Scènes de la vie sauvage au Mexique
Part 13
--Écoutez, seigneur cavalier. Quand il y a trois mois je me suis trouvé, avec ceux dont je reconnaissais la voix dans les souterrains de Subiate, bourrant le boyau qui devait faire éclater le rocher[26] dans lequel se cachait un riche filon, je me suis dit: Une étincelle arrachée par la pointe de la pipe qui entasse cette poudre peut nous faire sauter tous; si ce sont les assassins de mon fils, je le reconnaîtrai à ce signe qu’eux seuls mourront et que j’en réchapperai; si ce ne ne sont pas eux, je périrai avec eux, et qu’alors Dieu me pardonne comme à eux! Je n’ai pas hésité. Vous m’avez vu tout à l’heure près de succomber à la terreur que m’inspire ce lieu terrible, où j’ai vu assassiner mon enfant; sans vous, d’affreux souvenirs m’auraient peut-être tué avant que je pusse venir dire à mon fils qu’il était vengé: et cependant ma main n’a pas tremblé en frappant le roc; l’étincelle a jailli, et la preuve que Dieu me livrait les assassins de mon fils, c’est que, pendant que leurs débris sanglants retombaient sur moi, je suis resté debout, sain et sauf! N’était-ce pas là le jugement de Dieu? reprit-il après un court silence. Aurait-il permis ce miracle, si ces hommes eussent été innocents?
[26] Les mineurs mexicains se servent, pour bourrer la poudre, de leurs instruments de fer, et il est étonnant que des catastrophes du genre de celle-ci ne soient pas plus fréquentes.
Anastasio hocha de nouveau la tête d’un air d’incrédulité, mais il se tut, et nous continuâmes notre marche. Une heure après nous entendîmes les aboiements des chiens errants qui annoncent la proximité des villages au Mexique.
--Dans quelques minutes, dit le domestique, nous allons voir les feux de Fronteras. Là, seigneur cavalier, vous pourrez faire un meilleur repas, ou tout au moins dormir sous un toit.
Cependant les aboiements des chiens devenaient de plus en plus distincts, mais aucune lumière ne brillait encore à travers les arbres. Nous sortîmes du lit de la rivière pour suivre un sentier qui conduisait à une petite plaine au milieu de laquelle un groupe de maisons apparaissait à quelque distance; ces maisons semblaient abandonnées; nul bruit, nulle lumière, ne révélaient la présence des habitants.
--Allons, dit Anastasio en descendant de cheval, je vais réveiller ces dormeurs, car nos chevaux ne seront pas fâchés de se refaire avec un _quartillo_ de maïs, et j’espère, de mon côté, trouver quelques poulets pour notre souper.
Anastasio frappa rudement du pommeau de son sabre à la porte de la première cabane qu’il rencontra; mais l’écho seul lui répondit...
--Du diable si j’y comprends rien! murmura le domestique tout en redoublant son tapage. Notre étonnement s’accrut, quand nous nous aperçûmes que les autres cabanes, dont quelques-unes restaient ouvertes, étaient toutes également vides. Nous en comptâmes ainsi une vingtaine.
--Écoutez, me dit Anastasio, qui semblait réfléchir; il doit y avoir quelque diablerie dans tout ceci, et il est nécessaire que je l’éclaircisse. Il faut, en tout cas, de la prudence. Retournez avec le gambusino dans le lit de la rivière; grâce aux rochers qui l’encaissent, le feu que nous serons forcés d’y allumer pour passer la nuit ne se verra pas de loin; quant à moi, je vais à la découverte, et je reviendrai vous dire ce que je pense de tout ceci. Si vous faites du feu, évitez toutefois d’y jeter les branches du _palo hediondo_[27]; le seigneur Rivas vous aidera à le connaître.
[27] Bois puant. L’odeur de ce bois brûlé est infecte, et dénonce au loin le bivouac dont la flamme serait même invisible.
Ces conseils me firent comprendre que la position pouvait être grave. Anastasio venait d’allumer une cigarette de paille de maïs; à la lueur qu’elle répandait à chaque aspiration, je le vis se baisser, éclairant ainsi le sol à ses pieds, et je le perdis bientôt de vue dans l’obscurité. Je restai seul avec le gambusino, qui m’aida à ramasser du bois mort, et nous eûmes bientôt allumé un feu que la fraîcheur de la nuit rendait indispensable. Près d’une heure s’écoula, pendant laquelle le mutilé garda le silence le plus profond, silence que la singularité de ma rencontre avec lui et mes propres réflexions m’engageaient à ne pas troubler. Anastasio revint. A la clarté du foyer, je remarquai que sa figure était soucieuse. Il jeta par terre deux poulets qu’il avait trouvés endormis, et auxquels il avait tordu le cou.
--Eh bien? lui demandai-je.
--Eh bien! reprit-il en se grattant la tête, ne vous alarmez pas de ce que je vais vous dire; mais je crains d’avoir fait un serment téméraire.
--Comment cela? Expliquez-vous, lui dis-je.
--J’ai répondu de vous à mon maître, le seigneur sénateur, n’est-il pas vrai?
--Oui.
--Mais, ma foi! j’ai peur d’avoir promis plus que je ne pourrai tenir. J’ai vu la trace des Indiens à quelque distance du village, et, sans doute, c’est la peur qui en a fait déménager tous les habitants. Les Apaches sont-ils partis pour ne plus revenir? c’est ce que j’ignore. En tout cas, nous ne pouvons guère songer à fuir; nos chevaux sont horriblement _despeados_ et ne peuvent plus faire un pas: le mieux est donc, à mon avis, de rester ici, car il y aurait peut-être plus de danger à gagner Bacuache ce soir, si toutefois cela se pouvait. Ce que je puis vous dire, c’est que, comme j’ai répondu de vous, je partagerai votre sort. C’est tout ce qu’on peut exiger de moi. Qu’en pensez-vous, seigneur Rivas?
Le gambusino, plongé dans une sombre apathie, ne répondit rien.
--A la grâce de Dieu! continua Anastasio; en tout cas, nous nous défendrons de notre mieux.--Et, avec le sang-froid dont il m’avait déjà donné des preuves, il se mit à plumer ses deux poulets; une baguette de bois de fer, qui croissait en abondance autour de nous, servit de broche. J’étais, comme il est facile de le penser, peu disposé à faire honneur à sa cuisine; cependant, si la peur est contagieuse, le courage l’est aussi, et l’attitude calme de ce domestique finit par me rendre mon assurance. Néanmoins je prêtais l’oreille avec anxiété à tous les bruits qui remplissent les bois vers le soir. Le murmure de l’eau qui frémissait contre les rochers éboulés, le craquement des buissons froissés par les longes de nos chevaux, le bourdonnement des nombreux maringouins que la nuit semblait amener avec ses premières vapeurs, le retentissement bruyant des arbres morts qui se tordaient sous la brise, mille voix qui m’auraient fait rêver dans toute autre circonstance, résonnaient alors comme des voix menaçantes. Au moment où notre rôti, auquel Anastasio semblait donner tous ses soins, exhalait déjà une odeur fort appétissante, ces bruits changèrent de nature; nous prêtâmes l’oreille. Anastasio se pencha même pour écouter; mais il reprit bientôt avec son indifférence habituelle:--Les blancs seuls marchent ainsi, quoique l’allure de ceux-ci ressemble un peu à celle des Indiens; maintenant il n’y a plus à s’y tromper.
En effet, des voix ne tardèrent pas à se faire entendre, le bruit des pas se rapprocha, puis, à la lueur du feu qui éclairait le dessous des feuilles sur le bord du talus, deux individus se montrèrent. C’était la nuit aux aventures imprévues, et les deux nouveaux venus figuraient à merveille dans l’espèce de drame improvisé dont cette journée de voyage semblait former le prologue. Le premier était un homme de haute taille, la figure couverte d’une épaisse barbe blonde tirant sur le roux. Un bonnet en cône tronqué, fait évidemment de la peau de quelque animal, mais qui ne conservait que quelques poils disséminés, couvrait une rude chevelure de la couleur de la barbe. Une veste en gros drap gris, à basques carrées et à larges poches, horriblement rapetassée, des espèces de braies en peau de daim tannée, maintenues autour des jambes par des courroies de cuir, composaient le reste de son vêtement. Des lanières de peau, passées à droite et à gauche sur sa poitrine, soutenaient une vaste gibecière en cuir qui pendait sur l’estomac, et une corne à poudre. Un long _rifle_ à canon de cuivre était jeté sur son épaule. Le costume de l’autre individu consistait en une veste de cuir d’un rouge de brique (_gamuza_), qu’on passe par le cou comme une chemise, ornée dans tous les sens de boutons de métal blanc, et en un pantalon de cuir aussi, jadis rehaussé d’_agréments_ d’argent. Il était également armé d’une carabine, mais la sienne était à canon bleu de fabrique liégeoise; en outre, il portait sur le dos, au lieu de sac de voyage, une lourde selle mexicaine.
Arrivés au bord du talus qui dominait l’endroit où nous étions assis, les deux inconnus restèrent un instant immobiles.
--Voilà qui nous prouve, dit l’homme à la veste de cuir, en se tournant vers son camarade, que nous sommes plus loin que vous ne pensiez de ceux que nous cherchons, car ces cavaliers ne seraient pas si tranquilles ici.
--C’est ce que nous verrons quand il fera jour, dit l’autre avec un accent étranger; mais je soutiens toujours que nous ne devons pas être loin d’eux.
--De qui parlez-vous? leur demandai-je.
--D’un parti de maraudeurs indiens que nous poursuivons depuis plusieurs jours, reprit l’individu à veste de cuir, et dont nous avons perdu la trace ce soir dans l’obscurité. Nous avons aperçu votre bivouac en la cherchant, et, si vous voulez bien le permettre, nous nous reposerons quelques heures en votre compagnie, seigneur cavalier.
En achevant ces mots, il déposa par terre, avec un soupir de soulagement, la selle qui chargeait ses épaules.
--Volontiers, lui répondis-je enchanté de ce renfort inespéré, et voici quelqu’un qui vous donnera des renseignements à l’égard des Indiens, ajoutai-je en montrant Anastasio.
Les deux individus s’assirent sans façon à la mode du désert.
--Ah! les chiens! m’ont-ils fait _boucaner_[28]!
[28] En français-canadien, _boucane_ veut dire pipe; _boucaner_, fumer, dans le sens figuré qu’on attache trivialement à ce mot.
Cette phrase, que prononça en français, avec l’accent traînard particulier aux Normands, l’homme à la barbe blonde, me causa un vif plaisir, car je fus certain d’avoir enfin devant les yeux un véritable chasseur canadien, un rejeton de l’ancienne souche normande, un de ces _coureurs de bois_ dont j’avais entendu raconter tant de prouesses merveilleuses.
--Soyez le bienvenu, l’ami, lui dis-je à mon tour en français.
--Quoi! s’écria le Canadien, vous êtes Français! Touchez là, me dit-il en me tendant sa large main avec une visible satisfaction; il y a bien longtemps que je n’ai entendu parler ma langue. Du diable si je m’attendais à trouver ici un compatriote avec qui je ne serai pas forcé de _jargonner_ espagnol!
Pendant que nous échangions quelques phrases, Anastasio faisait part de sa découverte au chasseur mexicain.
--Avais-je raison? s’écria le Canadien d’un air de triomphe.
--Je ne demande pas mieux que de m’être trompé, répliqua le Mexicain. Puis, s’adressant à Anastasio:
--N’avez-vous pas remarqué, parmi les traces que vous avez trouvées près de ce village, celles d’un cheval qui, par une singularité remarquable, a le sabot droit de devant un peu plus large que le gauche?
--Ma foi non, dit le domestique; mais ce dont je suis sûr, c’est que le parti qui a laissé ces empreintes est en marche depuis longtemps.
--Depuis quatorze jours, ni plus ni moins, reprit le Mexicain, depuis que, profitant d’une négligence de notre part, ils nous ont dépouillés, ce Canadien et moi, du produit d’une année de campagne, et, par-dessus tout, d’un cheval que j’aimais comme un enfant.
A ce mot, le gambusino tressaillit douloureusement et cacha sa figure dans l’ombre.
--Je ne regrette, moi, qu’une magnifique collection de peaux de loutres, dont la moindre valait trente piastres (150 francs), ajouta le chasseur canadien; mais patience, rira bien qui rira le dernier!
--C’est ma faute aussi, reprit le Mexicain; car, depuis le jour où j’ai manqué à mon serment envers les âmes du purgatoire, tout a été pour moi de travers.
Ces paroles avaient été dites avec un accent de componction dont je ne pus m’empêcher de sourire.
--Ainsi, lui dis-je, vous ne croyez pas les âmes du purgatoire étrangères à votre mésaventure? Je serais curieux de savoir en quoi vous avez pu les offenser si gravement. Racontez-nous cela en prenant votre part de notre souper.
--Volontiers, dit le Mexicain en jetant un regard de convoitise sur les deux volailles qu’Anastasio achevait de débrocher. A l’exception du gambusino Rivas, nous étions, autant qu’il m’en souvient, tous plus ou moins affamés, et un moment de silence solennel précéda le souper. La flamme du foyer éclairait alors un des groupes les plus bizarres que mes souvenirs me rappellent: elle faisait ressortir les formes musculeuses du coureur des bois canadien, jetait des reflets cuivrés sur la figure déjà bronzée du chasseur mexicain, et donnait un aspect plus lugubre encore au visage ravagé du gambusino.
--Vous autres _Américains_[29], dit le chasseur mexicain après s’être signé dévotement, vous ne croyez à rien; mais, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, je n’en suis pas moins convaincu que les âmes du purgatoire sont la cause de ma mésaventure. Avant d’être associé avec ce seigneur canadien, la chasse était déjà mon principal métier. J’ai passé bien des nuits à l’affût des cerfs, dont je vendais la peau assez avantageusement, ou guettant aux abreuvoirs de la forêt les tigres et les lions, pour lesquels les _hacenderos_ (propriétaires) me payaient une prime de dix piastres par tête, en m’en laissant encore la peau par-dessus le marché. Une légère partie de ces profits me servait à faire dire des messes pour les âmes du purgatoire, et je puis dire que mes affaires prospéraient. Puis je m’associai avec ce seigneur canadien, et je laissai de côté les bêtes que j’avais chassées jusqu’alors pour entreprendre avec lui l’exploitation des loutres et des castors. Or, un jour que j’étais seul à l’affût de ces innocents animaux, j’aperçus les ramures d’une magnifique paire de cerfs qui venaient se désaltérer à un ruisseau sous un fourré assez épais. Mes premières chasses me revinrent en mémoire, et j’éprouvai un vif désir de tuer ces deux cerfs. Comme vous pensez, ce n’était pas aisé, mais j’espérais qu’en priant Dieu j’en viendrais peut-être à bout. Je fis donc vœu mentalement que, si je les abattais d’un coup, la peau de l’un serait pour moi, l’autre pour la rédemption de quelques âmes du purgatoire; je glissai en même temps deux balles de plus dans ma carabine, et je fis feu.
[29] En Sonora, tout étranger est Américain. Dans le sud du Mexique, tout étranger est Anglais.
--Et vous les manquâtes tous les deux? lui dis-je.
--Oh! que non! Seulement, quand le nuage de fumée se fut dissipé, j’eus la douleur de voir que mon cerf seul était resté sur le terrain, mais que celui des âmes du purgatoire courait comme un démon.
--Pour un dévot aux âmes du purgatoire, c’était cependant un cas de conscience facile à résoudre, lui dis-je en m’efforçant de garder mon sérieux.
--Si j’avais eu moins de dévotion pour ces saintes âmes, je n’aurais pas éprouvé une douleur si vive de voir leur messe s’enfuir à toutes jambes; ce n’est que depuis le vol de mon cheval que j’ai pensé qu’en bonne conscience j’aurais dû partager avec elles la moitié de la peau de mon cerf; mais, ajouta le chasseur (et son regard devint menaçant), j’ai fait un autre vœu, et celui-là, je le tiendrai. Depuis quatorze jours et quatorze nuits nous sommes sur la trace de ces démons d’Apaches. Eh bien! ce vœu, je le renouvelle ici!
Le chasseur se dressa sur ses pieds, étendit la main vers le ciel, et, les yeux étincelants, les narines gonflées, il s’écria d’une voix que les échos répétèrent après lui comme pour prendre acte de ses serments:
--Je fais vœu d’attaquer, accompagné ou seul, ces chiens partout où je les rencontrerai, de les poursuivre, s’il le faut, jusqu’à leur village. Je fais vœu de porter sur mes épaules cette selle, qui était celle du pauvre animal qu’ils m’ont volé, et de ne la déposer que quand je l’aurai mise sur le dos d’un de ces démons! Je fais vœu de vendre comme esclaves leurs enfants maudits, et de consacrer cette fois le produit de cette vente aux âmes du purgatoire. Puissent-elles me venir en aide!
--Et vous, demandai-je au Canadien, avez-vous fait un semblable vœu?
--Moi, répondit-il simplement, j’ai promis à mon associé de le suivre partout où il irait et de faire ce qu’il ferait.
Puis il fit un signe au Mexicain; alors celui-ci se leva de nouveau, prit sa selle, la chargea sur ses épaules et me dit:
--Nous nous sommes assez reposés; recevez mes remercîments pour votre hospitalité; il est temps que nous allions reprendre la trace perdue, car, avec un vœu comme le mien, on ne dort et on ne s’arrête que le moins possible. Si le hasard vous conduit à l’_hacienda de la Noria_, et que je sois encore de ce monde, j’espère que vous me trouverez quitte cette fois avec les âmes du purgatoire. Adieu, seigneur cavalier.
Le Canadien me donna une vigoureuse poignée de main, jeta sa carabine sur son épaule et le suivit. Moi, je contemplais d’un œil étonné ces deux intrépides aventuriers, qui osaient se mettre seuls à la poursuite d’une tribu en ne comptant que sur leur courage pour mettre à fin une si périlleuse aventure. Les deux chevaliers errants se perdirent bientôt dans l’obscurité de la nuit, et je n’entendis plus le bruit des herbes qu’ils froissaient dans leur marche.
--Ce sont deux hommes perdus! dis-je à Anastasio.
--Qui sait? me répondit flegmatiquement le domestique en s’allongeant près du feu.
Le sommeil, plus fort qu’un reste d’appréhension, ne tarda pas à me fermer les yeux, pendant que je réfléchissais encore à la singularité de cette rencontre. Le lendemain, la lune allait disparaître derrière les montagnes, quand nous reprîmes notre course vers Bacuache. Comme la journée précédente, nous n’avançâmes que très-péniblement vers notre but; nos chevaux pouvaient à peine marcher, tant ils avaient la corne usée. Rivas nous suivait sans effort à pied, grâce à cette lenteur forcée, et nous formions ainsi un assez lamentable trio de voyageurs. Cependant, quand le jour vint, comme notre compagnon faisait de temps à autre certaines haltes, nous ne tardâmes pas à le laisser en arrière, jusqu’à ce qu’enfin, au détour de la route, nous le perdîmes complétement de vue. Je l’appelai à plusieurs reprises, mais ma voix se perdit au milieu du silence; personne ne répondit à mon appel.
--Ne vous en occupez pas davantage, seigneur cavalier, me dit Anastasio, il est probablement en quête de quelque _creston_; car il est bon que vous sachiez que nous marchons déjà sur une terre fertile en or, et, tout seul et tout isolé qu’il se trouve, son instinct aura repris le dessus. Il est comme mon frère, il est né gambusino, rien ne l’en détournera, et il mourra comme il est né. Je ne crois pas, du reste, ajouta Anastasio, qu’il ait la tête bien saine. Depuis la mort de son fils, dont j’avais entendu parler, une manie sombre s’est emparée de lui. Il croit reconnaître partout la voix des assassins de son enfant. Selon toute apparence, la terrible vengeance qu’il vient d’exercer n’a frappé que des innocents, et malheureusement il ne s’en tiendra pas là.
Je donnai un regret au pauvre mutilé; mais bientôt les objets nouveaux qu’on rencontre à chaque pas en voyage chassèrent de mon esprit le souvenir du gambusino. Enfin, après huit heures de cette marche pénible, nous arrivâmes à un endroit où quelques groupes disséminés de laveurs d’or en guenilles, qui nous lancèrent un regard oblique, exerçaient déjà leur industrie. Quelques pas plus loin, à un détour où la route se démasque derrière un épais rideau d’arbres, j’aperçus dans une gorge aussi longue qu’étroite des cabanes de ramée ou de bambous verts, qui de loin semblaient se confondre avec les sapins groupés sur les pentes des montagnes: c’était Bacuache. Avant de traverser pour la dernière fois le lit de la rivière d’où j’étais sorti quelques minutes auparavant, je m’arrêtai sur l’esplanade que forme la berge occidentale, pour embrasser d’un coup d’œil l’ensemble du _placer_. Devant moi s’ouvrait l’étroite vallée bornée de trois côtés par des hauteurs à pentes rapides couvertes de sapins épais. Des rochers gris pointaient dans les déchirures du terrain, et tranchaient sur la verdure sombre des bois environnants. Du haut de la montagne qui formait le fond de la vallée, un ruisseau se perdait parmi les arbres et jaillissait çà et là en cascades bruyantes. Une des dentelures de la chaîne qui sépare Nacome de Bacuache donne naissance à ce torrent. Les sommités de ce _penon_ étaient couvertes d’une brume épaisse. Ce ruisseau serpentait au fond du ravin, ainsi que quelques autres qui descendaient des deux versants de droite et de gauche, sur lesquels des pins morts, couchés en travers de sapins encore verts, témoignaient de l’impétuosité des eaux dans la saison des pluies. Enfin, sur les bords de ces cours d’eau, au milieu même de leur lit, dans les sables du vallon, des hommes, courbés comme le laboureur sur la moisson, fouillaient la terre à coups de _barretas_ ou draguaient le fond des torrents. De temps à autre, une explosion qui faisait voler des éclats de roc retentissait en échos sourds ou vibrants, qui allaient mourir au loin. Puis des voix confuses, des jurons, des cris de joie, se mêlaient à ces bruits entrecoupés de courts silences pendant lesquels on n’entendait plus que le murmure des cascades.
Si l’on songe que nulle autorité ne règle les droits d’exploitation de chaque _pertenencia_, et que la terre appartient là, non au premier occupant, mais au plus fort, on conçoit que tout nouvel arrivant doit exciter les soupçons des explorateurs primitifs de ces _placeres_. Aussi ce fut avec un certain battement de cœur qu’après avoir jeté un coup d’œil sur ces lieux sauvages, je poussai mon cheval pour descendre la berge et traverser la rivière. Anastasio me suivait de près; nous nous approchâmes d’un groupe d’individus qui remplissaient de sable les _bateas_ qu’ils tenaient à la main. Anastasio s’adressa à l’un d’eux pour lui demander si par hasard ils connaissaient le seigneur don Pedro Salazar, que nous venions chercher.
A cette question, faite par Anastasio avec sa placidité habituelle, un des laveurs interrompit son travail, et, tout en mettant entre ses yeux et le soleil une poignée de sable que sa main retirait de la _batea_, il répondit:
--Je ne saurais vous dire si celui que vous cherchez est encore de ce monde; dans ce cas, il doit être au bord du torrent que vous voyez descendre de ce _penon_.
Et il montrait le ruisseau dont j’ai parlé, et qui tombait à l’extrémité opposée de la vallée. Nous suivîmes la direction indiquée par le laveur. Dans le lit de cet _arroyo_ assez profondément creusé, nous trouvâmes un homme de haute taille. Un cheval sellé et bridé était attaché au tronc d’un arbre. Une épée nue pendait à l’arçon de la selle. Quant à l’homme, il était dans l’eau jusqu’à la ceinture, occupé à entasser des pierres les unes sur les autres.
--C’est lui, me dit Anastasio.
Une reconnaissance cordiale, je dirai même solennelle, eut lieu entre les deux frères, qui ne s’étaient pas vus depuis longues années.
--Tu me vois occupé à détourner le cours de ce torrent, dit Pedro, quand la série de demandes et de réponses d’usage en pareil cas fut complétement épuisée.
--C’est bon signe, répondit son frère; mais le passé n’est donc rien pour toi, ajouta-t-il, que tu continues toujours ton périlleux métier?
--Que veux-tu! reprit Pedro; chacun suit sa vocation: la mienne est d’être sans cesse aux prises avec les dangers d’une profession que je préfère à toute autre, peut-être à cause des dangers qu’elle offre. Ici même nous sommes en pays ennemi, et, tu le vois, ma _barreta_ est à côté de mon épée.
Et il montrait le cheval attaché tout près de lui.
--Comment cela? dit Anastasio; la tranquillité la plus profonde me semble régner ici.