant l’avantage n’était encore ni d’un côté ni de l’autre, et, après quelques minutes de cette lutte acharnée, les deux antagonistes restèrent un instant immobiles. Des applaudissements retentirent de toutes parts, et certes, pour mériter l’admiration de ces centaures, il fallait avoir accompli plus qu’il n’est donné à l’homme d’accomplir. Soit que le vaquero fût un de ceux que le danger ou les applaudissements enivrent, soit qu’il se crût capable de faire plus encore, il profita de cette trêve pour tirer un couteau effilé passé dans la jarretière de sa botte.
--Holà! s’écria don Ramon, spectateur moins impassible d’une lutte où il s’agissait, selon toute apparence, de la vie d’un cheval; le drôle va-t-il égorger l’Endemoniado?
Un éclair d’indignation jaillit des noires prunelles de Maria-Antonia à la supposition qu’un homme qu’elle avait distingué pût être un lâche; puis un superbe sourire d’orgueil vint éclairer ses traits à la vue de Benito, qui, dans un accès de témérité folle, enivré sans doute par la présence de l’objet aimé, coupait le caveçon du cheval, et se mettait ainsi sans bride, sans point d’appui, à la discrétion d’un animal indomptable. Débarrassé de l’étreinte du _bozal_ qui comprimait ses naseaux, l’Endemoniado aspira bruyamment l’air des forêts, fit onduler, en secouant la tête, les flots de sa crinière dorée, et s’élança dans la direction de l’arbre ébranché. Telle était l’impétuosité de son élan, qu’on ne pouvait douter qu’il n’allât se briser lui-même à l’obstacle placé sur son chemin. Rien ne semblait donc pouvoir arracher le cavalier au sort qui l’attendait. L’Endemoniado n’était plus qu’à quelques pas du tronc fatal, quand, par un mouvement aussi subit qu’imprévu, Benito tira son chapeau à larges ailes, et, au moment où un élan suprême allait achever la lutte, le chapeau, interposé brusquement entre l’arbre et le cheval, fit faire à celui-ci un bond de terreur en sens contraire. Nous eûmes alors l’étrange spectacle d’un cavalier sans bride guidant à son gré sa monture indomptée, qui s’élançait d’un côté ou de l’autre, selon que l’épouvantail voltigeait de l’œil droit à l’œil gauche. Ce fut ainsi que l’Endemoniado repassa en frémissant de rage devant l’estrade, où Maria-Antonia paya au vaquero d’un seul regard le prix de son heureuse témérité. L’orgueil du triomphe, qui faisait éclater l’énergique et mâle beauté du cavalier et resplendir son front, au-dessus duquel le vent secouait sa chevelure flottante, justifiait merveilleusement le choix de la jeune fille. Redonnant une nouvelle impulsion au cheval haletant et déconcerté par cette résistance inattendue, Benito le laissa s’élancer dans la direction de la forêt. Nous le suivîmes encore quelques instants, balancé comme un roseau par les sauts prodigieux de l’animal qui dévorait l’espace, et nous l’eûmes bientôt perdu de vue. Quelques cavaliers s’élancèrent après lui; mais telle était la vitesse de sa course, qu’ils revinrent promptement, renonçant à une poursuite inutile.
Je ne parlerai pas de tous les commentaires qui accompagnèrent la disparition de Benito. Les uns le regardaient comme perdu, malgré ce premier triomphe, car une des victimes de l’Endemoniado avait échappé aussi à l’arbre fatal, et ce n’était que bien loin de l’hacienda qu’on avait trouvé son cadavre, couvert de blessures et foulé aux pieds. Les autres auguraient mieux de l’habileté du jeune vaquero. L’arrivée de Martingale, qui tenait un faisceau de lances à la main, mit bientôt fin aux conjectures, en rappelant que le _mayordomo_ (majordome, c’était Cayetano qui était investi de cette dignité) devait commencer la course du taureau.
Les toriles étaient vides; un taureau seul y était resté; c’était celui que j’avais vu terrasser la veille. Cayetano, la figure encore agitée de passions jalouses, prit une des garrochas et entra seul dans l’arène. Le taureau fut détaché des liens qui le retenaient aux poteaux, et n’eut pas besoin d’être excité pour se ruer à la rencontre du toréador amateur. Cayetano fit quelques passes, en cavalier consommé, pour éviter ses premières atteintes, et attendit l’instant favorable pour piquer l’animal. L’occasion se présenta bientôt. Quand le taureau baissa la tête pour ramasser ses forces et s’élancer de nouveau sur son ennemi, la pointe de la garrocha s’enfonça à la jointure de l’épaule, et le bras vigoureux de Cayetano le contint en arrêt; mais, au moment où il jetait autour de lui un regard de triomphe, la garrocha se brisa dans sa main, et il ne put, dans le premier moment de surprise, éviter le choc du taureau. Cayetano porta vivement la main à sa cuisse, et quelques gouttes de sang vinrent rougir ses _calzoneras_ de toile blanche. Un juron arraché par l’humiliation plutôt que par la douleur s’échappa de sa bouche, puis il demanda une nouvelle garrocha, tandis qu’il gagnait l’extrémité opposée de la lice.
Quelques minutes se passèrent avant qu’il pût être obéi; enfin il vint de nouveau se mettre en face du taureau. Cependant une hésitation singulière se trahissait dans son maintien; je savais Cayetano trop brave pour attribuer son émotion à la crainte: je l’avais vu calme et froid dans des circonstances plus critiques. Bientôt à cette hésitation succéda un air d’abattement plus inexplicable encore, car son sang ne coulait pas. Enfin, au moment où il levait machinalement une seconde fois la garrocha à la hauteur du poitrail du taureau, son cheval effrayé se cabra, recula, et, sans chercher à s’y opposer, Cayetano se laissa, à la surprise générale, entraîner hors de l’arène. Des cris, des sifflets, des huées, accueillirent la fuite du toréador, qui, insensible à ces outrages, s’éloignait en chancelant sur sa selle comme un homme ivre, et la figure couverte d’une pâleur mortelle.
--Le chapelain! le chapelain! crièrent quelques voix d’un ton ironique, voilà un chrétien en danger de mort. Et les sifflets poursuivirent de nouveau le majordome, objet d’une haine unanime. Cependant le chapelain, qui avait pris au spectacle un vif intérêt, paraissait se soucier assez peu d’abandonner sa place sur l’estrade. Il hésitait à prendre au sérieux cet appel à ses fonctions; mais, sur un signe de don Ramon, il monta à cheval en maugréant, et suivit le fugitif.
Profitant du tumulte et de l’issue qu’on lui laissait ouverte, le taureau s’était élancé dans la direction de la forêt sans qu’on songeât à l’en empêcher. Ce dénoûment ne faisait que médiocrement le compte des vaqueros, qui fondaient sur la course du taureau l’espoir d’un amusement plus prolongé. A défaut de la course, ils se livrèrent à mille prouesses équestres qui m’eussent vivement intéressé, si ma pensée ne se fût reportée involontairement vers le héros de cette journée. En ce moment, Benito expiait peut-être un triomphe passager par une mort cruelle, loin de tout secours humain. Une angoisse bien autrement profonde était empreinte sur le visage de la fille de l’hacendero. En vain son père l’engageait à quitter l’estrade, puisque tout était fini: ses regards restaient fixés vers l’horizon, tandis que sa main froissait convulsivement les fleurs des sumacs. Le soleil montait lentement et commençait à embraser la campagne sans qu’aucun indice annonçât le retour de Benito, et cependant plus d’une heure s’était écoulée. Enfin un long soupir s’échappa des lèvres de la jeune fille, qui reprirent leur teinte rosée; une joie indicible rayonna sur sa figure, car un léger nuage de poussière surgissait à l’horizon, et son cœur lui disait que cette poussière était soulevée par celui qu’elle attendait. Le dompteur de chevaux arrivait en effet, rapide comme le nuage poussé par le vent. Les vaqueros suspendirent leurs jeux, et n’eurent que le temps de se former en une double haie pour recevoir leur camarade victorieux. Un coup d’œil suffit pour nous apprendre que l’indomptable Endemoniado était enfin dompté. A ses flancs haletants, à ses yeux éteints, à sa croupe ternie sous une couche de poussière collée par la sueur, il était facile de voir que le redoutable animal n’obéissait plus qu’à la vive terreur que lui inspirait son cavalier. Celui-ci, la figure enflammée et sillonnée çà et là de longues déchirures, la chevelure en désordre, les habits en lambeaux, portait tous les signes d’une victoire chèrement disputée. Au moment où les derniers bonds que ses éperons arrachèrent à l’Endemoniado le firent arriver sous l’estrade, Benito se pencha brusquement en arrière et poussa un cri: le cheval s’arrêta court, la voix de son vainqueur suffisait à le conduire. Ce fut alors un hourra général parmi les vaqueros. Avec une grâce courtoise que n’eût pas désavouée le plus parfait gentilhomme, Benito s’inclina sur la selle comme pour déposer aux pieds de Maria-Antonia l’hommage de sa victoire. De nouveaux cris s’élevèrent, et tandis qu’un mélange de confusion, d’orgueil et de joie empourprait le beau visage de la jeune fille, une grappe fleurie de sumac vint tomber dans les mains de Benito. Le jeune homme ne put alors cacher son émotion; il pâlit, balbutia, et, comme s’il eût faibli sous le choc d’une fleur lancée par la main d’une femme, l’inébranlable cavalier parut chanceler pour la première fois sur sa selle. Je m’approchai de lui pour le complimenter. En cet instant, ma vie avait à ses yeux un prix inestimable: n’étais-je pas le témoin du plus glorieux, du plus doux de ses triomphes? Aussi, dans l’ivresse de sa joie, probablement aussi pour cacher son trouble, m’étreignit-il vivement dans ses bras nerveux. Benito Goya m’avait pardonné.
Quelques heures après, au moment où je rentrais seul à l’hacienda, je me croisai avec un des héros subalternes de cette journée, avec Juan, l’heureux possesseur du dolman qu’il avait regagné la veille. Malgré ce succès, il semblait plongé dans une profonde tristesse. Comme j’hésitais à l’interroger, il m’adressa le premier la parole:
--Avouez, seigneur cavalier, me dit-il, que Benito Goya est un heureux mortel; car, si je ne me trompe, nous aurons sous peu, dans sa personne, un nouveau maître à l’hacienda.
--Ce ne sera que justice, ce me semble, dis-je à Martingale, car il est aussi beau qu’il est brave; mais est-ce cette pensée qui cause votre tristesse?
--Oh! non; c’est ce pauvre _mayordomo_!
--Cayetano?
--Hélas! oui, reprit Juan avec un redoublement de grimaces mélancoliques; il est mort!...
--Mais il était à peine blessé!
Juan prit un air mystérieux.
--Il paraît, me dit-il, qu’on avait enduit les cornes du taureau avec le suc du _palo mulato_[42], et que la mort du pauvre majordome a été aussi horrible que prompte. Vous n’avez pas oublié l’homme qui vous a rencontré mourant de soif, et qui avait averti Benito de vous apporter de l’eau? Eh bien! c’est Feliciano, le frère d’un ancien ami de Cayetano. Cet ami, possesseur d’un secret que le majordome eût voulu lui arracher avec la vie, avait confié à son frère, avec le secret fatal, les alarmes que lui causait le caractère bien connu de Cayetano. Ces alarmes n’étaient que trop fondées. Le frère de Feliciano s’est embarqué un jour avec le majordome, et depuis on ne l’a plus vu reparaître. Feliciano a compris que son frère avait été tué; il s’est mis à la recherche de l’assassin. Ayant appris que Cayetano vivait parmi nous, il s’est rendu à l’hacienda, où il est arrivé juste à temps pour le voir mourir. Alors il lui a parlé d’événements qui se sont passés il y a déjà longtemps; ces révélations ont déterminé chez le moribond une crise effrayante. Il a maudit, blasphémé Dieu comme un païen, jusqu’au moment où d’horribles convulsions ont mis fin à ses souffrances. Certainement le majordome est mort en état de péché mortel, puisqu’il n’a pas voulu se confesser.
[42] Espèce de sumac vénéneux. C’est un grand arbre à peau jaune recouverte d’un épiderme rougeâtre, continuellement exfolié. Son suc laiteux est corrosif et fournit un poison très-violent.