Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 4
Nous franchîmes la porte, suivîmes la chaussée et fîmes une jolie promenade dans les environs qui étaient très-boisés. C'était une magnifique journée d'arrière-saison. Il avait peu plu cet automne, et il n'y avait pas encore eu le moindre orage. Les arbres étaient encore parés d'une bonne partie de leur couronne de verdure. Les teintes jaune d'or et rouge de sang des ormes et des hêtres resplendissaient magnifiquement sous les tièdes rayons du soleil. Çà et là un chêne étalait ses branches inférieures déjà jaunissantes, tandis que sa cime était encore verdoyante, et le sombre feuillage des sapins insultait par moments aux autres fils des forêts qui paraissaient si fiers encore de leur splendeur à son déclin, et qui bientôt, nus et dépouillés, se verraient exposés aux rigueurs de l'hiver.
Mais ni la belle nature, ni l'éclat du soleil, ni la fraîche brise d'automne ne pouvaient dissiper le nuage qui obscurcissait le front de monsieur Kegge. Je m'efforçais d'animer la conversation et d'attirer sa pensée sur mille sujets; mais chaque fois je m'apercevais clairement que cette pensée en revenait à l'irritation de sa fille chérie.
Les chevaux gris-pommelés étaient extrêmement ardents et couraient parfaitement, et le cocher fit remarquer, à plusieurs reprises, à monsieur Kegge que celui qui était sous la main avait enfin renoncé à tous ses caprices. Il semblait que cela ne touchât point monsieur Kegge; il songeait aux caprices d'Henriette. Le cocher réussit, après une longue lutte, à dépasser la voiture d'un _noble et puissant seigneur_, mais monsieur ne se frotta pas les mains avec le plaisir avec lequel je suis convaincu qu'il l'eût fait le jour précédent. Il était oppressé. Il s'efforçait bien de temps en temps de secouer le fardeau qui pesait sur lui, ou de se le dissimuler en faisant par intervalles quelque sortie brusque ou plaisante, mais il retombait aussitôt dans un morne silence. Ce n'était plus l'homme de la veille. Ce monsieur Kegge si indépendant, si bruyant, si remuant, si peu soucieux de quoi que ce fût, était découragé et abattu, et cela par le caprice d'une jeune fille de dix-sept ans, qu'il chérissait et craignait à la fois. Mademoiselle Toussaint, en qui je ne sais ce qu'il faut admirer le plus de la perspicacité avec laquelle elle saisit les mystères de la vie intérieure, ou de la délicatesse et en même temps de la puissance avec lesquelles elle les peint dans ses écrits, a décrit d'une façon supérieure cette forme de l'amour paternel.
En revenant, monsieur Kegge ordonna d'arrêter à la porte d'un fleuriste.
Le palefrenier noir descendit et sonna.
--Monsieur est-il chez lui, ma fille?
--Monsieur est à Amsterdam.
--Mais Barend est peut-être à l'ouvrage? cria Kegge de la voiture.
--Oui, Monsieur, Barend est là; si Monsieur veut descendre...
Nous mîmes pied à terre, et l'on nous conduisit vers la maisonnette dite _des oignons_, où nous aperçûmes bientôt Barend au milieu de treillis couverts de bulbes, de caisses en bois remplies de semences, et dans une atmosphère saturée de fortes et odorantes effluves.
Barend était le plus vieux domestique, le maître ouvrier du fleuriste chez lequel nous entrions; il avait, pour un homme de sa condition, l'extérieur le plus vénérable. Il était de petite taille, portait un habit bleu de coupe antique, une culotte courte, des bas gris et de grandes boucles d'argent de forme carrée aux jarretières et aux souliers; son tablier blanc était relevé en diagonale. Malgré son âge, il portait encore la tête très-droite. De rares cheveux blancs tombaient le long de ses tempes, mais son visage ridé avait cette saine rougeur que gardent jusque dans leur vieillesse ceux qui ont passé leur vie en plein air. Ses yeux bleus avaient une expression de douceur et de bienveillance, et sa bouche s'était affaissée juste assez pour prendre un pli des plus affables.
--Barend, dit monsieur Kegge, il me faut un beau bouquet.
--Cela ne sera pas facile, monsieur Kegge, répondit Barend.
--Avec de l'argent et de bonnes paroles, Barend, reprit Kegge; peu m'importe ce que cela coûte; vous-savez que je n'y regarde pas de près.
--Tout cela est bon à dire, dit Barend, mais on ne peut forcer la nature. C'est une autre affaire, voyez-vous. C'est le plus mauvais moment de l'année; nous avançons joliment vers la Noël, savez-vous. Venez au printemps aussitôt qu'il vous plaira, monsieur Kegge, et je vous donnerai une poignée de fleurs forcées à vous mettre le cœur en joie; mais à présent tout est fini. Il peut encore y avoir là bas un seul chrysanthème ... mais il est fané, monsieur Kegge. Je vous le dis encore une fois, on ne peut forcer la nature d'une chose. On peut bien la forcer; mais il y a forcer et forcer; et quand vous forcez une chose qui ne peut pas bien être forcée, qu'y gagnez-vous? Vous vous donnez des peines inutiles.
Monsieur Kegge coupa court à ce flux de paroles peu compréhensibles du vieux Barend en disant:
--Allons, allons, mon brave Barend, si vous cherchiez bien dans toutes les serres?
--Voyez-vous, dit Barend, vous pensez bien que j'aimerais autant vous donner le pot tout entier que d'en couper le cœur, car toute la force de la plante est là. Une fleur, monsieur Kegge, je le répète toujours, une fleur est juste comme un homme. Si je vous ôtais le cœur de la poitrine, vous ne pourriez plus vivre non plus. Voilà la vérité vraie... Qu'en dites-vous, Monsieur? ajouta-t-il en s'adressant à moi.
Monsieur Kegge n'attendit nullement ce que je pouvais avoir à dire sur ce point.
--Mais pour une pièce de cinq florins, dit-il avec impatience, je puis bien encore avoir quelque chose?
--Écoutez, dit Barend, en tirant de sa poche sa serpette qu'il ouvrit, s'il y a des fleurs elles ne vous coûteront pas cinq florins; vous pourrez avoir quelque chose de très-bien pour quatre florins. Mais nous sommes si diablement hors de saison. Est-ce pour Madame?
--Non, Barend, c'est pour ma fille.
--C'est la même chose, reprit le vieux jardinier; les dames sont nos meilleurs chalands pour les fleurs, mais si nous n'avions que les fleurs pour vivre!...
--Mais que diantre avez-vous donc d'autre?
--Parbleu, les oignons, dit Barend; les fleurs ne signifient rien. C'est de la misère. Tenez, poursuivit-il, en montrant un pot qui n'avait pas de fleurs, mais une quantité de petites feuilles finement découpées, n'avez-vous pas envie de cette petite chose-là? Ou l'auriez-vous déjà peut-être?
--Qu'est-ce que c'est, Barend?
--C'est, dit Barend, la véritable _mimosa noli me tangere._
--Pas de latin à propos de pots, s'écria Kegge; sottises que tout cela! Comment cela s'appelle-t-il dans votre langue maternelle, mon brave?
--C'est la sensitive, répondit Barend.
--Je vous remercie, reprit Kegge, se souvenant probablement qu'il avait déjà cette _petite chose._
Nous parcourûmes d'abord le jardin où était encore épanouie une seule rose de tous les mois, qui avait très-bonne mine, bien que Barend assurât que le cœur devait en être gâté par l'humidité; nous visitâmes ensuite les serres où le vieillard coupa çà et là un pélargonium, un chrysanthème, une primevère de la Chine, de sorte qu'en définitive, nous parvînmes à réunir un bouquet très-présentable, pendant que Barend, à propos de chaque fleur, faisait étalage de sa science et satisfaisait sa démangeaison de parler. Lorsqu'il ferma derrière lui la porte de la dernière serre, monsieur Kegge laissa imprudemment échapper cette question:
--Mais Barend, depuis combien de temps êtes-vous ici?
--Depuis cinquante-cinq ans, Monsieur, Dieu et l'honneur aidant, répondit-il; j'aurai soixante-huit ans à la Chandeleur, et j'en avais treize quand je suis entré ici comme garçon jardinier.
--Vraiment, mon brave! et vous avez encore si bon air! remarquai-je.
--Oh! répondit Barend, il faudrait que Monsieur vît ma femme. Celle-là est aussi dans les soixante, mais c'est bien autre chose encore. J'ai eu d'elle treize enfants, et il y a juste vingt et un ans de différence entre le plus jeune et l'aîné. Maintenant ce n'est plus cela, mais il y a une dizaine d'années il est arrivé plus d'une fois que les gens lui demandaient si son père était à la maison.
--Cela est beau, dit Kegge, très-beau, Barend! Aux Indes il en est autrement. Il peut bien y arriver que la mère et la fille ne diffèrent que de quinze ans, mais les femmes y vieillissent de bonne heure, mon brave.
A ces mots, M. Kegge tira sa bourse de sa poche et prit l'attitude d'un homme qui va partir. Mais Barend en jugea autrement et s'appuya contre le mur de la serre avec tout l'air de l'homme qui va commencer une longue histoire.
--Ces messieurs auraient dû connaître mon père, dit Barend; c'était là un homme solide. A sa mort il avait près de soixante-six ans et possédait encore toutes ses dents. Nous demeurions dans ce temps-là à Uitgeest: eh bien, il courait d'Uitgeest à Alkmaar pour prendre le café (nous avions une tante à Alkmaar), et il revenait de même à la maison sans s'apercevoir de rien. Et si ce n'était un maudit paysan, il se porterait encore bien.
--Il serait joliment vieux pourtant, dis-je.
--C'est égal! dit Barend, c'est égal! il n'aurait guère que cent et cinq ans et il aurait pu facilement y arriver. Mais il faut que je raconte cela à ces messieurs. Il était à travailler chez un paysan, car mon père était charpentier de son état, le paysan s'appelait Stoutema. Ce que c'est que le sort! Voilà que la fièvre lui tombe tout d'un coup sur le corps. Pour lors mon père était d'une nature telle, avec votre permission, que quand il pouvait venir à suer il était guéri. Mes gars, dit-il à ses compagnons, j'ai une grosse fièvre. Eh bien! dirent-ils, il faut t'aller coucher un instant sur le _Koes._ Le _Koes_, c'est comme ces messieurs peuvent savoir, la place derrière les vaches, où les domestiques se couchent pendant l'heure du repos[1]. Mais Stoutema dit: Cela ne se peut pas, car on vient de refaire le lit pour les garçons; et mon père dut monter sur la meule de foin. Pour cela il lui fallait monter une longue échelle qui avait une quarantaine d'échelons; il eut bien du mal avant d'arriver en haut; il se fit là un trou, ramena le foin sur lui et resta tranquille. Il y était depuis une heure quand arriva la barque, et les ouvriers retournaient avec à la maison, car il sonnait midi. Ils crièrent à mon père:--Jean, descends, voici la barque! Mais mon père dit:--Non, je sue trop! laissez-moi couché ici! Eux dirent:--Si tu devenais plus malade, tu ferais mieux de venir avec nous. Alors mon père descendit du tas de foin, mais, voyez-vous, il suait encore. Alors on demanda à Stoutema des couvertures de vache; mais il ne voulut pas en donner.--Il faut que mes couvertures de vache restent sèches, dit-il. Alors quelques-uns ôtèrent leur blouse et la mirent sur mon père; mais cela n'aida à rien, car c'était trop court. Ils arrivèrent comme cela à Uitgeest, mais il y avait bien encore une lieue et demie à faire. Mais ces gens-là avaient sûrement bien besoin de leur temps puisque aucun d'eux n'alla avec mon père. Ses jambes étaient devenues si roides qu'il ne pouvait plus aller et tombait de côté et d'autre. Les gens qui l'ont vu alors auront bien sûr pensé en eux-mêmes; cet homme-là est soûl! Quand il arriva à la porte de la maison, il voulut prendre le bouton...
Ici la voix du vieux Barend qui allait s'affaiblissant et se brisant de plus en plus, s'éteignit tout à fait et il fondit en larmes. Il porta la main gauche derrière la tête et se mit à arracher ses rares cheveux.
--Voyez-vous, dit le vieillard en frappant du pied et avec autant de colère et d'indignation que si son père fût mort la veille, voyez-vous, quand je pense à ce paysan!...
--Il voulut prendre le bouton, continua-t-il avec plus de calme, mais cela n'alla pas. Trois jours après, c'était un mort. Mais sans ce paysan, dit-il en frappant du pied derechef, il pourrait facilement vivre encore.
Monsieur Kegge avait des larmes dans les yeux. Il tâta dans sa bourse:
--Tenez, Barend, dit-il, ce qu'il y a au-dessus de quatre florins est pour vous. Maintenant mettez-moi le bouquet dans une grande boîte.
Barend alla chercher la boîte.
--En tout cas, ce vieux père Barend n'a pas été étouffé au berceau, remarqua monsieur Kegge avec une gaieté affectée et, s'essuyant les yeux, il ajouta: Un vieux gaillard comme cela finirait par vous rendre triste.
Nous fûmes bientôt prêts et de retour à la maison. Henriette qui se repentait déjà de sa colère avait repris une mine affable, et lorsque son père lui offrit les fleurs, il y eut des larmes dans ses beaux yeux. Elle était honteuse.
--Vous êtes pourtant un bon papa! dit-elle en l'embrassant et en arrangeant de sa jolie main les cheveux de monsieur Kegge. Je ne le méritais pas! ajouta-t-elle, et elle pencha la tête sur le sein de son père.
--Pas de jérémiades! dit le père. Sottises que tout cela! Il faut toujours être de bonne humeur.
Je commençai d'aimer Henriette dix fois davantage. Le perroquet criait:
--Douce maîtresse!
* * * * *
Nous étions encore au dessert lorsque Monsieur Van der Hoogen, qu'à part moi je n'appelais pas autrement que le _charmant_, fut annoncé et introduit.
Henriette rougit terriblement.
--Ne vous dérangez pas, ma chère dame; pardon, monsieur _Van_ Kegge. Je me présente à une heure bien indue, n'est-ce pas. J'avais à dire une chose à mademoiselle _Van_ Kegge, une chose des plus affreuses; j'en suis au désespoir...
Je considérai attentivement monsieur Van der Hoogen, mais je ne remarquai ni ces cheveux en désordre ni ces yeux hagards que je me représentais, grâce aux poètes, comme la condition _sine qua non_ du désespoir. Au contraire, grâce à cet onguent connu chez les coiffeurs sous le nom de cosmétique, les boucles du personnage étaient aussi luisantes et aussi régulières que la veille; son regard était tout à fait calme, et la main du désespéré monsieur Van der Hoogen ne tremblait pas non plus quand il l'étendit vers un verre de porto que lui offrit mon hôte.
--Je dois vous dire, continua-t-il en s'adressant à Henriette, qu'il m'est impossible d'assister jeudi soir à votre répétition. Je viens de recevoir tout à l'heure une invitation à un grand souper chez monsieur Van Lemmer; je ne puis me dispenser d'y assister, et je dîne le même jour chez madame d'Autré. Demain, comme vous le savez, il y a soirée chez le général. Si vous ne pouviez répéter ce soir, je serais vraiment désolé... et j'ai bien peur que vous ne le puissiez pas...
Le père timoré saisit l'occasion de réparer complètement le mal qu'il avait fait le matin, car si l'irritation d'Henriette l'avait effrayé, ses larmes l'avaient pleinement convaincu qu'il avait été injuste envers elle: peut-être aussi redoutait-il un peu une nouvelle rupture de la paix.
--Dans ce cas-là, Henriette, dit monsieur Kegge en se hâtant de prendre la parole, il ne te reste pas autre chose à faire qu'à demeurer à la maison. Tu peux t'excuser; de cette façon il n'y aura pas de mal.
--Aviez-vous une invitation? C'est ce que je redoutais, dit Van der Hoogen; mademoiselle Kegge est si chérie partout. Non, non, s'il vous faut sacrifier quelque chose, ne le faites pas; je...
--Non, dit monsieur Kegge, je tiens à cette répétition. Nous vous attendons positivement ce soir. Vers sept heures, n'est-ce pas?
--Charmant! charmant! s'écria monsieur Van der Hoogen en quittant sa chaise. Ne vous dérangez pas! A ce soir!
Il gagna la porte en faisant une sorte d'entrechat.
Je compris mieux encore qu'avant le dîner la confusion et les larmes d'Henriette. C'était un coup monté, et monsieur Van der Hoogen partit avec la bienheureuse conviction d'avoir rendu un service signalé à la belle bru nette. Quant à celle-ci elle avait des remords. Je me levai pour reconduire le fat.
--Monsieur étudie à Leyde, n'est-ce pas? me demanda-t-il dans le corridor. Charmante jeunesse que les étudiants. J'ai aussi résidé six mois à Leyde. C'est, d'ailleurs, une misérable ville. Pas d'amusements; les gens ne se voient pas entre eux. C'est à peine si, une fois par an, ils y donnent un bal à leur façon. On s'y ennuie mortellement. Ne vous dérangez pas, À ce soir!
--Je suis fâchée que cela tombe ainsi, dit Henriette lorsque je rentrai, mais, vous le voyez, je ne puis absolument pas aller là-bas.
--Tu devrais écrire un mot ... dit son père.
--Je m'en garderai bien, dit Henriette; je n'écris pas aux de Groot; ces gens ne sont pas accoutumés à cela...
--Voulez-vous que j'aille les informer de l'empêchement survenu? demandai-je à demi-ironiquement.
--Ne vous ai-je pas dit, maman, que monsieur Hildebrand en tient pour Sara? dit Henriette en riant; mais elle prit aussitôt l'affaire au sérieux et ajouta:
--Vous m'obligeriez beaucoup en faisant cela...
--Très-bien! dis-je, et si la chose me plaît, je reste au lieu et place de mademoiselle Henriette, quoiqu'on y perde au change. J'aime assez dorer...
--Dorer! s'écria le père au comble du ravissement de ce que l'affaire s'arrangeât si complètement à la satisfaction de sa fille... Eh bien, je puis vous dire que je le ferais encore avec plaisir. Je parie que grand'maman s'y amuserait...
--Je n'aime pas beaucoup l'or! dit la vieille dame.
[1] A laquelle les ouvriers ont droit au milieu du jour.
V
Où il est prouvé que les plaisirs simples sont aussi des plaisirs vrais, et où l'on trouvera de plus un incident triste.
La partie de _dorure_ devait commencer au plus tard à cinq heures et demie, et, vers cette heure, je me mis en route pour la demeure du pâtissier de Groot, ou, comme disait toujours Henriette, _des de Groot._ Cette demeure était passablement éloignée de celle de monsieur Kegge, et je partis muni d'indications données par celui-ci, indications probablement très-claires pour un habitant de la ville, mais très-embrouillées pour un étranger.
Tout à coup je me trouvai dans une ruelle obscure au bout de laquelle une vive lumière semblait sortir de terre, et, sur ce fond lumineux, il me parut voir une masse sombre dont les contours se mouvaient en ondulant. A mesure que j'approchais j'entendis sortir de cette masse des voix qui semblaient appartenir à de petits garçons. Arrivé tout près, je vis en effet un groupe de gamins, se pressant de toutes manières les uns sur les autres, qui, à travers la croisée d'un souterrain, suivaient de l'œil les mouvements d'un maître pâtissier et de ses vassaux qui, vêtus de leur costume de toile blanche, pétrissaient, confectionnaient, façonnaient et cuisaient des merveilles analogues à celles auxquelles Henriette avait refusé de donner la dernière perfection. Je m'arrêtai un instant et pris plaisir à voir l'intérêt que portaient à l'affaire ces polissons des rues qui probablement n'auraient d'autre part aux largesses de saint Nicolas, que de voir préparer les friandises qui devaient rendre heureux ou malades, comme l'assurent des pessimistes, leurs frères plus favorisés.
--Allons, recule un peu! laisse-moi voir aussi! dit l'un des gamins qui appuya l'expression de son désir en jouant vivement des coudes.
--Oh! Jean, en voilà un beau! s'écria un autre, c'est bien sûr un Jan Klaas[1].
--Es-tu fou? s'écria un troisième; c'est une femme!
--Allons donc, si c'est une femme, je consens à ce que Pierre entre dans la cave.
--Ne joue donc pas des coudes comme cela, Gerrit, entends-tu?
--Prends garde, Pierre, ton sabot va tomber dans la cave.
--Regarde; en voilà un qui ouvre le four; voilà-t-il un feu.
--Que fait donc ce gros-là? il frotte ses mains dans la farine.
--Eh bien, faut-il pas que la pâte reste à ses doigts? Tu es bon, toi!
--Attends un peu! en voilà un fameux; celui-là coûte bien un _daalder_, sais-tu?
--Plus souvent que tu l'aurais pour un _daalder!_
--On t'en donnera des _daalder._
Telles étaient les paroles et d'autres semblables qu'échangeaient les spectateurs attroupés devant les vitres de cet atelier.
Au coin de la maison pendait une grande enseigne sur laquelle était peinte l'histoire connue du _Zoeten inval_[2] et au dessous ces mots: _H. P. De Groot. Toutes espèces de gâteaux et de pâtisseries._ J'étais bien tombé. J'entrai dans la boutique; il y avait un tel brouhaha de voix féminines dans une chambre contiguë et fermée par une porte vitrée et garnie de rideaux verts, que je m'aperçus clairement que la partie était en train, et que je dus m'annoncer plusieurs fois à voix très-haute avant que quelqu'un se montrât.
La porte vitrée s'ouvrit et la jolie Sara parut, la figure haute en couleur comme si elle sortait d'une conversation très-animée ou d'une chambre très-chaude.
--Vous seul, monsieur Hildebrand?
--Au lieu de votre cousine Kegge, Mademoiselle. Je viens l'excuser auprès de vous.
--Mais vous entrerez, n'est-ce pas.
--Un instant.
Sara rouvrit la porte pour me faire entrer, et j'aperçus toute la compagnie.
Là se trouvait, toute fière d'un collier de corail, de boucles d'oreille de corail, d'une broche de corail, voire même d'une bague garnie d'une large incrustation de corail, mademoiselle Marie Dekker, fille d'un bon tailleur, et, à son côté, un large grain de beauté sur la joue et une boucle de cuivre qui rayonnait sur son abdomen comme un soleil carré, Catherine de Riet, fille de l'épicier voisin. Venait ensuite Pierrette Hupstra dont le père occupait l'importante charge d'huissier, qui s'imaginait qu'il n'y avait rien de plus coquet ni de plus gracieux qu'un léger tissu rose fixé au cou par un petit anneau. Suivaient Gertrude et Thérèse, rejetons de monsieur Opper, un boucher d'importance, dont l'une avait un chapeau garni de fleurs de pierre et l'autre un _dito_ orné d'une plume de bois, mais qui se trouvaient tout heureuses d'avoir sur la tête respectivement une céphalide bleue et une rouge, fermement convaincues qu'elles étaient qu'il n'y avait pas au monde de coiffure plus charmante on plus à la mode. Après elles venait la maigre Marguerite Van Buren, la doyenne d'âge des invitées, et qui pouvait avoir trente et un à trente deux ans; elle vivait _in otio curti dignitate_, d'une petite rente viagère que lui avait faite une vieille fille chez qui elle avait été quelque chose de plus que femme de chambre et quelque chose de moins que demoiselle de compagnie; elle portait un petit bonnet garni d'une étroite dentelle et un tour qui ne ressemblait pas mal à deux petites grappes de raisins secs. J'aperçus aussi Barbe Blom dont le père tenait une grande boutique de charcuterie et qui elle-même portait au doigt du milieu un grand capuchon noir, parce qu'elle s'était blessée par accident au doigt susdit et que le froid était venu envenimer la blessure. Puis, comme contraste, Suzette Noiret, fille d'une veuve qui habitait un hospice et appartenait à la communauté française. Suzette avait un extérieur des plus gracieux et des plus charmants, et rivalisait en brun avec la blonde Sara à côté de laquelle elle était assise. Enfin au haut bout de la table trônait madame de Groot mère, une clame d'une quarantaine d'années, vêtue d'une robe de soie noire et portant un bonnet orné d'une grande quantité de rubans blancs, bonnet suffisamment haut et large et qui pourtant n'était sans aucun doute que l'ombre de la coiffure qu'elle arborerait le cinq décembre.
La répétition de mon message fit beaucoup d'effet sur madame de Groot qui avait espéré faire parade de sa _cousine_ Henriette; cela contraria aussi beaucoup toutes ces demoiselles, selon leur dire, bien que je fusse convaincu que l'absence d'une _dame_ pareille débarrassait d'un grand poids le cœur de bon nombre d'entre elles. Il s'ensuivit un chuchotement général, engagé par ces dames deux à deux et duquel se dégagea enfin le solo de Marguerite Van Buren qui déclara «que c'était triste pour mademoiselle Kegge; c'était un si gentil passe-temps que dorer.»
--J'espère, dit madame de Groot, j'espère inviter aussi la semaine prochaine les petits cousins et cousines. Je demanderai à la même occasion quelques enfants du voisinage.