Chapter 8
--Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutôt un domestique qui sera en même temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages qui en résulteront. D'abord, notre ménage sera toujours fait: il cirera nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je tâcherai même de lui inculquer le goût des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin. De cette façon, à nous deux nous économiserons au moins six heures par jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles à notre travail.
--Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre idée, moi... mais allons dîner.
Cinq minutes après, les deux amis étaient installés dans un des cabinets du restaurant voisin, et continuaient à deviser d'économie.
--Voici quelle est mon idée: si, au lieu de prendre un domestique, nous prenions une maîtresse? Hasarda Rodolphe.
--Une maîtresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice portée jusqu'à la prodigalité, et nous dépenserions nos économies à acheter des couteaux pour nous égorger l'un l'autre. Je préfère le domestique; d'abord, cela donne de la considération.
--En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garçon intelligent; et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai à rédiger.
Ça lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en additionnant la carte qui se montait à quinze francs. Tiens, c'est assez cher. Habituellement, nous dînions pour trente sous à nous deux.
--Oui, reprit Rodolphe, mais nous dînions mal, et nous étions obligés de souper le soir. À tout prendre, c'est donc une économie.
--Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce soir?
--Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de bons conseils. Et toi, où vas-tu, Marcel?
--Moi, je vais aller chez le vieux Médicis pour lui demander s'il n'a pas de restaurations de tableaux à me confier. À propos, donne-moi donc cinq francs.
--Pourquoi faire?
--Pour passer le pont des Arts.
--Ah! Ceci est une dépense inutile, et, quoique peu considérable, elle s'éloigne de notre principe.
--J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais je prendrai un cabriolet.
Et les deux amis se quittèrent en prenant chacun un chemin différent, qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au même endroit, où ils se retrouvèrent.
--Tiens, tu n'as donc pas trouvé ton oncle? demanda Marcel.
--Tu n'as donc point vu Médicis? demanda Rodolphe. Et ils éclatèrent de rire.
Cependant ils rentrèrent chez eux de très-bonne heure... le lendemain.
Deux jours après, Rodolphe et Marcel étaient complétement métamorphosés. Habillés tous deux comme des mariés de première classe, ils étaient si beaux, si reluisants, si élégants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans la rue, ils hésitaient à se reconnaître l'un l'autre.
Leur système d'économie était, du reste, en pleine vigueur, mais l'organisation du travail avait bien de la peine à se réaliser. Ils avaient pris un domestique. C'était un grand garçon de trente-quatre ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de Jocrisse. Du reste, il n'était pas né pour être domestique; et si un de ses maîtres lui confiait quelque paquet un peu apparent à porter, Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualités; ainsi, quand on lui donnait un lièvre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme il avait été distillateur avant d'être valet, il avait conservé un grand amour pour son art, et dérobait une grande partie du temps qu'il devait à ses maîtres à chercher la composition d'un nouveau vulnéraire supérieur, auquel il voulait donner son nom; il réussissait aussi dans le brou de noix. Mais où Baptiste n'avait pas de rival, c'était dans l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les manuscrits de Rodolphe.
Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour son tableau du _Passage de la mer Rouge._ À cette proposition, Baptiste répondit par un refus absolu et demanda son compte.
--C'est bien, dit Marcel, je vous le réglerai ce soir, votre compte.
Quand Rodolphe rentra, son ami lui déclara qu'il fallait renvoyer Baptiste. Il ne nous sert absolument à rien, dit-il.
--Il est vrai, répondit Marcel; c'est un objet d'art vivant.
--Il est bête à faire cuire.
--Il est paresseux.
--Il faut le renvoyer.
--Renvoyons-le.
--Cependant il a bien quelques qualités. Il fait très-bien le civet.
--Et le brou de noix, donc. Il est le Raphaël du brou de noix.
--Oui; mais il n'est bon qu'à cela, et cela ne peut nous suffire. Nous perdons tout notre temps en discussions avec lui.
--Il nous empêche de travailler.
--Il est cause que je ne pourrai pas avoir achevé mon _Passage de la mer Rouge_ pour le salon. Il a refusé de poser pour pharaon.
--Grâce à lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait demandé. Il n'a pas voulu aller à la bibliothèque chercher les notes dont j'avais besoin.
--Il nous ruine.
--Décidément, nous ne pouvons pas le garder.
--Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer.
--Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je fasse son compte.
--Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est toi.
--Du tout, c'est toi. Tu t'es chargé de l'intendance générale, dit Rodolphe.
--Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel.
--Est-ce qu'il n'y en aurait déjà plus? C'est impossible! On ne peut pas dépenser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons fait, avec l'économie la plus absolue, et qu'on se borne au strict nécessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait dû dire.) il faut vérifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur.
--Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est égal, consultons les livres de dépense.
Voici le spécimen de cette comptabilité, qui avait été commencée sous les auspices de la sainte économie:
--De 19 mars. En recette, 500 fr. En dépense: une pipe turque, 25 fr; dîner, 15 fr; dépenses diverses, 40 fr.
--Qu'est-ce que c'est que ces dépenses-là? dit Rodolphe à Marcel qui lisait.
--Tu sais bien, répondit celui-ci, c'est le soir où nous ne sommes rentrés chez nous que le matin. Du reste, cela nous a économisé du bois et de la bougie.
--Après? Continue.
--Du 20 mars. Déjeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; dîner, 2 fr; un lorgnon, 2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement...
--Tu sais bien que j'avais à faire un compte rendu du salon dans _l'Écharpe d'Iris_; il est impossible de faire de la critique de peinture sans lorgnon; c'était une dépense légitime. Après?...
--Une canne en jonc...
--Ah! ça, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de canne.
--C'est tout ce qu'on a dépensé le 20, fit Marcel sans répondre. Le 21, nous avons déjeuné en ville, et dîné aussi, et soupé aussi.
--Nous n'avons pas dû dépenser beaucoup ce jour-là?
--En effet, fort peu... à peine 30 fr.
--Mais à quoi donc, alors?
--Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqué sous la rubrique dépenses diverses.
--Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe.
--Le 22. C'est le jour d'entrée de Baptiste; nous lui avons donné un à-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c; pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamnés à être jetés dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40 c.
--Ah çà! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle nécessité de racheter des petits chinois? S'ils avaient été à l'eau-de-vie, seulement.
--Je suis né généreux, répliqua Marcel, va, continue; jusqu'à présent on ne s'est que très-peu éloigné du principe de l'économie.
--Du 23, il n'y a rien de marqué. Du 24, idem. Voilà deux bons jours. Du 25, donné à Baptiste, à-compte sur ses appointements, 3 fr.
--Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en manière de réflexion.
--On lui devra moins, répondit Rodolphe. Continue.
--Du 26 mars, dépenses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36 fr 40 c.
--Qu'est-ce qu'on peut donc avoir acheté de si utile? dit Rodolphe; je ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que ça peut donc être?
--Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour où nous sommes montés sur les tours notre-dame pour voir Paris à vol d'oiseau...
--Mais ça coûte huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.
--Oui, mais en descendant nous avons été dîner à Saint-Germain.
--Cette rédaction pèche par la limpidité.
--Du 27, il n'y a rien de marqué.
--Bon! Voilà de l'économie.
--Du 28, donné à Baptiste, à-compte sur ses gages, 6 fr.
--Ah! Cette fois, je suis sûr que nous ne devons plus rien à Baptiste. Il se pourrait même qu'il nous dût... il faudra voir.
--Du 29. Tiens, on n'a pas marqué le 29; la dépense est remplacée par un commencement d'article de moeurs.
--Le 30. Ah! Nous avions du monde à dîner; forte dépense, 30 fr 55 c. Le 31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien dépensé. Tu vois, dit Marcel en achevant, que les comptes ont été tenus très-exactement. Le total ne fait pas 500 fr.
--Alors, il doit rester de l'argent en caisse.
--On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a plus rien. Il n'y a qu'une araignée.
--Araignée du matin, chagrin, fit Rodolphe.
--Où diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterré en voyant la caisse vide.
--Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donné à Baptiste.
--Attends donc! s'écria Marcel en fouillant dans le tiroir où il aperçut un papier. La quittance du dernier terme! s'écria-t-il.
--Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arrivée là?
--Et acquittée, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as payé le propriétaire?
--Moi, allons donc! dit Rodolphe.
--Cependant, que signifie...
--Mais je t'assure...
--«Quel est donc ce mystère?» Chantèrent-ils tous deux en choeur sur l'air final de _la Dame Blanche_.
Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitôt.
Marcel lui montra la quittance.
--Ah! Oui, fit Baptiste négligemment, j'avais oublié de vous le dire, c'est le propriétaire qui est venu ce matin pendant que vous étiez sortis. Je l'ai payé, pour lui éviter la peine de revenir.
--Où avez-vous trouvé de l'argent?
--Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai _prise_ dans le tiroir qui était ouvert; j'ai même pensé que ces messieurs l'avaient laissé ouvert dans cette intention, et je me suis dit: mes maîtres ont oublié de me dire en sortant: «Baptiste, le propriétaire viendra toucher son terme de loyer, il faudra le payer;» et j'ai fait comme si l'on m'avait commandé... sans qu'on m'ait commandé.
--Baptiste, dit Marcel avec une colère blanche, vous avez outrepassé nos ordres; à compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre maison. Baptiste, rendez votre livrée!
Baptiste ôta la casquette de toile cirée qui composait sa livrée et la rendit à Marcel.
--C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir...
--Et mes gages?
--Comment dites-vous, drôle? Vous avez reçu plus qu'on ne vous devait. Je vous ai donné 14 fr en quinze jours à peine. Qu'est-ce que vous faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse?
--De corde, ajouta Rodolphe.
--Je vais donc rester abandonné, dit le malheureux domestique, sans abri pour garantir ma tête!
--Reprenez votre livrée, répondit Marcel ému malgré lui. Et il rendit la casquette à Baptiste.
--C'est pourtant ce malheureux qui a dilapidé notre fortune, dit Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. Où dînerons-nous aujourd'hui?
--Nous le saurons demain, répondit Marcel.
VIII
_CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS_
Un samedi soir, dans le temps où il n'était pas encore en ménage avec Mademoiselle Mimi, qu'on verra paraître bientôt, Rodolphe fit connaissance, à sa table d'hôte, d'une marchande à la toilette en chambre, appelée Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe était rédacteur en chef de _l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, journaux de fashion, la modiste, dans l'espérance d'obtenir des réclames pour ses produits, lui fit une foule d'agaceries significatives. À ces provocations, Rodolphe avait répondu par un feu d'artifice de madrigaux à rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant; et à la fin du dîner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe était poëte, lui donna clairement à entendre qu'elle n'était pas éloignée de l'accepter pour son Pétrarque. Elle lui accorda même, sans circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.
--Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voilà certainement une aimable personne. Elle me paraît avoir de la grammaire et une garde-robe assez cossue. Je suis tout disposé à la rendre heureuse.
Arrivée à la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en l'accompagnant dans un quartier aussi éloigné.
--Oh! Madame, répondit Rodolphe en s'inclinant jusqu'à terre, j'aurais désiré que vous demeurassiez à Moscou ou aux îles de la Sonde, afin d'avoir plus longtemps le plaisir d'être votre cavalier.
--C'est un peu loin, répondit Laure en minaudant.
--Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe. Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue, continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lèvres, avant que Laure eût pu faire résistance.
--Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.
--C'est pour arriver plus tôt, dit Rodolphe. En amour les premiers relais doivent être franchis au galop.
--Drôle de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle.
--Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant.
Rentré chez lui, il se coucha à la hâte, et fit les rêves les plus doux. Il se vit ayant à son bras, dans les bals, dans les théâtres et aux promenades, Mademoiselle Laure vêtue de robes plus splendides que celles ambitionnées par la coquetterie de peau-d'âne.
Le lendemain à onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa première pensée fut pour Mademoiselle Laure.
--C'est une femme très-bien, murmura-t-il; je suis sûr qu'elle a été élevée à Saint-Denis. Je vais donc enfin connaître le bonheur d'avoir une maîtresse qui ne soit pas grêlée. Décidément, je ferai des sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent à _l'Écharpe d'Iris_, j'achèterai des gants et je mènerai Laure dîner dans un restaurant où on donne des serviettes. Mon habit n'est pas très-beau, dit-il en se vêtissant; mais, bah! Le noir, ça habille si bien!
Et il sortit pour se rendre au bureau de _l'Écharpe d'Iris_. En traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel était collée une affiche où on lisait:
AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX À VERSAILLES.
Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une impression plus profonde que la vue de cette affiche.
--Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oublié, s'écria-t-il, je ne pourrai pas trouver d'argent.
Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'écus à Paris est en route pour Versailles.
Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme s'accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, comptant qu'un bienheureux hasard y aurait amené le caissier.
M. Boniface était venu, en effet, un instant, mais il était reparti immédiatement.
--Pour aller à Versailles, dit à Rodolphe le garçon de bureau.
--Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de Boulogne. En route!
Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu'il appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une tentative.
--Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l'escalier; c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui emprunterai cinq francs.
--Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous arrivez bien; j'ai un petit service à vous demander.
--Comme ça se trouve! Pensa le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_.
--Étiez-vous à l'Odéon, hier?
--Je suis toujours à l'Odéon.
--Vous avez vu la pièce nouvelle, alors?
--Qui l'aurait vue? Le public de l'Odéon, c'est moi.
--C'est vrai, dit le critique: vous êtes une des cariatides de ce théâtre. Le bruit court même que c'est vous qui en fournissez la subvention. Eh bien! Voilà ce que j'ai à vous demander: le compte rendu de la nouvelle pièce.
--C'est facile; j'ai une mémoire de créancier.
--De qui est-ce, cette pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que celui-ci écrivait.
--C'est d'un monsieur.
--Ça ne doit pas être fort.
--Moins fort qu'un turc, assurément.
--Alors, ça n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une réputation usurpée de force, ils ne pourraient pas être savoyards.
--Qu'est-ce qui les en empêcherait?
--Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals masqués des barrières et aux Champs-Élysées, où ils vendent des dattes. Le turc est un préjugé. J'ai un de mes amis qui connaît l'orient, il m'a assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue Coquenard.
--C'est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe.
--Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre ça dans mon feuilleton.
--Voilà mon analyse; c'est carrément fait, reprit Rodolphe.
--Oui, mais c'est court.
--En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça prendra de la place.
--Je n'ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne prend pas assez de place.
--Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.
--Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein? demanda le critique.
--Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes idées sur la tragédie, mais je vous préviens que je les ai imprimées trois fois dans _le Castor_, et _l'Écharpe d'Iris_.
--C'est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées?
--Quarante lignes.
--Fichtre! Vous avez de grandes idées, vous! Eh bien, prêtez-moi donc vos quarante lignes.
--Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de _copie_, il ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu râpées, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les cafés de Paris, il n'y a pas un garçon qui ne les sache par coeur.
--Oh! _quéque_ ça me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Excepté la vertu.
--Voilà, dit Rodolphe quand il eut achevé.
--Foudre et tempête! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler cet abîme? s'écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi donc quelques paradoxes!
--Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en prêter quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achetés 50 centimes à un de mes amis qui était dans la misère. Ils n'ont encore que peu servi.
--Très-bien! dit le critique.
--Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau à écrire, je vais certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont aussi chers que les perdreaux. Et il écrivit une trentaine de lignes où on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges, l'école du bon sens et le vin du Rhin, qui était appelé un vin de toilette.
--C'est très-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amitié d'ajouter que le bagne est l'endroit du monde où on trouve le plus d'honnêtes gens.
--Tiens, pourquoi ça?
--Pour faire deux lignes. Bon, voilà qui est fait, dit le critique influent, en appelant son domestique pour qu'il portât son feuilleton à l'imprimerie.
--Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula gravement sa demande.
--Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me ruine en pommade, et tout à l'heure elle m'a dévalisé jusqu'à mon dernier as pour aller à Versailles, voir les Néréides et les monstres d'airain vomir des jets liquides.
--À Versailles! Ah çà! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une épidémie?
--Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent?
--Voilà le poëme, reprit Rodolphe. J'ai ce soir, à cinq heures, rendez-vous avec une femme du monde, une personne distinguée, qui ne sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destinée à la sienne pour quelques jours, et il me paraît décent de lui faire goûter les douceurs de la vie. Dîner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq francs; si je ne les trouve pas, la littérature française est déshonorée dans ma personne.
--Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme à cette dame même? s'écria le critique.
--La première fois, ce n'est guère possible. Il n'y a que vous qui puissiez me tirer de là.
--Par toutes les momies d'Égypte, je vous jure ma grande parole d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une virginité. Cependant, j'ai là quelques bouquins que vous pourriez aller _laver_.
--Aujourd'hui, dimanche, impossible; la mère Mansut, Lebigre, et toutes les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont fermées. Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de poésie, avec le portrait de l'auteur en lunettes? Mais ça ne s'achète pas, ces choses-là.
--À moins qu'on n'y soit condamné par la cour d'assises, dit le critique. Attendez donc, voilà encore des romances et des billets de concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-être en faire de la monnaie.
--J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.
--Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le plâtre de M. Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve.
--Je vois que vous y mettez de la bonne volonté, dit Rodolphe. J'emporte les trésors; mais si j'en tire trente sous, je considérerai cela comme le treizième travail d'Hercule.
Après avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, à l'aide d'une éloquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint à se faire prêter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation des volumes de poésies, des romances et du portrait de M. Barrot.
--Allons, dit-il en repassant les ponts, voilà la sauce, maintenant il faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle.
Une demi-heure après, il était chez son oncle Monetti lequel lut sur la physionomie de son neveu de quoi il allait être question. Aussi se mit-il en garde, et prévint toute demande par une série de récriminations telles que celles-ci:
--Les temps sont durs, le pain est cher, les créanciers ne payent pas, les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc, toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.
--Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai été forcé d'emprunter de l'argent à mon garçon de boutique pour payer un billet?
--Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prêté de l'argent; j'ai reçu deux cents francs il y a trois jours.
--Merci, mon garçon, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah! Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me copier des factures que je veux envoyer toucher.
--Voilà cinq francs qui me coûteront cher, dit Rodolphe en se mettant à la besogne qu'il abrégea.
--Mon cher oncle, dit-il à Monetti, je sais combien vous aimez la musique, et je vous apporte des billets de concert.
--Tu es bien aimable, mon garçon. Veux-tu dîner avec moi?...