Scènes de la vie sauvage au Mexique

Part 11

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--Cayetano vient d’accomplir sa dernière vengeance en honnête homme, dit l’Espagnol en comptant ses sachets de peau, et qui plus est en homme habile; je lui dois réparation d’honneur, et veux être pendu si le juge criminel peut le convaincre d’avoir été agacé dans ce moment-là.

L’or et le lingot furent transportés dans la goëlette, puis nous remontâmes à cheval.

--Voulez-vous, me dit l’Espagnol, quand nous arrivâmes près de la cabane de Cayetano, lui demander l’hospitalité pour cette nuit?

--Non, répondis-je; je n’ai, jusqu’à présent, été _primer espada_ nulle part, j’ai par conséquent les nerfs plus délicats que les vôtres, et cet homme qui dans l’espace d’un an a versé quatre fois le sang humain, me fait horreur.

--Comme vous voudrez, dit mon compagnon.

La campagne était silencieuse tout à l’entour de la hutte. Les hôtes du lac dormaient au fond de la vase, les roseaux seuls mêlaient leurs soupirs aux bruissements du feuillage. Le galop de nos chevaux retentissait au loin. En passant à quelque distance de la cabane, je vis Cayetano se mettre sur la porte, attiré par le bruit. Il nous reconnut et s’écria:

--Eh bien! seigneur Anglais, vous manque-t-il quelque chose?

--Non, répondit l’Espagnol, et je vous attends pour régler nos comptes.

--Ah! reprit Cayetano, vous me devez au moins un cierge pascal; votre or l’a échappé belle. Bonne nuit, et rappelez-vous que la contrebande, comme la guerre, a de cruelles nécessités.

Je n’oublierai jamais l’accent railleur de cette voix au milieu des ténèbres. Il y avait dans la froide ironie du meurtrier quelque chose de plus terrible encore que dans les éclats de sa colère. Je piquai des deux, et j’eus bientôt perdu de vue cette cabane que j’avais trouvée le matin si riante et si pittoresque, et qui m’apparaissait maintenant, dans l’ombre et le silence, redoutable et sinistre comme un lieu maudit.

IV

LES GAMBUSINOS

Quand on quitte les côtes de l’océan Pacifique pour s’avancer vers le nord du Mexique, dans la direction des vastes solitudes qui séparent cette république des États-Unis, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’on entre dans un monde nouveau, non moins original que celui dont j’ai déjà cherché à décrire quelques aspects. Le désert a son influence comme l’Océan, et les types que cette influence développe ne le cèdent ni en énergie ni en grandeur sauvage à ceux que la mer forme à son âpre école. Les forêts épaisses, les immenses savanes, les montagnes du sommet desquelles les eaux charrient l’or jusqu’au fond des vallées, servent d’asile à une population nomade au milieu de laquelle se détachent trois groupes bien distincts. Les chasseurs, les éleveurs de bétail (_vaqueros_), les chercheurs d’or (_gambusinos_), représentent trois industries importantes au Mexique, le commerce des pelleteries, celui des cuirs et du bétail, et la production des métaux précieux.

Les _gambusinos_ surtout méritent une place à part dans cette famille d’aventuriers. On comprend sous cette dénomination, dans l’État de Sonora, une classe de mineurs vagabonds, métallurgistes pratiques, qui semblent doués d’un instinct merveilleux pour découvrir les mines d’or, plus nombreuses en Sonora qu’en aucune autre province du Mexique. Dénués des fonds nécessaires pour entreprendre les travaux souterrains qu’exigent les mines, ils sont forcés de se contenter d’exploiter à ciel ouvert les affleurements de celles que le hasard ou leur tact sans égal leur fait rencontrer. Quelques indices généraux les guident, il est vrai, dans leurs recherches. La gangue ou matrice du minerai est presque toujours composée de roches de quartz. Les roches de cette espèce forment quelquefois, sur un espace d’une lieue et plus, des crêtes ou saillies qu’on appelle _crestones_. Ces _crestones_, brûlés par le soleil et entièrement dépourvus de végétation, sont aisément reconnaissables. Le gambusino ne voyage jamais sans être armé de sa _barreta_, espèce de pique en fer dont la pointe est trempée, et quand il a découvert un _creston_, il soumet à l’action d’un feu violent les pierres qu’il en a détachées à l’aide de son instrument; puis, selon la richesse du minerai qu’il a reconnu, il l’exploite ou l’abandonne. Parfois aussi un coup de pique détache un morceau où étincellent aux rayons du soleil des paillettes ou des veines d’or. Seul, loin de toute habitation, sans prendre le temps de faire les dénonciations légales, le _gambusino_ exploite alors les éclats qui volent sous sa pique, jusqu’au moment où, le filon s’enfonçant dans les entrailles de la terre, le travail à ciel ouvert devient impossible. Alors il vend sa mine à celui qui peut l’acheter, et s’éloigne philosophiquement à la recherche de quelque autre gîte métallifère.

La poudre d’or, comme les mines, est pour les gambusinos l’objet de recherches souvent périlleuses. C’est encore le même instinct qui les guide le long des rivières ou des torrents qui du haut des montagnes roulent leurs flots chargés d’or dans le fond des vallées. Souvent l’intrépide chercheur arrive ainsi jusqu’au désert, où les Indiens exercent en maîtres la même industrie, et presque toujours il paye de sa vie l’audace qui l’a porté à se mesurer avec ces formidables concurrents; ou bien, après avoir eu à combattre la faim, la soif, les bêtes fauves; après avoir, en bravant mille dangers, exploité à la hâte un _creston_ ou un _placer_, il revient avec un butin considérable, avec le regret de n’avoir pu faire un plus long séjour dans quelque Eldorado lointain et le souvenir de mille aventures terribles. Ses récits, où la description de trésors fabuleux tient une grande place, ne manquent jamais d’allumer la cupidité. Des familles entières partent à leur tour avec un âne chargé de pioches, de _bateas_ (grandes sébiles de bois) et de quelques menues provisions, pour aller braver les mêmes dangers dans ces déserts où souvent elles ne trouvent qu’un tombeau. D’après des calculs rigoureux, sur dix millions d’or que le Mexique jette annuellement dans la circulation européenne, un quart au moins de cette somme est le produit des recherches du gambusino.

On sait maintenant en quoi consiste l’industrie du chercheur d’or. Quant au théâtre sur lequel cette industrie s’exerce, c’est tantôt le flanc d’une montagne creusée par un torrent, tantôt la vallée où ce torrent se précipite. Les masses d’eau qui sillonnent les montagnes dans toutes les directions, et souvent cachent entièrement les _crestones_, entraînent avec elles des fragments de roches métalliques, les broient, les triturent, et en arrachent les morceaux d’or qu’ils contiennent. Anguleuses au sortir de la pierre qui les renfermait, ces _pepitas_, comme les galets de la mer, s’usent, s’arrondissent par le frottement, et, transportées quelquefois à de grandes distances par les eaux qui les charrient, finissent par ne présenter plus qu’une surface polie et dépourvue d’arêtes. Cependant, surchargées de sable et de détritus argileux, elles ne diffèrent guère au sortir de l’eau des cailloux ordinaires: il faut qu’un lavage leur rende leur brillant et leur poli. L’or natif ne se trouve pas seulement dans les eaux des torrents, mais dans leurs lits desséchés, et sur le penchant des montagnes qui ont gardé trace de leur passage. Quelle doit être la richesse de certains filons, si l’on en juge par le volume de quelques-uns de ces précieux fragments qu’un hasard aveugle a fait trouver à des gens qui ne les cherchaient pas! Des fortunes considérables datent ainsi de ces merveilleuses trouvailles qui rappellent les contes de fées. D’insouciants aventuriers, en fouillant dans les cendres du feu éteint d’un bivouac, ont découvert des morceaux d’or d’une prodigieuse grosseur dont la chaleur avait enlevé l’enveloppe terreuse. D’autres ont vu des cailloux informes jeter tout à coup sous leurs pieds une lueur éblouissante, tandis que certains gambusinos, par une recherche active de tous les jours, trouvent à peine dans leur travail de quoi subvenir aux besoins de la vie.

Presque toute la distance qui sépare, du sud au nord, Hermosillo du dernier préside, ou _préside de limite_, appelé _presidio de Tubac_,--c’est-à-dire un rayon de quatre-vingt-dix lieues,--est formée de ces terrains d’alluvion où l’or se trouve en abondance. D’après les curieuses descriptions de _placeres_ d’or que j’entendais journellement faire à Hermosillo, je ne crus pouvoir mieux employer des loisirs forcés qu’en explorant moi-même tout ce rayon. Avant de commencer mon excursion, je tenais cependant à avoir quelque idée du pays que je comptais parcourir; je dus consulter à cet égard un Espagnol depuis longtemps fixé dans la province, et dont j’avais fait la connaissance à Hermosillo. L’Espagnol me donna des renseignements topographiques très-complets, que je me bornerai ici à résumer rapidement.

Une chaîne de montagnes assez élevées commence à quelques lieues d’Hermosillo, et court du sud au nord. Au pied des premières hauteurs de la chaîne, à l’est de la ville, le rio San-Miguel se divise en deux branches: la première conserve le nom du fleuve; la seconde s’appelle le _rio de los Uris_. Les deux branches baignent chacune les vallées creusées au bas de la chaîne qui s’élève entre elles: le rio San-Miguel coule à gauche, le rio de les Uris à droite, c’est-à-dire le premier à l’ouest, le second à l’est. Au delà d’Arispe, dernière ville mexicaine qu’on rencontre de ce côté, l’Uris, grossi par les cours d’eau qui coulent des pitons magnétiques de la _sierra_, se divise encore en deux branches parallèles, entre lesquelles s’étend une dernière ramification de la chaîne qui va expirer, à vingt-cinq lieues de là, aux deux villages de Nacome et de Bacuache. Ces villages, ainsi appelés du nom des deux branches de l’Uris, et séparés par les montagnes qui terminent la chaîne, se trouvent à cinq lieues l’un de l’autre. Du sommet de ces montagnes, les torrents qui coulent le long de chaque versant apportent de l’or aux laveurs de Nacome comme à ceux de Bacuache. Sauf quelques pauvres cabanes groupées à une distance égale d’Arispe et de Bacuache, et formant un village qu’on appelle Fronteras, une solitude profonde règne dans tout ce parcours. Au delà des deux villages se trouve le préside de Tubac, et, à partir de Tubac, d’immenses déserts se prolongent jusqu’à l’Orégon, en bordant les limites occidentales de la haute Californie.

--D’ici à Arispe, me dit l’Espagnol après m’avoir tracé mon itinéraire, la route est sûre, ni l’eau ni le feu ne vous manqueront; cependant d’Arispe à Bacuache, qui est à mon avis le _placer_ aujourd’hui le plus productif, voyagez bien armé. Il y a quelques mois, j’ai fait ce chemin, et j’ai remarqué pour la première fois une croix de triste augure qui rappelle certainement un assassinat. Le lieu, comme vous le verrez, est très-bien disposé pour égorger ou détrousser son prochain le plus commodément du monde. A tout hasard, si je n’entendais plus parler de vous, je ferais élever une croix à côté de la première.

Je remerciai l’Espagnol de sa bonne volonté, et j’allai faire mes préparatifs de départ en réfléchissant au contraste qu’offrent ces excursions périlleuses avec nos voyages d’Europe, où des paysages déjà décrits et connus, des moyens de transport uniformes, restreignent chaque jour la part de l’imprévu. Au Mexique, j’aurais eu peut-être à me plaindre de l’excès contraire. Que de ruses à employer, dans les provinces où les auberges existent, pour se faire bien venir des hôteliers, pour obtenir un maigre repas, souvent partagé avec des muletiers et des voleurs! Et quelle diplomatie n’est pas nécessaire pour s’assurer un gîte dans les États où la _posada_, le _meson_ ou la _venta_ sont inconnus! Plus loin encore, c’est le _despoblado_ (désert) qui s’étend devant vous sans offrir le moindre vestige d’habitation, pas même, comme dans nos landes, la hutte roulante du berger. Cependant, malgré ces privations, de tels voyages offrent un attrait irrésistible. Les magnifiques paysages qu’on traverse, les haltes dans la forêt autour de l’arbre séculaire converti avec une prodigalité royale en brasier gigantesque, les hommes qu’on rencontre, représentants d’une société presque inconnue, héros sauvages comme la nature qui les entoure, tous ces incidents si étranges et si variés sont pour le voyageur autant de compensations qui lui font oublier ses fatigues. C’est aussi ce charme de l’imprévu qui peut obtenir grâce pour les développements donnés au récit d’une excursion dans ces mystérieuses solitudes. Ici, plus qu’ailleurs, les détails ont leur prix, et les plus légères circonstances méritent d’être notées comme autant de révélations piquantes sur un monde tout différent du nôtre.

Je devais faire route jusqu’à Arispe avec le sénateur don Urbano, que des affaires d’urgence appelaient dans cette ville. Sa belle-sœur et sa femme étaient de la partie, et nous ne devions voyager qu’à petites journées. Au jour fixé, je montai à cheval pour me rendre à la maison du sénateur. Il était à peine trois heures quand je traversai les rues silencieuses d’Hermosillo La nuit avait été étouffante, et, selon l’usage de ces pays primitifs, tous les habitants des maisons privées de cours avaient transporté leurs lits dans les rues. Certes, si l’obscurité eût été moins profonde, c’eût été un singulier spectacle que celui de ces dormeurs de tout âge et de tout sexe, les uns réunis, les autres isolés, mais tous dans un costume de nuit approprié à la chaleur du climat. Ce ne fut qu’avec des précautions infinies que j’arrivai chez le sénateur sans avoir écrasé personne. Une trentaine de chevaux, groupés autour d’une jument qui portait une clochette attachée au poitrail, piaffaient en hennissant devant la porte. Cinq ou six domestiques achevaient, en jurant, de charger autant de mules; un autre tenait en bride trois beaux chevaux, dont deux harnachés de selles de femme. Enfin, au moment où j’arrivais, la porte cochère s’ouvrit, et deux autres serviteurs sortirent à cheval, tenant chacun à la main un morceau de bois de sapin enflammé en guise de torche. A la lueur que projetaient ces flambeaux improvisés, je vis don Urbano s’avancer vers moi.

--Nous allons donc voyager en caravane? lui demandai-je en lui montrant l’escadron de chevaux qui obstruaient la rue.

--Nullement, me dit-il; ce sont les relais que j’envoie en avant, car nous avons vingt-cinq lieues à faire par jour.

--C’est ce que vous appelez voyager à petites journées?

--Oui, certes, et qui plus est, je n’en agis ainsi que pour ces dames, qui ne sont pas accoutumées aux longues traites.

Presque en même temps don Urbano donna l’ordre du départ. Alors chevaux, mules et domestiques, tous partirent au galop en faisant retentir les rues du bruit de leur course, à la grande confusion des dormeurs. Puis, quand le tumulte eut cessé, nous partîmes nous-mêmes précédés par les porteurs de torches, qui s’élancèrent devant nous en secouant la flamme du sapin et en semant l’obscurité de mille étincelles.

A six lieues de là, nous rejoignîmes la _caponera_ (c’est ainsi qu’on appelle un certain nombre de chevaux de choix réservés pour l’usage exclusif des propriétaires); on prit à peine le temps de détacher les selles ruisselantes de sueur pour les placer sur des chevaux frais, et nous repartîmes. Il convient de dire ici que ces chevaux, constamment laissés en liberté, sont infatigables, et qu’ils sont frais encore quand ils n’ont fait que quinze ou vingt lieues sans être montés. Ce ne fut qu’à six lieues plus loin que, la chaleur devenant insupportable, nous nous arrêtâmes pour nous reposer et faire la sieste; puis, après deux heures de sommeil à l’ombre des arbres, nous reprîmes notre course, et une troisième traite nous mena, vers cinq heures du soir, à un endroit appelé la _Puerta del Cajon_. Nous avions fait les vingt-cinq lieues convenues depuis le matin, et c’était là que nous devions passer la nuit.

La Puerta del Cajon (porte du Caisson) est ainsi nommée parce que c’est à cet endroit que la branche du rio San-Miguel appelée Uris commence à _s’encaisser_ entre la sierra et un amphithéâtre de rochers. Le lit sablonneux de la rivière devient, pendant la saison sèche, un chemin agréable et commode. Appauvrie par une sécheresse de huit mois, la rivière, au lieu de remplir son vaste lit comme dans la saison des pluies, serpente en mille détours sur un fond de graviers et de galets. Dans ses innombrables méandres, elle caresse mollement le pied des saules et des trembles qui se penchent sur ses bords. Le bruit de leurs feuilles, sans cesse agitées, égale à peine en douceur le frémissement des eaux limpides et transparentes. De temps à autre, une chute d’eau qui se précipite dans quelque ravin éloigné vient mêler son harmonie lointaine aux murmures de l’Uris. Les dentelures azurées de la chaîne qui l’enserre d’un côté s’élèvent à pic au milieu des cimes pressées des arbres étagés en gradins gigantesques. Sur les rochers du bord opposé s’étendent, comme un rideau mobile, des plantes verdoyantes et des lianes fleuries qui baignent leurs rameaux dans les eaux capricieusement promenées d’une rive à l’autre; mais, dans la saison des pluies, au lieu de ce riant tableau, l’Uris n’offre plus que des aspects funèbres. Le lit entier de la rivière est envahi tout à coup par des eaux fangeuses, qui écument, bouillonnent et courbent la cime des arbres dont naguère elles caressaient humblement le pied. Des arbres déracinés, des cadavres d’animaux surpris par la crue subite, roulent en tournoyant dans les flots jaunis. Les échos répètent avec le bruit du tonnerre les mugissements de l’Uris, les roches se renvoient les cris plaintifs de cohortes d’oiseaux qui volent en rond au-dessus des vagues, ou qui, acharnés sur un cadavre flottant, se laissent entraîner avec lui. Du sommet, des flancs de la sierra, voilés alors de brouillards impénétrables, des bruits effrayants montent jusqu’au ciel; des rochers détachés de leurs bases roulent d’abîme en abîme, les arbres craquent sous leur choc; on dirait que ces brumes épaisses cachent sous leur manteau la lutte du génie des eaux contre le génie des montagnes. Avec le retour des premières chaleurs, les eaux limoneuses s’épurent de nouveau en diminuant, les pics de la sierra dégagent leur azur du sein des vapeurs; les cimes des arbres secouent les souillures argileuses de leurs feuillages et les détritus végétaux suspendus en flocons à leurs branches: les paysages de l’Uris ont repris leur charme idyllique; mais les sables cachent une nouvelle récolte d’or que les eaux ont fait descendre de hauteurs inaccessibles, et la nature a jeté dans ses convulsions une nouvelle pâture à la cupidité de l’homme.

Les domestiques du sénateur avaient profité de nos deux heures de sieste pour préparer notre campement. Le choix de l’emplacement faisait honneur à leur goût. Les premières croupes des montagnes s’élevaient à cet endroit, couvertes d’arbres penchés qui formaient une arche de verdure au-dessus de la rivière. Sur la berge opposée, une pente douce conduisait à une esplanade de rochers dont une épaisse végétation tapissait les déchirures. C’était au sommet de cet amphithéâtre naturel que tout était disposé pour passer la nuit. Auprès d’un vaste brasier allumé à quelque distance, la moitié d’un mouton rôtissait sur deux fourches de bois de fer. Sur l’herbe étaient disposées les provisions contenues dans les cantines. Dans une source qui sortait du pied des rochers et venait mêler à la rivière ses eaux glacées, sous l’ombre que versait la cime épaisse des arbres inclinés, des outres gonflées rafraîchissaient le vin contenu dans leurs flancs, inappréciable précaution après une course de douze heures dans une atmosphère dont un thermomètre, que j’avais rencontré par hasard au premier relais, portait la chaleur, à l’ombre, à 95 degrés Fahrenheit. Après le repas, la nuit tomba presque glaciale sous l’influence de la rivière. Des matelas furent disposés, pour le sénateur et sa famille, près d’un nouveau foyer allumé au centre de la clairière, après toutefois que les domestiques eurent battu soigneusement les buissons environnants de leurs cravaches plombées, pour en écarter les serpents. Quant à moi, j’étais depuis trop longtemps privé de lit pour ne pas regarder un matelas comme une superfluité puérile, et je m’étendis avec délices sur le gazon le plus épais que je pus choisir. Puis, au murmure monotone de l’Uris dans son lit de roches et du vent dans le feuillage, aux glapissements plaintifs des chacals qui hurlaient de près et de loin, au retentissement affaibli de la clochette de la jument capitane, à ces mille bruits mystérieux de la nature sauvage, je ne tardai pas à fermer mes yeux appesantis par le sommeil, qu’on ne sollicite jamais longtemps dans les bois.

Les _cabrillas_ (les pléiades), horloge du voyageur dans le désert, marquaient à peine trois heures quand je fus réveillé par les apprêts du départ. Les taillis craquaient de tous côtés sous les écarts des chevaux arrachés non sans regret à leur pâturage rafraîchi par la rosée de la nuit. Les domestiques s’appelaient et se répondaient; le foyer ravivé projetait de vives lueurs jusque dans les échappées les plus profondes de la forêt, et teignait d’un reflet rouge les eaux noires de l’Uris. Bientôt j’entendis la voix du sénateur qui m’invitait à venir prendre le chocolat avant de partir. Je quittai ma couche de gazon; les voyageuses n’étaient pas encore levées, et, sur leur invitation expresse faite avec tout l’abandon gracieux des pays chauds, nous nous assîmes sur leur lit pour prendre ce léger repas. C’était un tableau nouveau pour moi que celui de ces jeunes femmes au milieu des bois, appuyées mollement sur la dentelle de leurs oreillers, sous cette alcôve de feuillage auquel le firmament étoilé formait un dais resplendissant. J’aurais voulu pouvoir prolonger ces instants; mais, le repas achevé, tout étant prêt pour le départ, il fallut remonter à cheval.

Nous continuâmes à suivre le lit de la rivière, relayant comme la veille, et nous arrivâmes au petit village de Banamiché. Les habitants peu nombreux de ce village, groupés devant leurs portes, nous regardaient avec curiosité; parmi eux, un homme vêtu d’un froc de franciscain retroussé jusqu’à la ceinture, et chaussé de _bottes de cheval_[22] garnies d’énormes éperons, semblait nous observer avec un intérêt tout particulier. La beauté de doña J..., la femme du sénateur, assez remarquable pour fixer partout l’attention, détermina le moine à nous parler et à nous offrir l’hospitalité sous son toit. L’offre fut acceptée, et nous mîmes pied à terre. Une ménagère de mine assez avenante vint nous recevoir, escortée d’une demi-douzaine d’enfants.

[22] On appelle ces bottes, formées de deux peaux de chèvre tannées et curieusement estampées ou gaufrées, _botas vaqueras_.

--_A quien Dios no dió hijos le dió ahijados_[23], nous dit le _padre_ Nieto: ainsi se nommait notre hôte. C’était, je pense, en reconnaissance des soins paternels qu’il prenait de ses filleuls, que les petits drôles l’honoraient d’un nom plus tendre que celui de parrain.

[23] «Dieu a donné des filleuls à celui à qui il a refusé des enfants.»