Scènes de la vie de jeunesse: Nouvelles

Chapter 3

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Au bout de huit jours, les nouvelles fonctions et l'autorité dont elles investissaient Ulric lui avaient attiré déjà une foule de courtisans, et ceux-là qui se montraient les plus humbles et les plus empressés autour de lui étaient les mêmes qui jadis s'étaient montrés les plus durs et les moins indulgents à son égard, les mêmes qui s'étaient le plus ouvertement déclarés hostiles à sa nomination. Il expérimenta alors sur le vif ces _nobles qualités_ qui, disait-il autrefois, devaient croître dans les sillons arrosés par les sueurs du travail, et son coeur s'emplit d'un nouveau dégoût en voyant ces hommes qui, devant être pourtant liés par une commune solidarité, essayaient de se nuire les uns aux autres en venant dénoncer les infractions qui se commettaient dans l'atelier, espérant sans doute qu'Ulric leur payerait, en tolérant les leurs, la dénonciation des fautes commises par ceux de leurs compagnons dont ils se faisaient les espions.

--Ô fraternité! murmurait Ulric, fantôme chimérique, mot sonore qu'on fait retentir comme un tocsin pour ameuter les révoltes. On peut facilement t'inscrire sur les étendards et sur le fronton des monuments; mais les siècles futurs ajoutés aux siècles passés auront bien de la peine à te graver dans le coeur de l'homme.

Ainsi donc, dans les classes inférieures de la société, dans le monde des blouses, Ulric avait retrouvé la même corruption, le même esprit de mensonge, la même fureur d'oppression du fort contre le faible. Là, comme ailleurs, tous les vices régnaient sous la présidence de l'égoïsme, maître souverain; tous les nobles instincts étaient crucifiés sur les croix de l'intérêt; là aussi, toute vertu avait son Judas et son Pilate. Là aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric put se convaincre par sa propre expérience que l'ingratitude, celle qui de toutes les plantes humaines a le moins besoin de culture, croissait en plein coeur.

En haut, il avait trouvé le mal hypocrite, rusé, mais intelligent et presque séducteur.

En bas, il le trouva de même, mais cynique, brutal, et presque repoussant.

Un soir Ulric était seul dans sa chambre; plongé dans une misanthropie qui devenait chaque jour plus aiguë, la tête posée entre ses mains, ses yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une table: c'était l'_Émile_ de Rousseau, et un signe marginal semblait annoter ce passage:

«Il faut être heureux! c'est la fin de tout être sensible; c'est le premier désir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonheur? Chacun le cherche et nul ne le trouve; on use sa vie à le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint.»

Pour la millième fois au moins Ulric faisait en réflexion le tour de cette phrase, dont la conclusion est si désespérée, lorsque des cris perçants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arracher à sa rêverie.

Ulric courut à sa fenêtre.

Des cris: au secours! Au secours! continuaient plus pressés et plus inquiets. Ils paraissaient sortir d'une croisée faisant face au corps de logis habité par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.

Il descendit en toute hâte l'escalier, et en quelques secondes il était arrivé sur le palier de l'étage supérieur, où les cris avaient atteint le diapason de l'épouvante.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric à quelques voisins assemblés sur le carré.

--Ah! dit une commère avec un accent de fausse pitié, c'est la mère Durand qui vient de trépasser, et c'est sa petite qui crie. Que c'est un enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son âme par petits morceaux du matin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'oeil; que c'est bien malheureux pour de pauvres gens qui ont si besoin de repos; que la vieille n'a pas voulu aller à l'hôpital, qu'elle était trop fière; qu'elle a mieux aimé voir sa pauvre enfant s'abîmer le tempérament à la veiller; qu'elle lui disait encore des sottises par-dessus le marché; qu'enfin nous en voilà débarrassée, et que nous allons pouvoir dormir.

Ce speach avait été prononcé d'un seul trait par une horrible femme, dont la figure ignoble et la voix enrouée étaient ravagées par l'ivrognerie.

Ulric entra dans la chambre, où les sanglots avaient succédé aux cris. C'était un taudis sinistre, désolé, obscur, humide, et dont l'atmosphère étreignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat mal caché par de misérables loques servant de rideaux, était étendue la morte, cadavre jaune et long, dont les membres roidis paraissaient encore lutter contre les attaques de l'agonie, et dont la bouche horriblement ouverte semblait vomir des blasphèmes posthumes.

Au pied du lit, tenant dans ses mains une des mains de la trépassée, une jeune fille en désordre était accroupie dans l'abrutissement de la douleur et du désespoir. Une femme du voisinage essayait de lui donner de banales consolations. À l'entrée d'Ulric la jeune fille avait à peine levé la tête, et était aussitôt retombée dans son insensibilité.

--Madame, dit Ulric à la voisine, vous devriez emmener cette jeune fille de cette chambre, ce spectacle la tue.

--C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'entend pas.

--Il faudrait pourtant prendre auprès d'elle quelques informations, dit Ulric, pour savoir le nom de ses parents, de ses amis, afin de les avertir.

--Ah! la pauvre fille! je la crois bien abandonnée, répondit la voisine en essayant de faire revenir l'orpheline au sentiment de la réalité.

Enfin elle rouvrit les yeux, qu'elle baissa aussitôt en apercevant un étranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la reprirent, et elle tomba de nouveau à genoux au pied du lit.

--Allons, ma petite, dit la voisine, ne vous désolez donc pas comme ça! à quoi que ça sert? Nous sommes tous mortels, d'ailleurs; et puis, après tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'était pas bonne, la défunte; méchante, hargneuse et dépensière; on ne pouvait pas la souffrir dans la maison, d'abord: demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous diront.

--Madame!... dit Ulric en jetant à la voisine un regard sévère.

--Eh! c'est la vérité du bon Dieu, ce que je dis là, reprit-elle. Vous ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle méchante créature c'était que la mère Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette, qui est bien un véritable ange de patience; qu'elle la battait comme plâtre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait pour aller boire toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau; que le médecin l'avait bien dit, là! Aussi, moi je dis que ça ne vaut pas la peine de tant se chagriner, et que c'est un bon débarras, comme dit cet autre....

--Silence! madame! s'écria Ulric indigné de pareils propos. Dans un tel moment, devant ce lit, c'est odieux.

Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa colère, la prit par le bras et la mit dehors.

Peu à peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque entièrement à elle, elle aperçut un jeune homme dans cette chambre où elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'étonnement.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric très doucement, si j'ai pris la liberté d'entrer chez vous....

--Je... ne... vous connais pas... je ne sais, monsieur... répondit la jeune fille en balbutiant.

--Tout à l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je suis monté; voilà comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si j'ai pris la liberté de rester; dans les circonstances douloureuses où vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me mettre à votre disposition....

--Merci, monsieur, dit Rosette. Je....

--La mort de votre mère nécessite des démarches à faire; il y a une foule de détails dont vous ne pouvez vous occuper vous-même. Il faut prévenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister.... Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont là de légers services qui se proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le vôtre; je m'appelle Marc Gilbert; je suis ouvrier et je travaille dans la fabrique de M. Vincent....

--Je n'ai ni parents ni amis; je n'avais que ma mère. Ah! Mon Dieu! Comment faire? Qu'est-ce que je vais devenir? s'écria Rosette en pleurant.

Ce cri, qui révélait un abandon et une misère si profonds, émut Ulric.

--S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il à Rosette, par amour même pour votre mère, vous devriez accepter mes propositions, et me laisser le soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste à accomplir.

Après une longue hésitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les offres de service que lui faisait Ulric.

Le lendemain un modeste corbillard emmenait à l'église le corps de la mère Durand, et de là au cimetière, où Ulric avait acquis une fosse particulière pour que l'orpheline pût y agenouiller son souvenir filial.

Deux jours après l'enterrement de sa mère, Rosette vint chez Ulric pour le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa reconnaissance avec une franchise et une sincérité telles qu'Ulric resta encore plus ému après cette seconde entrevue qu'il ne l'avait été lors de sa première rencontre avec la jeune fille.

Quelque temps après, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui écrire, courut d'abord à la signature: il y trouva celle de Rosette. La lettre contenait ces mots:

«Monsieur Marc, «Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire; c'est que j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre, et je ne puis pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a des méchantes gens dans la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux à cause du service que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la grande allée du jardin des plantes. «Votre servante bien reconnaissante, «Rosette Durand.»

Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune homme s'aperçut que son coeur battait avec violence. Son visage était pâle, fatigué, et laissait voir des traces d'une rosée de larmes. Il la conduisit dans une allée peu fréquentée, et la fit asseoir auprès de lui sur un banc désert.

--Qu'est-il arrivé, Rosette? demanda Ulric.

--Ne l'avez-vous pas deviné en lisant ma lettre? répondit la jeune fille en baissant les yeux. Oh! c'est horrible, ce qu'on a dit! ajouta-t-elle précipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son visage.

--Et bien, dit Ulric, qu'a-t-on pu dire? que j'étais votre amant, n'est-ce pas?

--Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua Rosette,--car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait;--mais c'est plus horrible. On a dit que nous avions joué tous les deux une comédie, le jour même où ma mère est morte. Ce service que vous m'avez si généreusement rendu sans me connaître, on a dit que c'était une spéculation, un marché... conclu et payé... devant le corps de ma mère....

--C'est odieux! On a dit cela? fit Ulric.

--Et depuis quelques jours tout le monde le répète dans la maison, dit Rosette.

--Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous m'apprenez ne m'étonne pas. Je comprends que vous vous soyez indignée de cette monstrueuse calomnie; mais, à vrai dire, j'eusse été surpris davantage si elle n'avait pas été faite. Il y a des gens qui ne peuvent pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien; nous avons affaire à ces gens-là, et quoi que nous disions, quoi que nous fassions, l'honnêteté de nos relations sera toujours criminelle à leurs yeux.

En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils étaient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant: Bonsoir, les amoureux!

Rosette tressaillit et se serra auprès d'Ulric.

Tous deux venaient de reconnaître la voix d'une de leurs voisines.

IV

Peu de jours après leur entrevue au jardin des plantes, Ulric et Rosette quittaient ensemble la maison où ils s'étaient connus, et emménageaient dans un logement commun, situé dans une des rues désertes et tranquilles qui avoisinent le Luxembourg.

Sa liaison avec Rosette n'avait été dans le principe pour Ulric que le résultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune orpheline lui avait tout d'abord inspirée. Mais peu à peu, à sa grande surprise et à sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout à coup un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.

Alors une nouvelle existence commença pour lui. Cette misanthropie amère, ce dégoût obstiné des hommes et des choses qui auparavant se trahissaient dans toutes ses réflexions et dans ses moindres paroles, s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit aux bonnes pensées.

Cependant quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des jours passés apparaissait tout à coup devant lui, comme une fatale prophétie de l'avenir. Il voyait alors se dresser devant lui le fantôme jaloux des femmes qu'il avait aimées jadis, et toutes lui criaient: «Souviens-toi de nos leçons! Comme toutes celles qui ont tenté de faire battre ton coeur si bien pétrifié, ta nouvelle idole te prépare une déception: fuis-la donc aussi, celle-là qui est notre soeur à nous toutes, qui t'avons trompé. D'ailleurs, tu te trompes toi-même en croyant l'aimer:--les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe;--tu as pris un tressaillement de ton coeur pour une résurrection, ton coeur est bien mort...»

Mais, en relevant la tête, Ulric apercevait devant lui Rosette, heureuse et belle, Rosette, dont le coeur, gonflé d'amour et de juvénile gaieté, semblait, comme un vase trop plein, déborder par ses lèvres en flots de sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en écoutant cette voix vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa maîtresse la fée souriante de sa vingtième année, et il l'entendait lui dire:

--C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi. Tu m'as renvoyée avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de grands trésors à prodiguer, et quand tu les auras dépensés, j'en aurai encore d'autres. Laisse-toi conduire où je veux te mener: c'est à l'amour. Tu t'es trompé, et l'on t'a trompé, toutes les fois que tu as cru aimer; cette fois ne repousse pas l'amour sincère. Celle qui te l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.

Alors Ulric, couvrant de baisers insensés le visage et les mains de sa petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille s'étonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont le lyrisme, souvent incompréhensible pour elle, faisait craindre à Rosette que son amant ne fût devenu fou.

--Merci! mon dieu! s'écriait Ulric, vous êtes bon! La vie a longtemps été pour moi un lourd fardeau, vous le savez. Il est arrivé un moment où nulle force humaine n'aurait pu le supporter; j'ai failli fléchir et m'en débarrasser par un crime. Vous l'avez vu. J'ai douté un instant de votre justice souveraine; puis au bord de l'abîme où j'étais penché déjà, j'ai crié vers vous du fond de mon âme: «Ayez pitié de moi!» Vous m'avez entendu, vous avez envoyé cette femme à mon côté, et vous m'avez sauvé par elle. Merci! mon dieu! vous êtes bon!

--Comme tu m'as aimé à temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien fait de m'aimer! si tu savais.... Maintenant, je ne suis plus le même qu'autrefois. Le bain de jouvence de ton amour m'a métamorphosé. Dans moi, hors moi, tout est changé. J'ai laissé au fond de mon passé ténébreux tout ce que j'avais de flétri: passions mauvaises, instincts haineux, mépris des hommes. Je renais à la lumière du jour, pur comme un enfant; je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps maudite, dédaignée; et cela, je le dis en vérité, parce que je t'aime, et parce que tu m'aimes.

Rosette, dont l'esprit n'avait pas fréquenté le dictionnaire familier aux passions exaltées, comme l'était devenue celle d'Ulric, ne comprenait peut-être pas bien les mots dont il se servait, mais sous l'obscurité du langage elle devinait le sens, et, à défaut de paroles, elle répondait par des caresses.

Pendant près d'un an ce fut une belle vie.

Ulric et Rosette continuaient à travailler chacun de son côté; et comme ils menaient l'existence régulière et tranquille des ménages d'ouvriers laborieux et honnêtes, on les croyait mariés, et plus d'une fois leurs voisins leur firent des avances pour établir entre eux des relations de voisinage.

Mais l'un et l'autre avaient préféré rester dans la solitude de leur amour, et s'étaient obstinément efforcés à vivre en dehors de toute relation avec les étrangers.

Un jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric reçut la visite d'un jeune homme qui lui apportait une lettre.

Cette lettre était adressée à M. le comte Ulric de Rouvres.

En lisant cette suscription, Ulric ne put s'empêcher de pâlir.

--Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apporté le billet; cette lettre n'est pas pour moi.... Je m'appelle Marc Gilbert.

--Pardon, monsieur le comte, répondit le jeune homme en souriant. Ne craignez point d'indiscrétion de ma part. Je suis envoyé par Me Morin, votre notaire. Des motifs très sérieux l'ont mis dans l'obligation de vous rechercher, et ce n'est qu'après bien des peines et des démarches que nous avons pu parvenir à vous découvrir.... Cette lettre, qui est bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'étude de mon patron, je puis vous reconnaître, cette lettre vous apprendra, monsieur le comte, les raisons qui ont forcé Me Morin à troubler votre incognito.

Ulric comprit qu'il était inutile de feindre plus longtemps, et prit lecture du billet que lui adressait son notaire.

Il ne contenait que ces quelques lignes:

«Monsieur le comte, «Étant sur le point de vendre mon étude, je désirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte des fonds dont vous avez bien voulu me confier le dépôt il y a dix-huit mois. Depuis cette époque, les neuf cent mille francs déposés par vous entre mes mains se sont presque augmentés d'un tiers, grâce à des placements avantageux et dont je puis garantir la sûreté pour l'avenir; toute cette comptabilité est parfaitement en ordre, et je voudrais vous la soumettre avant de résigner mes fonctions. C'est pourquoi je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous. Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert. «Recevez, etc. Morin.»

--Veuillez répondre à M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au clerc de son notaire quand il eut achevé la lettre dont le contenu venait brutalement lui rappeler un passé, une fortune et un nom qu'il avait complètement oubliés. Aussi la lecture de cette lettre le jeta-t-elle dans un courant d'idées qui amenèrent sur son front un nuage de tristesse et d'inquiétude dont Rosette s'aperçut le soir en rentrant.

Aux interrogations de sa maîtresse Ulric répondit par un banal prétexte d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire; et, après avoir écouté très indifféremment les explications que M. Morin lui donna sur l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre à son successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donnés; il insista surtout pour qu'à l'avenir, et sous aucun prétexte, on ne vînt déranger son incognito, qu'il voulait encore conserver.

--Ne désirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M. Morin à son client singulier.

--De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne.... Il rentra chez lui l'esprit plus libre, le front rasséréné, et retrouva auprès de Rosette la tranquille et charmante familiarité que l'incident de la veille avait vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait brèche dans le ménage. Peu de temps après la fabrique dans laquelle Ulric était employé comme contremaître fut ruinée par un incendie. Ulric chercha de l'occupation dans d'autres établissements; il essaya de se placer seulement en qualité d'ouvrier; mais on était alors au milieu d'une crise commerciale, et un grand relâche s'était opéré dans les travaux de son industrie. Les patrons avaient été dans la nécessité de mettre à pied une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres,--la sinistre liberté de la misère; et lui, _ultra-_millionnaire, il comprit l'épouvante du père de famille, pour qui la saison du chômage est aussi l'époque de la famine.

--Pourtant, pensait-il au retour de ses courses infructueuses, je n'aurais qu'un mot à dire....

Quant à Rosette, jamais peut-être elle n'avait été plus gaie, jamais ses dix-huit ans en fleur n'avaient embaumé la maison d'un plus doux parfum de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus soir et matin; et le petit ménage vécut heureux encore un mois, malgré les privations imposées par la nécessité.

À la nécessité succéda la misère. Plusieurs fois, le soir, à la nuit tombante, choisissant les rues désertes, Rosette s'aventura dans ces comptoirs d'usure patentés vers lesquels les premiers vents de l'hiver poussent une foule de misères frissonnantes, qui viennent, timides et honteuses, demander au prêt le maigre repas du soir ou le petit cotret de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde humide.

Peu à peu tous les tiroirs se vidèrent dans les magasins du mont-de-piété. Et cependant, durant cette lutte avec la misère, Ulric éprouvait la volupté singulière qui, chez quelques natures, résulte d'un sentiment inconnu, fût-il même douloureux. Son amour souffrait en voyant la pauvre Rosette sortir le matin, par le brouillard et le froid, vêtue d'une pauvre robe bleue à petits pois blancs, reléguée jadis pour cause de vétusté et devenue maintenant son unique vêtement. Mais l'esprit d'analyse l'emportait sur le coeur. La manie de l'expérience étouffait la voix de l'humanité, et il voulait savoir jusqu'à combien de degrés pourrait atteindre le dévouement de Rosette.

Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les soirs dans la maison où elle travaillait, Ulric entendit deux femmes marchant derrière lui, mises avec le somptueux mauvais goût des lorettes bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement une antithèse avec la rigueur de la saison.

--Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.

--Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre; c'est un peu tôt ou un peu tard.

Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paraître. Quant à Ulric, il lança aux deux femmes un coup d'oeil chargé de colère et de mépris.

Quand ils furent rentrés chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutumée à ces explosions d'amour. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse, et embrassant à pleines lèvres la petite robe bleue dont elle était vêtue, il s'écria:

--Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi, tu souffres; hier et aujourd'hui tu as eu froid, demain tu auras faim peut-être. Si tu voulais, ta jeunesse pourrait s'épanouir au milieu d'une existence de joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonnée dans la misère. Mais patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, élégante, parée, tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu voudras, ma chère. Ah! quels trésors pourraient payer ton sourire? Tu ne travailleras plus... tes pauvres mains, mordues tout le jour par l'aiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes lèvres. Oh! ma chère Rosette, ma pauvre fille!... patience, tu verras.

En cet instant Ulric était bien décidé à aller le lendemain chercher de l'argent chez son notaire.