Scènes de la vie de Bohème

Chapter 4

Chapter 43,843 wordsPublic domain

Quand ils furent arrivés tous trois en haut de l'escalier, dont l'ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la porte de sa chambre.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.

--Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef que j'avais emportée ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voilà encore! s'écria-t-il en montrant une clef.

--C'est de la magie!

--De la fantasmagorie, dit Colline.

--De la fantaisie, ajouta Rodolphe.

--Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de terreur, entendez-vous?

--Quoi?

--Quoi?

--Mon piano, qui joue tout seul, _ut, la mi ré do, la si sol ré._ gredin de _ré_, va! Il sera toujours faux.

--Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta bas à l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris.

--Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flûte.

--Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit le poëte au philosophe, qui s'était assis sur le carré. C'est un violon.

--Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son ami par les jambes, elle est bonne, celle-là! Voilà monsieur qui prétend que c'est un vio...

--Sacrebleu! s'écria Schaunard au comble de l'épouvante mon piano joue toujours; c'est de la magie!

--De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des bouteilles qu'il tenait à la main.

--De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe.

Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement, et l'on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose.

--Que désirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les trois amis.

--Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis trompé; ce n'est pas ici chez moi, fit Schaunard.

--Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au personnage qui était venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est gris jusqu'à la troisième capucine.

Tout à coup un éclair de lucidité traversa l'ivresse de Schaunard; il venait de lire sur sa porte cette ligne écrite avec du blanc d'Espagne:

«Je suis venue trois fois pour chercher mes étrennes.

«Phémie.»

--Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'écria-t-il; voilà bien la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l'an: c'est bien ma porte.

--Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.

--Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon côté je collabore activement à la confusion de mon ami.

Le jeune homme ne pouvait s'empêcher de rire.

--Si vous voulez entrer chez moi un instant, répondit-il, sans doute que votre ami, dès qu'il aura vu les lieux, reconnaîtra son erreur.

--Volontiers.

Et le poëte et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras, l'introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel, qu'on aura sans doute reconnu.

Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant:

--C'est étonnant comme mon séjour est embelli.

--Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline.

Mais Schaunard ayant aperçu le piano, s'en était approché et faisait des gammes.

--Hein!, vous autres, écoutez-moi ça, dit-il en faisant résonner les accords... à la bonne heure! L'animal a reconnu son maître: _si la sol, fa mi ré_. Ah! Gredin de _ré_! tu seras toujours le même, va! Je disais bien que c'était mon instrument.

--Il insiste, dit Colline à Rodolphe.

--Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel.

--Et ça donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon semé d'étoiles, qui était jeté sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-être! Ah! Et il regardait Marcel sous le nez.

--Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont il a été parlé plus haut. Et il se mit à lire:

--«En conséquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les rendre en bon état de réparations locatives, le huit avril avant midi. Et je lui ai signifié le présent acte, dont le coût est de cinq francs.» Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne congé par huissier, les honneurs du timbre, dont le coût est de cinq francs? Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, présent d'une main chère? à votre tour, monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre présence dans mes lares.

--Messieurs, répondit Marcel en s'adressant particulièrement à Colline et à Rodolphe, monsieur, et il désignait Schaunard, monsieur est chez lui, je le confesse.

--Ah! exclama Schaunard, c'est heureux.

--Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi.

--Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnaît...

--Oui, continua Colline, si notre ami...

--Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment se fait-il...

--Oui, reprit Colline, écho, comment il se fait!...

--Veuillez vous asseoir, messieurs, répliqua Marcel, je vais vous expliquer le mystère.

--Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline.

--En cassant une croûte, ajouta Rodolphe.

Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l'assaut à un morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin.

Marcel expliqua alors ce qui s'était passé le matin entre lui et le propriétaire, quand il était venu pour emménager.

--Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez lui.

--Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel.

Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce qui s'était passé. Un incident comique vint encore compliquer la situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y découvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait changé le matin à M. Bernard.

--Ah! J'en étais bien sûr! s'écria-t-il, que le hasard ne m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'étais sorti ce matin pour courir après lui. À cause du terme, c'est vrai, il sera venu pendant mon absence. Nous nous sommes croisés, voilà tout. Comme j'ai bien fait de laisser la clef sur mon tiroir!

--Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les espèces en piles égales.

--Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe.

Marcel riait.

Une heure après ils étaient endormis tous les quatre.

Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent et parurent d'abord très-étonnés de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe n'avaient pas l'air de se reconnaître et s'appelaient monsieur. Il fallut que Marcel leur rappelât qu'ils étaient venus ensemble la veille.

En ce moment le père Durand entra dans la chambre.

--Monsieur, dit-il à Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'écria le père Durand en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par où donc êtes-vous venu?

--Par le télégraphe, répondit Schaunard.

--Mais dites donc, reprit le portier, vous êtes encore un farceur, vous!...

--Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livrée se mêle à ma conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter à déjeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. Sortez.

--Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert à souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, non pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main à Schaunard.

À la fin du déjeuner, Rodolphe demanda la parole.

--Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...

--Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.

--C'est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline.

--De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que paraît _l'Écharpe d'Iris_, un journal de modes dont je suis le rédacteur en chef; et il faut que j'aille corriger mes épreuves, je reviens dans une heure.

--Diable! dit Colline, ça me fait penser que j'ai une leçon à donner à un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l'arabe.

--Vous irez demain, dit Marcel.

--Oh! Non, répondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui. Et puis je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi, si je n'allais pas faire un petit tour à la halle aux bouquins.

--Mais tu reviendras? demanda Schaunard.

--Avec la rapidité d'une flèche lancée d'une main sûre, répondit le philosophe, qui aimait les images excentriques.

Et il sortit avec Rodolphe.

--Au fait, dit Schaunard resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter sur l'oreiller du _far niente,_ si j'allais chercher quelque or pour apaiser la cupidité de M. Bernard?

--Mais, dit Marcel avec inquiétude, vous comptez donc toujours déménager?

--Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai congé par huissier, coût cinq francs.

--Mais, continua Marcel, si vous déménagez, est-ce que vous emporterez vos meubles?

--J'en ai la prétention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M. Bernard.

--Diable! ça va me gêner, fit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en garni.

--Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec mélancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs aujourd'hui, ni demain, ni après.

--Mais attendez donc, s'écria Marcel, j'ai une idée.

--Exhibez, dit Schaunard.

--Voici la situation: légalement, ce logement est à moi, puisque j'ai payé un mois d'avance.

--Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enlève légalement; et, si cela était possible, je les enlèverais même extralégalement, dit Schaunard.

--De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.

--Voilà, fit Schaunard.

--Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel.

--Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.

--Vous dites?

--Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue.

--Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-là, reprit Marcel; restez avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.

--Et les termes? dit Schaunard.

--Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine fois ce sera votre tour. Réfléchissez.

--Je ne réfléchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui m'est agréable; j'accepte d'emblée: au fait, la peinture et la musique sont soeurs.

--Belles-soeurs, dit Marcel.

En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui s'étaient rencontrés.

Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.

--Messieurs, s'écria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre à dîner à la compagnie.

--C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit Colline en tirant de sa poche une pièce d'or qu'il se fourra dans l'oeil. Mon prince m'a donné ça pour acheter une grammaire indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.

--Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le caissier de _l'Écharpe d'Iris_, sous le prétexte que j'en avais besoin pour me faire vacciner.

--C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui n'ai pas étrenné, c'est humiliant.

--En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dîner.

--Et moi aussi, dit Colline.

--Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer à pile ou face quel sera celui qui payera la carte.

--Non, s'écria Schaunard, j'ai mieux que ça, mais infiniment mieux à vous offrir pour vous tirer d'embarras.

--Voyons!

--Rodolphe payera le dîner, et Colline offrira un souper.

--Voilà ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'écria le philosophe.

--C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel.

Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue dauphine, célèbre par ses garçons littéraires et son _ayoli_. Comme il fallait faire de la place pour le souper, on but et on mangea modérément. La connaissance ébauchée la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils avaient courage égal et même espérance. En causant et en discutant, ils s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous dans l'esprit la même habileté d'escrime comique, qui égaye sans blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point laissé de place vide dans leur coeur, facile à mettre en émoi par la vue ou le récit d'une belle chose. Tous quatre, partis du même point pour aller au même but, ils pensèrent qu'il y avait dans leur réunion autre chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être aussi la Providence, tutrice naturelle des abonnés, qui leur mettait ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas à l'oreille l'évangélique parabole, qui devrait être l'unique charte de l'humanité: «Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.»

À la fin du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, Rodolphe se leva pour porter un toast à l'avenir, et Colline lui répondit par un petit discours qui n'était tiré d'aucun bouquin, n'appartenait par aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.

--Est-il bête ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans son verre, voilà qu'il me force à mettre de l'eau dans mon vin.

Après le dîner on alla prendre le café à _Momus_, où on avait déjà passé la soirée la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l'établissement devint inhabitable pour les autres habitués.

Après le café et les liqueurs, le clan bohème, définitivement fondé, retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'_Élysée_ Schaunard. Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les autres se procuraient des pétards, des fusées et d'autres pièces pyrotechniques; et, avant de se mettre à table, on tira par les fenêtres un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous, et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête:

Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour!

Le lendemain matin, ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans en paraître étonnés, cette fois. Avant de retourner chacun à leur affaire, ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café _Momus_, où ils se donnèrent rendez-vous pour le soir, et où on les vit pendant longtemps revenir assidûment tous les jours.

Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparaître dans les petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et n'a d'autre prétention que celle indiquée par son titre; car les scènes de la vie de bohème ne sont en effet que des études de moeurs dont les héros appartiennent à une classe mal jugée jusqu'ici, et dont le plus grand défaut est le désordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie.

II

_UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE_

Schaunard et Marcel, qui s'étaient vaillamment mis à la besogne dès le matin, suspendirent tout à coup leur travail.

--Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta négligemment: est-ce qu'on ne déjeune pas aujourd'hui.

Marcel parut très-étonné de cette question, plus que jamais inopportune.

--Depuis quand déjeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'était hier jeudi.

Et il compléta sa réponse en désignant de son appui-main ce commandement de l'église:

«Vendredi chair ne mangeras, Ni autre chose pareillement.»

Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs de l'amitié, et qui ne laissait pas en effet que d'être très-philosophique.

En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour Marcel.

--C'est trois sous, dit-il.

--Vous êtes sûr? Répliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.

Et il lui ferma la porte au nez.

Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se mit à faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna à tue-tête la célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la jubilation:

Y'avait quat' jeunes gens du quartier, Ils étaient tous les quat' malades; On les a m'nés à l'hôtel-Dieu Eu! Eu! Eu! Eu!

--Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant

On les a mis dans un grand lit, deux à la tête et deux aux pieds.

--Nous savons ça.

Marcel reprit:

Ils virent arriver un' petit' soeur, Eur! Eur! Eur! Eur!

--Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà des symptômes d'aliénation mentale, je vais t'exécuter l'allégro de ma symphonie sur _l'influence du bleu dans les arts_.

Et il s'approcha de son piano.

Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombée dans un liquide en ébullition.

Marcel se calma comme par enchantement.

--Tiens! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois.

C'était une invitation à dîner d'un député, protecteur éclairé des arts et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de campagne.

--C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton député est ministériel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes te défendent d'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.

--Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l'autre jour contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande, et il m'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ça a beau être vendredi, je me sens pris d'une voracité ugoline, et je veux dîner aujourd'hui, voilà.

--Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami. Tu ne peux pas aller dîner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet de débardeur.

--J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.

--Jeune insensé! Oublies-tu que nous sommes passé le vingt du mois, et qu'à cette époque les habits de ces messieurs sont _cloués_ et _surcloués_?

--Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.

--J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai été à la noce de mon cousin; et c'était au commencement de janvier.

--Eh bien, j'irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. Il ne sera pas dit qu'une misérable question d'étiquette m'empêchera de faire mon premier pas dans le monde.

--À propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à faire du chagrin à son ami, et des bottes?

Marcel sortit dans un état d'agitation impossible à décrire. Au bout de deux heures il rentrait chargé d'un faux col.

--Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.

--Ce n'était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.

--Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des effets, que diable!

--Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux chambres.

Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé:

Un pantalon écossais,

Un chapeau gris,

Une cravate rouge,

Un gant jadis blanc,

Un gant noir.

--Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu seras habillé, tu auras l'air du spectre solaire. Après ça, quand on est coloriste!

Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.

Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied!

L'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans laquelle on mettait les vessies usées. Il s'en empara.

--De _Garrick_ en _Syllabe_, dit son ironique compagnon: celle-ci est pointue et l'autre est carrée.

--Ça ne se verra pas, je les vernirai.

--C'est une idée! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.

--Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!

Ils entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit.

--Monsieur Schaunard? dit un étranger en restant sur le seuil.

--C'est moi, répondit le peintre en le priant d'entrer.

--Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honnêtes figures qui sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parlé de votre talent pour le portrait; et, étant sur le point de faire un voyage aux colonies, où je suis délégué par les raffineurs de la ville de Nantes, je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C'est pourquoi je suis venu vous trouver.

--Ô sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége à monsieur...

--M. Blancheron, reprit l'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de l'industrie sucrière, ancien maire de V, capitaine de la garde nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.

--Je suis fort honoré d'avoir été choisi par vous, dit l'artiste en s'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir votre portrait?

--À la miniature, comme ça, reprit M. Blancheron en indiquant un portrait à l'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d'autres, ce qui n'est pas peinture en bâtiments est miniature, il n'y a pas de milieu.

Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu'il désirait que son portrait fût peint avec des couleurs fines.

--Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur monsieur désire-t-il son portrait?

--Grand comme ça, répondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt. Mais dans quel prix ça va-t-il?

--De cinquante à soixante francs; cinquante sans les mains, soixante avec.

--Diable! Mon cousin m'avait parlé de trente francs.

--C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus chères à différentes époques.

--Tiens! C'est donc comme le sucre?

--Absolument.

--Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.

--Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui serait flatteur.

--Ma foi, vous avez raison.

--Sacrebleu! dit en lui-même Schaunard, s'il continue, il va me faire éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.

--As-tu remarqué? Lui glissa Marcel à l'oreille.

--Quoi?

--Il a un habit noir.

--Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire.

--Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? Il ne faudrait pas tarder, car je pars prochainement.

--J'ai moi-même un petit voyage à faire; après-demain je quitte Paris. Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne séance avancera la besogne.

--Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières, dit M. Blancheron.

--Mon atelier est disposé pour qu'on puisse travailler à toute heure... reprit le peintre. Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose, nous allons commencer.

--Ôter mon habit! Pourquoi faire?

--Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre famille?

--Sans doute.

--Eh bien, alors, vous devez être représenté dans votre costume d'intérieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.

--Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.

--Mais j'en ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant à son modèle un haillon historié de taches de peintures et qui fit tout d'abord hésiter l'honnête provincial.

--Ce vêtement est bien singulier, dit-il.

--Et bien précieux, répondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a fait présent à M. Horace Vernet, qui me l'a donné à moi. Je suis son élève.

--Vous êtes élève de Vernet? dit Blancheron.

--Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-même, je renie mes dieux.

--Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de chambre qui avait une si noble origine.