Sapho

Chapter 3

Chapter 33,847 wordsPublic domain

En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide tintait sur le zinc de la véranda; et Gaussin, les pieds au feu, étalé dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare et les employés courbés à écrire sous la lumière blanche de grands réflecteurs.

Il était bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais reconnaissant de l’amour dont on l’enveloppait, de cette tendresse toujours égale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- d’un acoquinement, d’une entrave quelconque? Est-ce que sa vie n’était pas plus propre que lorsqu’il allait de fille en fille, risquant sa santé?

Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait, la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny était prévenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d’une fatalité lointaine, mais inéluctable. Restait le grand chagrin qu’ils auraient chez lui en apprenant qu’il ne vivait pas seul, la colère de son père si rigide et si prompt.

Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne à Paris. Son père, «le consul» comme on disait là-bas, était retenu toute l’année par la surveillance du domaine très considérable qu’il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La mère, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant à Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait à tout jamais emporté ses forces actives. Quant à l’oncle Césaire, le mari de Divonne, c’était un grand enfant qu’on ne laissait pas voyager seul.

Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu’il recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes avaient mis quelques lignes de leur grosse écriture à petits doigts, elle la lisait par-dessus son épaule, s’attendrissait avec lui. De son existence à elle il ne savait rien, ne s’informait pas. Il avait le bel égoïsme inconscient de sa jeunesse, aucune jalousie, aucune inquiétude. Plein de sa propre vie, il la laissait déborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que l’autre restait muette.

Ainsi les jours, les semaines s’en allaient dans une heureuse quiétude un moment troublée par une circonstance qui les émut beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit avec une joie telle qu’il ne put que la partager. Au fond, il avait peur. Un enfant, à son âge!... Qu’en ferait-il?... Devait-il le reconnaître?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle complication d’avenir!

Soudainement, la chaîne lui apparut, lourde, froide et scellée. La nuit, il ne dormait pas plus qu’elle; et côte à côte dans leur grand lit, ils rêvaient, les yeux ouverts, à mille lieues l’un de l’autre.

Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis l’hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case s’embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le soir, ils dînaient là sous le ciel teinté de vert, que rayait le sifflement en coup d’ongle des hirondelles.

La rue envoyait ses bouffées chaudes et tous les bruits des maisons voisines; mais le moindre souffle d’air était pour eux, et ils s’oubliaient des heures, leurs genoux enlacés, n’y voyant plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhône, rêvait de consulats lointains dans des pays très chauds, de ponts de navires en partance où la brise aurait cette haleine longue dont frémissait le rideau de la tente. Et lorsqu’une caresse invisible murmurait sur ses lèvres: «m’aimes-tu?...” il revenait toujours de très loin pour répondre: «oh! oui, je t’aime...» Voilà ce que c’est de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans la tête.

Sur le même balcon, séparé d’eux par une grille en fer enguirlandée de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait, M. et Mme Hettéma, des gens mariés, très gros, dont les baisers claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareillés, dans une conformité d’âge, de goût, de lourdes tournures, c’était touchant d’entendre ces amoureux à fin de jeunesse chanter en duo tout bas, en s’appuyant à la balustrade, de vieilles romances sentimentales...

_Mais je l’entends qui soupire dans l’ombre_ _C’est un beau rêve, ah! laissez-moi dormir._

Ils plaisaient à Fanny, elle aurait voulu les connaître. Quelquefois même la voisine et elle échangeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l’on ne se parlait pas.

Jean revenait du quai d’Orsay, une après-midi, quand il s’entendit appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable, une lumière chaude où Paris s’épanouissait à ce tournant du boulevard qui par un beau couchant, vers l’heure du Bois, n’a pas son pareil au monde.

-- Mettez-vous là, belle jeunesse, et buvez quelque chose... ça m’amuse les yeux de vous regarder.

Deux grands bras l’avaient happé, assis sous la tente d’un café envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se laissait faire, flatté d’entendre autour de lui ce public de provinciaux, d’étrangers, jaquettes rayées et chapeaux ronds, chuchoter curieusement le nom de Caoudal.

Le sculpteur, attablé devant une absinthe qui allait avec sa taille militaire et sa rosette d’officier, avait auprès de lui l’ingénieur Déchelette arrivé de la veille, toujours le même, hâlé et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons, sa narine gourmande qui reniflait Paris. Dès que le jeune homme fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:

-- Est-il beau, cet animal-là... Dire que j’ai eu cet âge et que je frisais comme ça... Oh! la jeunesse, la jeunesse...

-- Toujours donc? fit Déchelette saluant d’un sourire la toquade de son ami.

-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que j’ai, ce que je suis, les médailles, les croix, l’Institut, le tremblement, je le donnerais pour ces cheveux-là et ce teint de soleil...

Puis revenant à Gaussin avec sa brusque allure:

-- Et Sapho, qu’est-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.

Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.

-- Vous n’êtes donc plus avec elle?

Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton d’impatience:

-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-d’Avray...

-- Oh! c’est fini, il y a longtemps...

Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise, à ce nom de Sapho donné à sa maîtresse; la gêne de parler d’elle avec d’autres hommes, peut-être aussi le désir d’apprendre des choses qu’on ne lui aurait pas dites sans cela.

-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Déchelette distrait, tout à l’ivresse de revoir l’escalier de la Madeleine, le marché aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de bouquets verts.

-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l’année dernière!... Elle était superbe dans sa tunique de fellah... Et le matin de cet automne, où je l’ai trouvée déjeunant avec ce joli garçon chez Langlois, vous auriez dit une mariée de quinze jours.

-- Quel âge a-t-elle donc?... Depuis le temps qu’on la connaît...

Caoudal leva la tête pour chercher: «Quel âge?.... quel âge?... Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous sommes en 73. Ainsi, comptez.» Tout à coup ses yeux s’allumèrent: «Ah! si vous l’aviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la bouche en arc, le front solide... Des bras, des épaules encore un peu maigres, mais cela allait bien à la brûlure de Sapho... Et la femme, la maîtresse!... Ce qu’il y avait dans cette chair à plaisir, ce qu’on tirait de cette pierre à feu, de ce clavier où ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La Gournerie.»

Jean, très pâle, demanda:

-- Est-ce qu’il a été son amant, aussi celui-là?...

-- La Gournerie?... Je crois bien, j’en ai assez souffert... Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre ans que je la couvais, que je m’épuisais pour suffire à tous ses caprices... maîtres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je sais?... Et quand je l’ai eu bien polie, patinée, taillée en pierre fine, sortie du ruisseau où je l’avais ramassée une nuit, devant le bal Ragache, ce bellâtre astiqueur de rimes est venu me la prendre chez moi, à la table amie où il s’asseyait tous les dimanches!

Il souffla très fort, comme pour chasser cette vieille rancune d’amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus calme:

-- D’ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profité... Leurs trois ans de ménage, ç’a été l’enfer. Ce poète aux airs câlins était rat, méchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l’oeil, lui la figure sabrée de griffes... Mais le beau, c’est lorsqu’il a voulu la quitter. Elle s’accrochait comme une teigne, le suivait, crevait sa porte, l’attendait couchée en travers de son paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restée cinq heures en bas de chez la Farcy où ils étaient montés toute la bande... Une pitié!... Mais le poète élégiaque demeurait implacable, jusqu’au jour où pour s’en débarrasser il a fait marcher la police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement à cette belle fille qui lui avait donné le meilleur de sa jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vidé sur la tête un volume de vers haineux, baveux, d’imprécations, de lamentations, le _Livre de l’Amour_, son plus beau livre...

Immobile, le dos tendu, Gaussin écoutait, aspirant à tout petits coups par une longue paille la boisson glacée servie devant lui. Quelque poison, bien sûr, qu’on lui avait versé là, et qui le gelait du coeur aux entrailles.

Il grelottait malgré l’heure splendide, voyait dans une reculée blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau d’arrosage arrêté devant la Madeleine, et cet entrecroisement de voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait à cette table. Maintenant Déchelette parlait, c’est lui qui versait le poison:

-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille et railleuse prenait une expression de douceur, de pitié infinie... On a vécu des années ensemble, dormi l’un contre l’autre, confondu ses rêves, sa sueur. On s’est tout dit, tout donné. On a pris des habitudes, des façons d’être, de parler, même des traits l’un de l’autre. On se tient de la tête aux pieds... Le collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on s’arrache... Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne pourrais... Oui, trompé, outragé, sali de ridicule et de boue, la femme pleurerait, me dirait: «Reste...» Je ne m’en irais pas... Et voilà pourquoi, quand j’en prends une, ce n’est jamais qu’à la nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou alors le mariage. C’est définitif et plus propre.

-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez à votre aise. Il y a des femmes qu’on ne garde pas qu’une nuit... Celle-là par exemple...

-- Je ne lui ai pas donné une minute de grâce... fit Déchelette avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.

-- Alors c’est que vous n’étiez pas son type, sans quoi... C’est une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le goût du ménage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe à Ezano, il se marie... Après, est venu le beau Flamant, le graveur, l’ancien, modèle, -- car elle a toujours eu le béguin du talent ou de la beauté, -- et vous savez son épouvantable aventure...

-- Quelle aventure?...» demanda Gaussin, la voix étranglée; et il se remit à tirer sur sa paille, en écoutant le drame d’amour, qui passionna Paris, il y a quelques années.

Le graveur était pauvre, fou de cette femme; et de peur d’être lâché, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de banque. Découvert presque aussitôt, coffré avec sa maîtresse, il en fut quitte pour dix ans de réclusion, elle six mois de prévention à Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant été faite.

Et Caoudal rappelait à Déchelette, -- qui avait suivi le. procès, -- comme elle était jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare, et crâne, pas geignarde, fidèle à son homme jusqu’au bout... Et sa réponse à ce vieux cornichon de président, et le baiser qu’elle envoyait à Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui criant d’une voix à attendrir les pierres: «T’ennuie pas, m’ami... Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!...» Tout de même, ça l’avait un peu dégoûtée du ménage, la pauvre fille.

«Depuis, lancée dans le monde chic, elle a pris des amants au mois, à la semaine, et jamais d’artistes... Oh! les artistes, elle en a une peur... J’étais le seul, je crois bien, qu’elle eût continué à voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette à l’atelier. Puis j’ai passé des mois sans entendre parler d’elle, jusqu’au jour où je l’ai retrouvée en train de déjeuner avec ce bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis dit: voilà ma Sapho repincée.»

Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce poison absorbé. Après le froid de tout à l’heure, une brûlure lui tordait la poitrine, montait à sa tête bourdonnante et près d’éclater comme une tôle chauffée à blanc. Il traversa la chaussée, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers criaient. À qui en avaient-ils, ces imbéciles?

En passant sur le marché de la Madeleine, il fut troublé par une odeur d’héliotrope, l’odeur préférée de sa maîtresse. Il pressa le pas pour la fuir, et furieux, déchiré, il pensait tout haut: «ma maîtresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que j’ai vécu un an avec ça!...» Il répétait le nom avec rage, se rappelant l’avoir vu sur les petits journaux parmi d’autres sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryné, Jeanne de Poitiers, le Phoque...

Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de cette femme lui passait en fuite d’égout sous les yeux... L’atelier de Caoudal, les trépignées chez La Gournerie, les factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du poète... Puis le beau graveur, les faux, la cour d’assises... et le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jeté à son faussaire: «T’ennuie pas, m’ami...» M’ami! le même nom, la même caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment te balayer ces saletés-là... Et toujours cette odeur d’héliotrope qui le poursuivait dans un crépuscule du même lilas pâle que la toute petite fleur.

Tout à coup, il s’aperçut qu’il était encore à arpenter le marché comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d’une traite rue d’Amsterdam, bien décidé à chasser cette femme de chez lui, à la jeter sur l’escalier sans explication, en lui crachant l’injure de son nom dans le dos. À la porte il hésita, réfléchit, fit quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lâcher par la maison tout son vocabulaire du trottoir, comme là-bas, rue de l’Arcade...

Écrire?... oui, c’est cela, il valait mieux écrire, lui régler son compte en quatre mots, bien féroces. Il entra dans une taverne anglaise, déserte et morne sous le gaz qu’on allumait, s’assit à une table empoissée, près de l’unique consommateur, une fille à tête de mort qui dévorait du saumon fumé, sans boire. Il demanda une pinte d’ale, n’y toucha pas et commença une lettre. Mais trop de mots se pressaient dans sa tête, qui voulaient sortir à la fois, et que l’encre décomposée et grumeleuse traçait lentement à son gré.

Il déchirait deux ou trois commencements, s’en allait enfin sans écrire, quand tout bas près de lui une bouche pleine et vorace demanda timidement: «Vous ne buvez pas?... on peut?...» Il fit signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d’une goulée violente qui révélait la détresse de cette malheureuse, ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans l’arroser d’un peu de bière. Une pitié lui vint, qui l’apaisa, l’éclaira subitement sur les misères d’une vie de femme; et il se mit à juger plus humainement, à raisonner son malheur.

Après tout, elle ne lui avait pas menti; et s’il ne savait rien de sa vie, c’est qu’il ne s’en était jamais soucié. Que lui reprochait-il?... Son temps à Saint-Lazare?... Mais puisqu’on l’avait acquittée, portée presque en triomphe à la sortie... Alors, quoi? D’autres hommes avant lui?... Est-ce qu’il ne le savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants étaient connus, célèbres, qu’il pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures? Devait-il lui faire un crime d’avoir préféré ceux-là?

Et tout au fond de son être, se levait une fierté mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire qu’ils l’avaient trouvée belle. À son âge on n’est jamais sûr, on ne sait pas bien. On aime la femme, l’amour; mais les yeux et l’expérience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa maîtresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, auréolée, depuis qu’il la savait chantée par La Gournerie, fixée par Caoudal dans le marbre et le bronze.

Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc où sa méditation l’avait jeté sur un boulevard extérieur, au milieu des cris d’enfants, des commérages de femmes d’ouvriers dans la poudreuse soirée de juin; et il se remettait à marcher, à parler tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze de commerce, qui a traîné partout, banal comme un air d’orgue, comme ce mot de Sapho qui à force de rouler les siècles s’est encrassé de légendes immondes sur sa grâce première, et d’un nom de déesse est devenu l’étiquette d’une maladie... Quel dégoût que tout cela, mon Dieu!...

Il s’en allait ainsi, tour à tour apaisé ou furieux, à ce remous d’idées, de sentiments contraires. Le boulevard s’assombrissait, devenait désert. Une fadeur âcre traînait dans l’air chaud; et il reconnaissait la porte du grand cimetière où il était venu l’année d’avant assister avec toute la jeunesse à l’inauguration d’un buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, l’auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L’étrange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, l’histoire de l’étudiante et de son petit ménage, maintenant qu’il en savait les tristes dessous, qu’il avait appris par Déchelette l’affreux surnom donné à ces mariages du trottoir.

Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, l’effrayait. Il revint sur ses pas, frôlant des blouses qui rôdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides à la porte de bouges dont les vitres dépolies découpaient de grandes lumières de lanterne magique où des couples passaient, s’embrassaient... Quelle heure?... Il se sentait brisé, comme une recrue à la fin de l’étape; et de sa douleur assourdie, tombée dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se coucher, dormir... Puis au réveil, froidement, sans colère, il dirait à la femme: «Voilà... je sais qui tu es... Ce n’est pas ta faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Séparons-nous...» Et pour se mettre à l’abri de ses poursuites, il irait embrasser sa mère et ses soeurs, secouer au vent du Rhône, au libre et vivifiant mistral, les souillures et l’effroi de son mauvais rêve.

Elle s’était couchée, lasse d’attendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne l’éveilla pas; et debout près du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une étrangère qu’il aurait trouvée là. Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les épaules, d’un ambre fin, solide, sans tache ni fêlure. Mais sur ces paupières rougies, -- peut-être le roman qu’elle lisait, peut-être l’inquiétude, l’attente, -- sur ces traits détendus dans le repos et que ne soutenait plus l’âpre désir de la femme qui veut être aimée, quelle lassitude, quels aveux! Son âge, son histoire, ses bordées, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, s’étalait; et les meurtrissures violettes du plaisir et de l’insomnie, et le pli de dégoût affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée comme une margelle où tout le communal est venu boire, et la bouffissure commençante qui délie les chairs pour les rides de la vieillesse.

Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, c’était grand, c’était sinistre; un champ de bataille à la nuit, avec toute l’horreur qui se montre et celle qu’on devine aux vagues mouvements de l’ombre.

Et tout à coup il vint au pauvre enfant une grosse, une étouffante envie de pleurer.

IV

Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, l’air faussement indifférent qu’il prenait pour de nouvelles questions, devina et le prévint:

-- Écoute, je sais ce que tu vas me dire... épargne-nous, je t’en prie... on s’épuise à la fin... puisque c’est mort, tout ça, que je n’aime que toi, qu’il n’y a plus que toi au monde...

-- Si c’était mort comme tu dis, tout ce passé...

Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d’un gris frissonnant et changeant à chaque impression:

-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui, là-haut dans l’armoire...

Le gris se velouta d’un noir d’ombre:

-- Tu sais donc?

Tout ce fatras de lettres d’amour, de portraits, ces archives galantes et glorieuses sauvées de tant de débâcles, il allait donc falloir s’en défaire!

-- Au moins me croiras-tu après?

Et sur un sourire incrédule qui la défiait, elle courut chercher le coffret de laque dont les ferrures ciselées entre les piles délicates de son linge avaient si fort intrigué son amant depuis quelques jours.

-- Brûle, déchire, c’est à toi...

Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait les cerisiers à fruits de nacre rose et les vols de cigognes incrustés sur le couvercle qu’il fit sauter brusquement... Tous les formats, toutes les écritures, papiers de couleur aux en-têtes dorés, vieux billets jaunis cassés aux pliures, griffonnages au crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas, sans ordre, comme en un tiroir souvent fouillé et bousculé où lui- même enfonçait maintenant ses mains tremblantes...

-- Passe-les-moi. Je les brûlerai sous tes yeux.

Elle parlait fiévreusement, accroupie devant la cheminée, une bougie allumée par terre, à côté d’elle.

-- Donne...

Mais lui:

-- Non... attends...

Et plus bas, comme honteux:

-- Je voudrais lire...

-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...

Elle ne songeait qu’à sa souffrance et non à l’indélicatesse de livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l’oreiller de tous ces hommes qui l’avaient aimée; et se rapprochant, toujours à genoux, elle lisait en même temps que lui, l’épiait du coin de l’oeil.

Dix pages, signées La Gournerie, 1861, d’une écriture longue et féline, dans lesquelles le poète, envoyé en Algérie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l’empereur et de l’impératrice, faisait à sa maîtresse une description éblouissante des fêtes.