Scènes de la vie sauvage au Mexique

Part 15

Chapter 153,647 wordsPublic domain

L’obscurité la plus profonde régnait encore quand nous quittâmes le village des _gambusinos_. Nous traversâmes silencieusement le rio de Bacuache, non sans que je me fusse retourné en arrière pour jeter un dernier coup d’œil sur le _placer_ auquel je disais adieu. Quelques feux brillaient encore à travers les interstices des cabanes de bambous. Le sommet de la sierra, dépouillé par l’incendie de sa couronne de verdure, dessinait son arête tranchante sur le ciel sans étoiles. Nous donnâmes de l’éperon à nos chevaux, et bientôt nous eûmes perdu de vue le _placer_. Quand parurent les premières blancheurs de l’aube, elles éclairèrent devant et derrière nous un nouvel horizon. Des plaines arides et sans eau, tel était le pays que nous avions à traverser. Outre la portion de pinole contenue dans la valise d’Anastasio, chacun de nous s’était muni d’une outre pleine. C’étaient là, du moins je le croyais, toutes nos provisions. Quand le jour fut venu, je ne vis pas sans surprise une tête de mouton fraîchement coupée qui pendait à la selle d’Anastasio, et je lui demandai ce qu’il en comptait faire.

--C’est l’espoir de notre déjeuner de demain, me répondit le guide. Ce sera le dernier repas que nous ferons ensemble, et je veux que vous me disiez si vous avez jamais mangé rien de plus succulent qu’une tête de mouton, _tatemada_, cuite à l’étouffée, relevée de piment et arrosée d’eau-de-vie. Je porte tout ce qu’il faut dans une de mes _mochilas_[32].

[32] Poches en cuir faisant partie du harnachement en usage dans ces contrées, où l’on est forcé d’emporter les vivres avec soi.

A mesure que nous avancions, le paysage prenait un aspect tout nouveau. Jusque-là quelques sentiers à peine tracés avaient guidé notre marche dans ces solitudes; ces sentiers vinrent aboutir à d’immenses savanes, prairies sans arbres, sans buissons, mais qui, couvertes de hautes herbes dont la tige grêle se courbait au moindre souffle d’air, présentaient, au milieu de leur ceinture de collines bleues, l’image d’un golfe agité. De loin en loin s’élevaient, pareilles à des dunes, quelques collines sablonneuses. Çà et là des troncs d’arbres desséchés figuraient au-dessus de ces vagues de verdure les mâts d’un navire à la cape sur une mer houleuse. C’était en vain cependant que nous pressions le pas de nos chevaux; les horizons de collines tour à tour franchis semblaient reculer à l’infini devant nous. Bientôt le soleil couchant jeta ses derniers rayons sur les sommités des grandes herbes. Dans la savane éclairée de lueurs crépusculaires, tout encore rappelait l’aspect de l’océan. Un buffle attardé, qui regagnait sa _querencia_ lointaine, montrait, comme la baleine, son dos brun à la surface des herbes; un daim bondissait de dune en dune et se perdait au loin, comme le souffleur qui s’élance au-dessus des eaux pour se replonger dans l’abîme. Enfin, quand la lune vint briller sur un ciel pur, ses rayons frissonnèrent sur des flots mobiles tour à tour voilés d’ombres et inondés de clartés argentées, tandis que des essaims de mouches à feu traçaient en tous sens des raies lumineuses comme les étincelles phosphorescentes des vagues. Les yeux fixés sur l’étoile du nord, qui nous servait de boussole, nous avancions toujours. Bientôt cette végétation devint moins pressée et ne ressembla plus qu’à des flaques d’eau espacées; nous atteignîmes enfin des landes sablonneuses. Les arbres reparurent alors, et nous fîmes halte au milieu d’un petit bois qui étendait son taillis épais à droite et à gauche.

Une fois notre frugal repas du soir terminé, Anastasio songea au déjeuner du lendemain. Les préparatifs dont il s’occupa méritent d’être mentionnés. Tirant son couteau de sa gaîne, il creusa dans cette terre friable un trou d’un pied de profondeur environ sur une largeur à peu près égale, et remplit cette cavité d’herbes sèches auxquelles il mit le feu, en y ajoutant de temps à autre une poignée de menues branches. Quand il eut ainsi formé un foyer de braises ardentes, il combla le trou avec du bois plus gros, qui ne tarda pas à s’enflammer à son tour, et enfin couvrit ce bûcher d’un lit de pierres. A mesure que le bois se consumait, les cailloux s’échauffaient, rougissaient, et, le bûcher s’affaissant de plus en plus, ils atteignirent bientôt le fond de la cavité, dont les parois de terre furent dès lors suffisamment chauffées. Anastasio jeta dans ce four la tête de mouton couverte de son cuir, et boucha de nouveau l’orifice avec des branches de bois vert sur lesquelles il étendit et foula les déblais de terre. Cela fait, il m’annonça que nous n’avions plus qu’à dormir jusqu’au lendemain matin.

Le lendemain, dès que le soleil parut à l’horizon, Anastasio sella et brida nos deux chevaux pour la dernière fois. Quand il les eut attachés à côté de nous, il tira des broussailles, où il les avait déposées pour rafraîchir, nos outres, hélas! déjà diminuées, et mit son flacon d’eau-de-vie à notre portée. Restait à creuser de nouveau le trou dans lequel cuisait à l’étouffée la tête de mouton, espoir de notre déjeuner. A peine le couteau eut-il légèrement remué la terre, qu’une odeur aromatique s’éleva du sol comme d’un flacon qu’on débouche. La _tatemada_, tirée du four, me parut d’abord médiocrement appétissante: ce n’était plus qu’une masse informe carbonisée; mais Anastasio, écartant avec précaution les parties consumées, mit à découvert la chair purpurine que cachait cette carapace noirâtre, et je dois avouer que notre repas d’adieu fut des plus succulents. Le moment vint enfin de nous séparer. Toujours respectueux, Anastasio vint encore me tenir l’étrier. Je pressai sa main comme celle d’un ami, puis, le cœur gros, mais la bouche muette, pour ne pas trahir une faiblesse bien excusable, nous nous dîmes adieu du geste. Je me dirigeai vers le nord; Anastasio se tourna vers le sud, et le galop de son cheval l’eut bientôt dérobé à ma vue.

Les instructions multipliées d’Anastasio me laissaient sans inquiétude sur le chemin que je devais suivre; je me mis donc résolument en marche. Mon cheval pouvait, grâce à la sobriété de ces animaux au Mexique, fournir encore sans boire la journée qui nous séparait d’une petite rivière. Mon outre était à moitié pleine. Il était à peine huit heures du matin, et j’avais encore dix heures de soleil; mais ce soleil qui m’éclairait embrasait aussi le désert. A mesure qu’il s’élevait sur l’horizon, une réverbération brûlante montait du sol jusqu’à moi; des rayons de feu me faisaient courber la tête et resserraient autour de mes pieds gonflés le cuir de mes chaussures. Le souffle du midi desséchait ma bouche; c’était du feu et non de l’air que j’aspirais par les poumons. A mes côtés, les bois morts craquaient comme aux émanations d’une fournaise. Je marchais depuis deux heures, quand un malaise étrange s’empara de moi; un frisson parcourut mon corps, puis je tremblai de froid au milieu de cet océan de feu. J’eus beau m’envelopper de mon manteau, tout fut inutile. Je reconnus le retour d’un accès de ces fièvres intermittentes que j’avais gagnées à San-Blas, où elles font tant de ravages. Après avoir lutté quelques instants contre la courbature subite qui brisait mes membres, je mis pied à terre et me couchai sur le sol. J’étais au milieu d’un sentier tracé dans un bois épais; j’espérais me réchauffer sur le sable brûlant. En effet, une chaleur dévorante ne tarda pas à succéder au froid qui me faisait trembler, et dans l’ardeur de la fièvre, sans penser à l’avenir, j’épuisai ce qui me restait d’eau. Cependant le soleil s’élevait toujours; la soif me dévorait de nouveau sous l’haleine suffocante du vent qui murmurait tristement dans les feuilles; mais j’étais dans un de ces moments où le malaise physique endort la raison: je prêtai l’oreille au bruissement du feuillage, qui me semblait le murmure de l’eau, et cette illusion apaisa momentanément ma soif. L’accès parut même diminuer d’intensité, et je n’éprouvai plus au bout de quelques instants qu’une extrême faiblesse. Je voulus alors remonter à cheval, et la lassitude me rejeta découragé sur le sable de la route. La soif revint en même temps plus ardente que jamais. Vide de sa dernière goutte d’eau, mon outre gisait à côté de moi, racornie déjà par la sécheresse. De nouvelles tentatives pour me remettre en route n’aboutirent qu’à me démontrer plus clairement mon impuissance. Je finis par tomber dans une langueur somnolente qui allait se changer en assoupissement, quand j’entendis un bruit lointain semblable à celui d’un fourreau d’acier qui bat des éperons de fer. Bientôt un cavalier bien armé et monté sur un cheval vigoureux s’arrêta devant moi. J’ouvris les yeux.

--Holà! l’ami, me demanda-t-il d’une voix rude, que faites-vous donc là?

Ma longue barbe, mes habits usés et souillés de poussière, pouvaient excuser jusqu’à un certain point cette apostrophe impérieuse et familière. Je n’en fus pas moins choqué, et je répondis d’abord assez brusquement à mon interlocuteur:--Vous le voyez, je suis occupé... à mourir de soif.

L’étranger sourit. Une outre rebondie pendait à l’arçon de sa selle. Cette vue, en redoublant ma soif, fit évanouir ma fierté. Je repris la parole pour demander humblement à l’inconnu qu’il voulût bien me passer l’outre précieuse.

--A Dieu ne plaise que je vous la refuse! me dit-il alors d’un ton plus doux. J’étendis avidement la main; mais le cavalier, me voyant disposé à ne pas laisser une goutte d’eau dans la bouteille de cuir, remplit une calebasse qu’il me tendit, et dont j’avalai d’un trait le contenu. Quand je fus un peu soulagé, mon sauveur me demanda quel chemin je suivais et où j’allais.

--Au préside de Tubac, lui dis-je.

--Au préside de Tubac! répondit-il d’un air étonné; mais, vive Dieu! vous lui tournez presque le dos.

Dans l’agitation de la fièvre, j’avais oublié les instructions du pauvre Anastasio, et je m’étais trompé de route; le chemin que je suivais se dirigeait vers l’ouest, ainsi que je le vis à la position du soleil.

--Écoutez, me dit l’inconnu en me donnant de nouveau à boire, mais aussi parcimonieusement que la première fois, vous pouvez arriver au coucher du soleil à l’hacienda de la Noria. Suivez mon conseil, allez à l’hacienda, vous y serez bien reçu.

J’alléguai mon extrême faiblesse. L’inconnu réfléchit, puis il reprit:

--Je ne puis vous attendre pour vous y conduire; des raisons impérieuses m’obligent à me trouver bien loin d’ici à la chute du jour. Des motifs non moins puissants devraient peut-être m’interdire l’accès de l’hacienda; mais, comme ma route me conduit tout près, j’y passerai pour vous faire envoyer un cheval de rechange et de l’eau, car, exténué comme vous semblez l’être, ainsi que votre monture, vous n’arriveriez pas seul aujourd’hui; et dans ces solitudes sans eau, avec un soleil comme celui-ci, quand on n’arrive pas aujourd’hui on n’arrive pas demain. Tâchez cependant de reprendre des forces et d’avancer un peu: en suivant pas à pas la trace de mon _lazo_, que je laisserai traîner dans le sable, vous ne serez plus exposé à vous égarer de nouveau.

Je le remerciai vivement de sa bonne intention.--Une dernière recommandation, ajouta-t-il: n’oubliez pas de dire que le hasard seul vous a conduit à l’hacienda.

En disant ces mots, le cavalier déroula le faisceau que formait sa courroie de cuir tressé, et s’éloigna au grand trot en laissant derrière lui un léger sillon sur le sable. L’espoir d’arriver bientôt à un endroit habité, l’eau qui m’avait un peu désaltéré, me rendirent quelque force. Pour la première fois ma position m’apparut ce qu’elle était réellement, et je remontai sur mon cheval, que j’avais accroché par la bride; mais le pauvre animal n’avait pas trouvé comme moi de l’eau pour apaiser momentanément sa soif, et, le cou tendu, l’oreille basse, l’œil éteint, il se traînait plutôt qu’il ne marchait, malgré les sollicitations réitérées de l’éperon. En vain les molettes de fer tourmentaient ses flancs ensanglantés; ses efforts redoublés ne parvenaient point à lui faire hâter le pas. De temps en temps je m’arrêtais, cherchant à distinguer les traces à peine visibles du lazo sur le sable, espérant aussi que les voix de ceux que j’attendais frapperaient mon oreille; mais tout faisait silence. Des bouffées de vent chaud, haleine embrasée du désert, rasaient seules la terre en soupirs inégaux. Je reprenais alors ma marche pénible en répétant machinalement cette phrase: «Quand on n’arrive pas aujourd’hui, on n’arrive pas demain.» Déjà l’ombre des bois de fer s’allongeait sur le sable, qui, échauffé par le soleil de toute la journée, renvoyait des effluves brûlantes; des nuées de moucherons, avant-coureurs du crépuscule, bruissaient au loin; tous les signes précurseurs de la nuit se montraient un à un, et personne ne venait. La douleur physique se joignait à l’angoisse morale; je sentais ma langue se gonfler, ma gorge s’embraser. Tout à coup mon cheval hennit, et, comme si quelque mystérieux avertissement lui arrivait sur l’aile du vent, il prit aussitôt une marche presque rapide. Moi-même, au moment où le disque du soleil s’échancrait sur la lisière du bois à l’horizon, je crus entendre des mugissements lointains de bestiaux. Plus de doute, je devais être près de quelque _rancho_. Une demi-heure me suffit pour atteindre ces arbres derrière lesquels le soleil était descendu. Une plaine immense s’ouvrit alors devant moi, et j’eus sous les yeux le spectacle le plus radieux, spectacle dont je voudrais pouvoir décrire le charme et la majesté, mais dont ceux-là seuls peuvent se faire une idée qui ont éprouvé les tortures de la soif au milieu de déserts enflammés dont ils ignoraient l’étendue.

Un large tapis d’un gazon vert et lustré, découpé sous les pieds des hommes et des animaux en chemins tortueux, couvrait la surface de cette plaine. De nombreux gommiers serrés les uns contre les autres suppléaient, par l’entrelacement de leurs cimes, à la maigreur de leur feuillage, et protégeaient ces gazons de leur ombre. L’air humide et frais qui venait caresser mon visage au sortir des bois étouffants que je laissais derrière moi m’annonçait que l’eau devait circuler partout sous une légère croûte de terre, et féconder cette délicieuse oasis. En effet, au milieu de ce vert tapis et sous l’ombrage de beaux frênes, une source abondante remplissait une large citerne. Une vaste roue mise en mouvement par quatre paires de mules vidait et remplissait tour à tour les cent seaux de cuir attachés à sa circonférence, et versait à flots, dans de gigantesques troncs d’arbres creusés, une eau limpide et pure qui étincelait glorieusement aux rayons du soleil couchant. Épanchée en mille filets de rubis au pied des gommiers, cette eau abreuvait leurs racines et portait jusqu’à l’extrémité de leurs branches une fraîcheur vivifiante. Des milliers de bestiaux de toute espèce venaient s’abreuver dans les auges de bois sans pouvoir tarir la source féconde qui les remplissait. Plus loin, au milieu d’une poussière dorée soulevée sous leur galop retentissant, une troupe immense de chevaux bondissaient, les naseaux ouverts, la crinière au vent, dans toute l’impétuosité sauvage de leurs allures.

C’étaient des courses folles, des ruades furieuses, des élans indomptés, un tournoiement à donner le vertige. Le bruit des sabots qui frappaient le sol retentissait comme un tonnerre lointain. Les rauques hennissements des étalons, les mugissements des taureaux, dominaient de temps en temps ce formidable et joyeux tumulte. Parfois un escadron nombreux se détachait du groupe des chevaux, et se précipitait l’œil enflammé vers le commun abreuvoir. Les moutons s’écartaient en bondissant, tandis que les taureaux, levant leur mufle humide et noir, se disposaient à repousser les envahisseurs à coups de cornes. Des chacals et autres rôdeurs nocturnes, poussés aussi par la soif et oubliant que le soleil brillait encore, que l’homme était proche, montraient de loin leurs museaux effilés, leurs yeux brillants, sans pouvoir attendre le retour des ténèbres pour prendre leur part à la _noria_[33], qui, comme la providence de ce désert, versait à tous sans distinction le trésor de ses eaux. Telles devaient être les citernes des temps bibliques auprès desquelles les patriarches plantaient leurs tentes et donnaient l’hospitalité aux anges voyageurs.

[33] _Noria_: on appelle ainsi le _chapelet hydraulique_ qui sert à faire monter l’eau d’un puits ou d’une citerne, et, par extension, le puits ou la citerne même.

En un instant, cheval et cavalier, nous nous mîmes à boire comme si nous eussions voulu épuiser la _noria_. Il fallut cependant s’arrêter pour reprendre haleine, et c’est alors que je crus entendre parler tout près de moi. Je prêtai l’oreille, et j’entendis le dialogue suivant, car un groupe de frênes me dérobait les interlocuteurs:

--Allons, Juan, je pense qu’il est temps de me mettre en route, car, depuis bientôt quatre heures que je te donne des revanches, le voyageur à la recherche duquel on m’a envoyé doit avoir eu plusieurs fois le temps de mourir de soif.

--Tu es bien pressé parce que tu gagnes, José, et tu n’es si humain à présent que parce que tu veux faire _charlemagne_. A l’heure qu’il est, ton voyageur a déjà cessé de vivre, et tu le retrouveras toujours.

--Tu n’es pas raisonnable non plus, Juan. Je m’arrête un instant pour remplir la gourde qu’on m’envoie porter à un pauvre diable qu’on trouve à moitié mort sur le chemin, tu veux me démontrer une martingale infaillible, et en conséquence tu ne cesses de perdre depuis quatre heures; il faut que tout cela finisse. Je serai bien avancé quand, pour te gagner ton _dolman_, j’aurai laissé un homme mourir de soif!

Presque au même instant je vis les deux joueurs sortir de l’espèce de bosquet où ils s’étaient retirés. Je reconnus le perdant au dolman qu’il tenait à la main, comme pour tenter la cupidité de son antagoniste et le décider à lui offrir une dernière revanche. L’autre joueur tirait un cheval par la bride; il me demanda si je n’avais pas rencontré un voyageur étendu sans connaissance sur le grand chemin.

--Si c’est de moi que vous parlez, lui dis-je, vous pouvez gagner le dolman de ce drôle, car Dieu merci! je ne vous ai pas attendu.

--Ah! vive Dieu! que je suis aise! s’écria le joueur malheureux. Benito, mon ami, tu ne peux à présent refuser mon enjeu.

Une expression de mauvaise humeur se peignit sur la figure de Benito; il était évidemment contrarié que je ne fusse pas mort de soif et que ma résurrection lui enlevât le prétexte de ne plus risquer son gain. En revanche, Juan était radieux. Je sentis instinctivement que, par un brusque revirement d’idées, j’avais un ami dans l’homme qui avait voulu me sacrifier à l’espoir d’une revanche, et un ennemi dans celui qui tout à l’heure plaidait ma cause avec tant d’humanité.

Je laissai les deux joueurs continuer leur partie, et je m’acheminai, suivi de mon cheval, vers l’hacienda. J’étais encore à quelque distance de la ferme, et déjà le crépuscule envahissait le paysage, quand je remarquai de vastes enclos de pieux (_toriles_) qui s’élevaient à droite et à gauche de la route. L’un était désert; dans l’autre, la poussière était soulevée en épais tourbillons. Quelques mugissements étouffés se faisaient entendre. M’étant approché de l’enclos, je distinguai à travers les pieux un taureau qui se débattait, et, monté sur le taureau, un homme armé d’un couteau, tandis qu’un autre individu entourait de cordes les pieds de l’animal et le maintenait de haute lutte. L’homme au couteau semblait aiguiser, en les amincissant à l’extrémité, les cornes de la bête, qui luttait en vain pour se débarrasser de sa rude étreinte. Le taureau ayant fini par rester immobile, le cavalier trempa avec précaution dans une calebasse une espèce de tampon grossier qu’il promena plusieurs fois sur les cornes de l’animal, comme pour les enduire d’une préparation liquide. Cette opération terminée, le taureau fut délivré de ses liens, et, au moment où il se relevait furieux, les deux individus avaient gagné et barricadé avec de fortes traverses de bois une entrée du _toril_ opposée à l’endroit où je me trouvais, et déjà ils s’éloignaient en toute hâte. J’avais reconnu dans l’homme monté sur le taureau le cavalier dont la gourde pleine d’eau et les renseignements m’avaient été si utiles quelques heures auparavant. Quel motif avait pu retenir à l’_hacienda_ cet homme qui paraissait craindre de s’y présenter? Une nouvelle rencontre, plus imprévue encore que la précédente, vint bientôt donner un autre cours à mes pensées. La taille et la tournure d’un cavalier qui passa près de moi au galop me rappelèrent un homme dont le souvenir se mêlait à une scène terrible qu’un intervalle de six mois ne m’avait pas fait oublier: je veux parler du contrebandier Cayetano[34]. Ce ne fut pas sans effort que je surmontai l’impression pénible causée par cette apparition, en cherchant à me convaincre que j’étais la dupe de quelque étrange ressemblance. J’arrivai ainsi, fort préoccupé, devant la porte de l’hacienda, et j’entrai dans la cour, qu’à mon grand étonnement je trouvai déserte.

[34] Voyez _Cayetano le Contrebandier_, page 89.

Avant de raconter les scènes dont je fus témoin dans l’hacienda, je dois dire en quoi consistent les métairies qui portent ce nom au Mexique. Dans les contrées centrales de la république, les haciendas sont, pour ainsi dire, des forteresses, bien qu’elles n’aient ni ponts-levis, ni tours, ni fossés. Construites en pierres de taille ou en briques, avec leurs terrasses crénelées, leurs portes massives, les barreaux de fer de leurs fenêtres, elles peuvent être facilement défendues. L’histoire des guerres civiles du Mexique, depuis quelques années, est féconde en exemples de siéges réguliers soutenus par ces espèces de manoirs féodaux. Ce dernier mot est exact, bien qu’appliqué à une république: les tenanciers de ces haciendas ne sont, à proprement parler, que des vassaux, pour ne pas dire des serfs. Construites au milieu de vastes solitudes, ces métairies voient se grouper autour de leur enceinte un grand nombre de familles errantes, heureuses de trouver, dans les moments de crise, une protection dans les murs des fermes, du travail sur leurs terres, et une consolation religieuse dans leurs chapelles. La condition de ces travailleurs est certes inférieure à celle des nègres de nos colonies, car ils ne peuvent pas, comme eux, racheter leur liberté par leur travail. Les propriétaires les payent, il est vrai, en argent; mais, au bout de quelques jours, forcé d’acheter de son maître, qui les vend à un prix quintuple de leur valeur, tous les objets de consommation, le travailleur libre du Mexique devient bientôt un débiteur tellement insolvable, qu’il ne peut même s’acquitter par toute une vie de labeur, tant le salaire qu’il reçoit est inférieur à la dépense que le monopole lui impose!