Chapter 7
Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les ronces et les chênes kermès, s’y terrait pour lire sa lettre; et peu à peu de la fine odeur qu’elle exhalait, de la caresse des mots, des images évoquées, lui venait une griserie sensuelle qui activait son pouls, l’hallucinait jusqu’à faire disparaître comme un décor inutile le fleuve, les îles en bouquets, les villages au creux des Alpilles, toute la courbe de l’immense vallée où la bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il était là-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en proie aux caresses folles, à ces désirs furieux qui les cramponnaient l’un à l’autre avec des crispations de noyés...
Tout à coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: «Il est là!...» Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d’avoir dépisté son maître et remuant la queue victorieusement; mais Jean le renvoyait d’un coup de pied et rebutait les offres de jouer à cache-cache ou à courir qu’on lui faisait d’un air timide. Il les aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frère toujours si loin; il s’était fait enfant pour elles dès l’arrivée, s’amusait du contraste de ces jolies créatures nées en même temps et dissemblables. L’une longue, brune, les cheveux crêpelés, à la fois mystique et volontaire; c’est elle qui avait eu l’idée de la barque, exaltée par les lectures du curé Malassagne, et cette petite Marie l’Égyptienne avait entraîné la blonde Marthe, un peu molle et douce, ressemblant à sa mère et à son frère.
Mais quelle gêne odieuse, pendant qu’il était à remuer ses souvenirs, que ces innocentes câlineries d’enfants se frottant au parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa maîtresse.
-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...
Et il rentrait avec l’intention de s’enfermer chez lui, quand la voix de son père l’appelait au passage.
-- C’est toi, Jean... écoute donc...
L’heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosité à cet homme déjà sombre de nature, gardant de l’Orient des habitudes de solennité silencieuse, coupée de brusques souvenirs..., «quand j’étais consul à Hong-Kong», qui partaient en éclats de souches au grand feu. Pendant qu’il écoutait son père lire et discuter ses journaux du matin, Jean regardait sur la cheminée la Sapho de Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre à côté d’elle, TOUTE LA LYRE, un bronze acheté il y avait vingt ans, lors des embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui l’écoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son isolement, une émotion amoureuse, l’envie de baiser ces épaules, de délier ces bras froids et polis, de se faire dire: «Sapho pour toi, mais rien que pour toi!»
L’image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui, doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux. C’était le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dallés et froids de la demeure estivale, son nom qu’il retrouvait dans tous les livres de cette bibliothèque de campagne, vieux bouquins à tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses goûters d’enfant. Et cet obsédant souvenir de sa maîtresse le poursuivait jusque dans la chambre maternelle, où Divonne coiffait la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage resté paisible et rose malgré des tortures variées et perpétuelles.
«Ah! voilà notre Jean», disait la mère. Mais avec son cou nu, sa petite coiffe, ses manches retroussées pour cette toilette dont elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d’autres réveils, évoquait la maîtresse encore, sautant du lit dans le nuage de sa première cigarette. Il s’en voulait d’idées pareilles, dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y échapper?
-- Notre enfant n’est plus le même, ma soeur, disait Mme Gaussin tristement... Qu’est-ce qu’il a?
Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement ingénu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il semblait la fuir maintenant, éviter d’être seul avec elle.
Une fois, l’ayant guetté, elle vint le surprendre au cagnard dans la fièvre de ses lettres et de ses mauvais rêves. Il se levait, l’oeil sombre... Elle le retint, s’assit près de lui sur la pierre chaude:
-- Tu ne m’aimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne à qui tu disais toutes tes peines?
-- Mais si, mais si... bégayait-il, troublé par sa façon tendre, et détournant les yeux pour qu’elle ne pût y retrouver quelque chose de ce qu’il venait de lire, appels d’amour, cris éperdus, le délire de la passion à distance.
-- Qu’as-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des câlineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants. C’était un peu son petit, il restait pour elle à dix ans, l’âge des petits hommes qu’on émancipe.
Lui, déjà brûlant de sa lecture, s’exaltait au charme troublant de ce beau corps si près du sien, de cette bouche fraîche au sang avivé par le grand air qui dérangeait les cheveux, les envolait au-dessus du front en délicats frisons à la mode parisienne. Et les leçons de Sapho: «toutes les femmes sont les mêmes... en face de l’homme elles n’ont qu’une idée en tête...», lui faisaient trouver provocants l’heureux sourire de la paysanne, son geste pour le retenir au tendre interrogatoire.
Tout à coup, il sentit monter le vertige d’une tentation mauvaise; et l’effort qu’il faisait pour y résister le secoua d’un frisson convulsif. Divonne s’effrayait de le voir si pâle, les dents claquantes. «Ah! le pauvre... il a la fièvre...» D’un geste de tendresse irréfléchi elle dénouait le grand fichu qui entourait sa taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie, enveloppée, elle sentit la brûlure d’une caresse folle sur sa nuque, ses épaules, toute la chair étincelante qui venait de jaillir au soleil. Elle n’eut le temps de crier ni de se défendre, peut-être même pas le sentiment juste de ce qui venait de se passer.
-- Ah! je suis fou... je suis fou...
Il se sauvait, déjà loin dans la garrigue dont les pierres roulaient sinistrement sous ses pieds.
À déjeuner, ce jour-là, Jean annonça qu’il partirait le soir même, rappelé par un ordre du ministre.
-- Partir, déjà!... tu avais dit... tu ne fais que d’arriver...
Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait l’influence agitante et corruptrice de Sapho. D’ailleurs, ne leur avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renonçant à la vie à deux? La rupture complète s’achèverait un peu plus tard; et il reviendrait alors aimer sans honte, ni gêne, embrasser tous ces braves gens.
Il était nuit, la maison couchée, éteinte, quand Césaire revint de conduire son neveu au train d’Avignon. L’avoine donnée au cheval, après avoir scruté le ciel, -- ce regard aux présages du temps, des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.
-- C’est toi, Divonne?
-- Oui, je t’attendais...
Très occupée tout le jour, séparée de son Fénat qu’elle adorait, ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour de promenade ensemble. Était-ce la courte scène entre elle et Jean, comprise en y pensant, et plus qu’elle n’eût voulu, ou l’émotion d’avoir vu pleurer la pauvre mère tout le jour silencieusement? Elle avait la voix altérée, une inquiétude d’esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.
-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittés si vivement?...
Elle ne croyait pas à cette histoire de ministère, soupçonnant plutôt quelque attache mauvaise qui tirait l’enfant loin de sa famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris de perdition!
Césaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu’il y avait en effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne créature incapable de le détourner des siens; et il parla de son dévouement, des lettres touchantes qu’elle écrivait, vanta surtout la résolution courageuse qu’elle avait prise de travailler, ce qui sembla tout naturel à la paysanne:
-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.
-- Pas ce genre de femmes-là... dit Césaire.
-- C’est donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es allé là-dedans?...
-- Je te jure, Divonne, que depuis qu’elle le connaît il n’y a pas de femme plus chaste, plus honnête... L’amour l’a réhabilitée.
Mais c’étaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas. Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu’elle appelait «les mauvaises femmes», et la pensée que son Jean était la proie d’une créature pareille l’indignait. Si le consul se doutait de cela!...
Césaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa bonne face un peu grivoise qu’à l’âge du garçon on ne pouvait se passer de femme.
-- Té, pardi! qu’il se marie, dit elle avec une conviction attendrissante.
-- Enfin ils ne sont déjà plus ensemble, c’est toujours ça...
Et alors, d’un ton grave:
-- Écoute, Césaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur dure toujours plus que celui qui l’amène... Si c’est vraiment comme tu racontes, si Jean a tiré cette femme de la boue, il s’est peut-être bien sali à cette triste besogne. Possible qu’il l’ait rendue meilleure et plus honnête, mais qui sait si le mauvais qui était en elle n’a pas gâté notre enfant jusqu’au coeur!
Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur toute la vallée silencieuse où rien ne vivait que la lumière glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques d’argent. On respirait le calme, l’éloignement de tout, le grand repos d’un sommeil sans rêves. Soudain le train montant déroula au bord du Rhône sa rumeur sourde à toute vapeur.
-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l’ennemi que la province charge de toutes ses colères... ce Paris!... ce qu’on lui donne et ce qu’il nous renvoie!
VII
Il faisait un froid brumeux, une après-midi sombre à quatre heures, même sur cette large avenue, des Champs-Élysées où se hâtaient les voitures dans un roulement sourd et ouaté. C’est à peine si Jean put lire au fond d’un jardinet dont la grille était ouverte ces lettres dorées, très hautes, au-dessus de l’entresol d’une maison à l’aspect luxueux et tranquille de cottage: _Appartements meublés, pension de famille_. Un coupé attendait au ras du trottoir.
La porte du bureau poussée, Jean la vit tout de suite, celle qu’il cherchait, assise dans le jour de la fenêtre, feuilletant un gros livre de comptes en face d’une autre femme, élégante et grande, un mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotière.
-- Vous désirer, monsieur?...
Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:
-- C’est le petit... dit-elle tout bas.
L’autre examina Gaussin des pieds à la tête avec le beau sang- froid connaisseur que donne l’expérience, et très haut, sans se gêner:
-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.
Puis elle se mit à la place de Fanny, continua à vérifier ses chiffres.
Ils s’étaient pris les mains, se chuchotaient des phrases bêtes:
-- Comment ça va?
-- Pas mal, merci...
-- Alors tu es parti hier au soir?...
Mais l’altération de leurs voix donnait aux mots leur vraie signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:
-- Tu n’as pas reconnu ma patronne?... disait Fanny à voix basse... tu l’as déjà vue pourtant... au bal de Déchelette, en mariée espagnole... Un peu défraîchie, la mariée.
-- Alors c’est...?
-- Rosario Sanchès, la femme à de Potter.
Cette Rosario, Rosa, de son nom de fête écrit sur toutes les glaces des restaurants de nuit et toujours souligné de quelque ordure, était une ancienne “dame des chars” à l’Hippodrome, célèbre dans le monde de la noce par son dévergondage cynique, ses coups de gueule et de cravache très recherchés des hommes de cercle, qu’elle menait comme ses chevaux.
Espagnole d’Oran, elle avait été plus belle que jolie et tirait encore aux lumières un certain effet de ses yeux noirs bistrés, de ses sourcils rejoints en barre; mais ici, même dans ce faux jour, elle avait bien ses cinquante ans, marqués sur une face plate, dure, à la peau soulevée et jaune comme un limon de son pays. Intime de Fanny Legrand pendant des années, elle l’avait chaperonnée dans la galanterie, et rien que son nom épouvantait l’amoureux.
Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de s’excuser. À qui s’adresser pour trouver un emploi? On était bien embarrassé. D’ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille; riche, très riche, vivant dans son hôtel avenue de Villiers ou à sa villa d’Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul amant, toujours le même, son musicien.
-- De Potter? demanda Jean... je le croyais marié.
-- Oui... marié, des enfants, il paraît même que sa femme est jolie... ça ne l’a pas empêché de revenir à l’ancienne... et si tu voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est bien mordu, celui-là...
Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame à ce moment interrompit sa lecture et s’adressa à son sac qui sautait au bout de la cordelière:
-- Mais reste donc tranquille, voyons!...
Puis, à la gérante, sur un ton de commandement:
-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.
Fanny se Leva, apporta le sucre qu’elle approchait de l’ouverture du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins... «Regarde la jolie bête...» dit-elle à son amant, en lui montrant, tout entouré de ouate, une sorte de gros lézard difforme et grenu, crêté, dentelé, la tête en capuchon sur une chair grelottante et gélatineuse; un caméléon envoyé d’Algérie à Rosa, qui le préservait de l’hiver parisien à force de soins et de chaleur. Elle l’adorait comme jamais elle n’avait aimé aucun homme; et Jean démêlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que l’horrible bête tenait dans la maison.
La dame ferma le livre, prête à partir.
-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille à la bougie.
Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu, rangé, au meuble de velours frappé, souffla un peu de poussière sur le yucca du guéridon, constata un accroc dans la guipure des croisées; après quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil entendu: «Vous savez, mes petits, pas de bêtises... la maison est très convenable...» et rejoignant la voiture qui l’attendait à la porte, elle s’en alla faire son tour de bois.
-- Crois-tu que c’est sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos, elle ou sa mère, deux fois la semaine... La mère est encore plus terrible, plus pingre... Il faut que je t’aime, va, pour durer dans cette baraque... Enfin te voilà, je t’ai encore!... J’ai eu si peur...
Et elle l’enlaça debout, longuement, lèvres contre lèvres, s’assurant bien au tressaillement du baiser qu’il était encore tout à elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait se méfier. Quand on eut apporté la lampe, elle s’assit à sa place habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout près comme en visite...
-- Suis-je changée, hein?... Est-ce assez peu moi?...
Elle souriait en montrant son crochet manié avec une gaucherie de petite fille. Toujours elle avait détesté ces travaux d’aiguille; un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussées pour la confection d’un petit plat, elle ne s’occupait jamais autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait y songer de tout le jour, obligée de se tenir au bureau... Des romans? Elle savait bien d’autres histoires que celles qu’ils racontaient. À défaut de la cigarette prohibée, elle avait pris cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de penser, comprenant à cette heure le goût des femmes pour ces menus travaux qu’elle méprisait jadis.
Et tandis qu’elle rattrapait son fil avec des maladresses encore, une attention d’inexpérience, Jean la regardait, toute reposée dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien à plat sur la rondeur antique de sa tête, et l’air si honnête, si raisonnable. Dehors, dans un décor luxueux, roulait continuellement le train des filles à la mode, haut perchées sur leurs phaétons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards; et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice étalé et triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu’elle avait dédaigné pour lui. Pourvu qu’il consentît à la voir de temps en temps, elle acceptait très bien sa vie de servitude, y trouvait même des côtés amusants.
Tous les pensionnaires l’adoraient. Les femmes, étrangères, sans aucun goût, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle donnait des leçons de chant le matin à l’aînée des petites Péruviennes, et pour le livre à lire, la pièce à voir, elle conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes d’égards, de prévenances, un surtout, le Hollandais du second.
-- Il s’assied là où tu es, reste en contemplation jusqu’à ce que je lui dise: «Kuyper, vous m’ennuyez.» Alors il répond: «_pien_» et il s’en va... C’est lui qui m’a donné cette petite broche en corail... Tu sais, ça vaut cent sous; je l’ai acceptée pour avoir la paix.
Un garçon entrait, apportait un plateau chargé qu’il posait sur un bout du guéridon en reculant un peu la plante verte.
-- C’est là que je mange toute seule, une heure avant la table d’hôte.
Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gérante n’avait droit qu’à deux plats et au potage.
-- Faut-il qu’elle soit chienne, cette Rosario!... Du reste, j’aime mieux manger là; je n’ai pas besoin de parler et je relis tes lettres qui me tiennent compagnie.
Elle s’interrompit encore pour atteindre une nappe, des serviettes; à tout moment on la dérangeait, un ordre à donner, une armoire à ouvrir, une réclamation à satisfaire. Jean comprit qu’il la gênerait en restant davantage; puis on installait son dîner, et c’était si piètre, cette petite soupière d’une portion qui fumait sur la table, leur donnant à tous deux la même pensée, le même regret de leurs anciens tête-à-tête!
«À dimanche... à dimanche...» murmura-t-elle tout bas, en le renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s’embrasser à cause du service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris la main, l’appuyait contre son coeur longuement pour y faire entrer la caresse.
Tout le soir, la nuit, il pensa à elle, souffrant de sa servitude humiliée devant cette gueuse et son gros lézard; puis le Hollandais le troublait aussi, et jusqu’au dimanche il ne vécut pas. En réalité cette demi-rupture qui devait préparer sans secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe de l’émondeur dont se ravive l’arbre fatigué. Ils s’écrivirent, presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en griffonne l’impatience des amoureux; ou bien c’était, au sortir du ministère, une causerie douce dans le bureau pendant l’heure du travail à l’aiguille.
Elle avait dit à l’hôtel en parlant de lui: «Un de mes parents...» et sous le couvert de cette vague appellation il put venir quelquefois passer la soirée au salon, à mille lieues de Paris. Il connut la famille péruvienne avec ses innombrables demoiselles, fagotées de couleurs criardes, rangées autour du salon, de vrais aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel, enguirlandée comme une perche à houblon, et vit son frère, malade, aphone, suivant de la tête avec passion le rythme de la musique et promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont il eût permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de Fanny, un gros balourd, chauve, d’aspect sordide, qui avait navigué par tous les océans du monde, et quand on lui demandait quelques renseignements sur l’Australie où il venait de passer des mois, répondait avec un roulement d’yeux: «Devinez combien les pommes de terre à Melbourne?...» n’ayant été frappé que de ce fait unique, la cherté des pommes de terre dans tous les pays où il allait.
Fanny était l’âme de ces réunions, causait, chantait, jouait la Parisienne informée et mondaine; et ce qu’il restait dans ses façons de la bohême ou de l’atelier échappait à ces exotiques, ou leur semblait le suprême genre. Elle les éblouissait de ses relations avec les personnalités fameuses des arts ou de la littérature, donnait à la dame russe qui raffolait des oeuvres de Dejoie, des renseignements sur la façon d’écrire du romancier, le nombre de tasses de café qu’il absorbait en une nuit, le chiffre exact et dérisoire dont les éditeurs de _Cenderinette_ avaient payé le chef-d’oeuvre qui faisait leur fortune. Et les succès de sa maîtresse rendaient Gaussin si fier qu’il oubliait d’être jaloux, aurait volontiers certifié sa parole, si quelqu’un l’eût mise en doute.
Pendant qu’il l’admirait dans ce paisible salon éclairé de lampes à abat-jour, servant le thé, accompagnant les mélodies des jeunes filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour lui un montant singulier à se la figurer tout autre, quand elle arrivait chez lui le dimanche matin, trempée, grelottante, et que sans même s’approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se déshabillait à la hâte, et se glissait dans le grand lit, contre l’amant. Alors quelles étreintes, quelles caresses longues où se vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation l’un de l’autre qui gardait le désir vivifiant à leur amour.
Les heures passaient, s’embrouillaient; on ne bougeait plus du lit jusqu’au soir. Rien ne les tentait que là; nul plaisir, personne à voir, pas même les Hettéma qui, par économie, s’étaient décidés à vivre à la campagne. Le petit déjeuner préparé, à côté d’eux, ils entendaient, anéantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres chargés; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec les battements précipités de leurs poitrines, rythmaient cette absence de la vie, sans notion de l’heure, jusqu’au crépuscule.
Le gaz, qu’on allumait en face, glissait alors un pâle rayon sur la tenture; il fallait se lever, Fanny devant être rentrée à sept heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses écoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant ses bottines encore humides de la course à pied, ses jupons, sa robe de la gérance, l’uniforme noir des femmes pauvres.
Et ce qui gonflait son chagrin c’étaient ces choses aimées autour d’elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux jours... Elle s’arrachait: «Allons!...» et pour rester plus longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrés et lents l’avenue des Champs-Elysées dont la double rangée de lampadaires, avec l’Arc de Triomphe en haut, écarté d’ombre, et deux ou trois étoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond de diorama. Au coin de la rue Pergolèse, tout près de la pension, elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait désorienté, dégoûté de son intérieur où il rentrait le plus tard possible, maudissant la misère, en voulant presque à ceux de Castelet du sacrifice qu’il s’imposait pour eux.
Ils traînèrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la fin absolument insupportable, Jean ayant été obligé de restreindre ses visites à l’hôtel à cause d’un bavardage de domestique, et Fanny de plus en plus exaspérée par l’avarice de la mère et de la fille Sanchès. Elle pensait silencieusement à reprendre leur petit ménage et sentait son amant à bout de forces lui aussi, mais elle eût voulu qu’il parlât le premier.
Un dimanche d’avril, Fanny arriva plus parée que d’ordinaire, en chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on n’était pas riche, -- mais tendue aux grâces de son corps.
-- Lève-toi vite, nous allons déjeuner à la campagne...
-- À la campagne!...
-- Oui, à Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...
Il dit non d’abord, mais elle insista. Jamais Rosé ne pardonnerait un refus.