Chapter 2
-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec Morateur. Ça m’a laissé assez tranquille les premiers temps... Mais ce matin, en entrant à l’atelier, je me suis senti faignant comme tout... Impossible de travailler... Alors j’ai lâché mon groupe et je suis venu déjeuner à la campagne. Fichue idée, quand on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...
Puis regardant le Provençal dont la barbe follette et les cheveux bouclés avaient le ton du sauternes dans les verres:
-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger qu’on le lâche, celui-là... Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que ça se gagne... Elle a l’air aussi jeune que lui...
-- Malhonnête!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la séduction sans âge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer.
«Étonnante... Étonnante...» murmurait Caoudal, qui l’examinait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d’envie grimaçant au coin de sa bouche.
-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un déjeuner ici... c’est loin, dam!... nous étions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombée dans l’étang. On t’a habillée en homme, avec la tunique du garde- pêche. Ça t’allait richement bien...
-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces créatures changeantes et de hasard ne sont jamais qu’à l’heure présente de leur amour. Nulle mémoire de ce qui précéda, nulle crainte de ce qui peut venir.
Caoudal, au contraire, tout au passé, dévidait à coups de sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d’amour et de beuverie, parties de campagne, bals à l’Opéra, charges d’atelier, batailles et conquêtes. Mais, en se tournant vers eux avec l’éclair remonté à ses yeux de toutes les flammes qu’il remuait, il s’aperçut qu’ils ne l’écoutaient guère, occupés à égrener des raisins aux lèvres l’un de l’autre.
-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte là... Mais si, mais si, je vous assomme... Ah! nom d’un chien... C’est bête d’être vieux...
Il se leva, jeta sa serviette
-- Pour moi, le déjeuner, père Langlois... cria-t-il vers le restaurant.
Il s’éloigna tristement, traînant les pieds, comme rongé d’un mal incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui se voûtait sous les feuilles couleur d’or.
«Pauvre Caoudal!... c’est vrai qu’il se tasse...» murmura Fanny d’un ton de douce commisération; et comme Gaussin s’indignait que cette Maria, une fille, un modèle, pût s’amuser des souffrances d’un Caoudal et préférer au grand artiste... qui?... Morateur, un petit peintre sans talent, n’ayant pour lui que sa jeunesse, elle se mit à rire: «Ah! innocent... innocent...» et lui renversant la tête à deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait, dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.
Le soir de ce jour-là, Jean pour la première fois coucha chez sa maîtresse qui le tourmentait à ce sujet depuis trois mois:
-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
-- Je ne sais... ça me gêne.
-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...
Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l’entraîna rue de l’Arcade, tout près de la gare. À l’entresol d’une maison bourgeoise d’apparence honnête et cossue, une vieille servante en bonnet paysan, l’air revêche, vint leur ouvrir.
-- C’est Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au cou. Tu sais, le voilà mon aimé, mon roi... je l’amène... Vite, allume tout, fais la maison belle...
Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenêtres cintrées et basses, drapées de la même soie bleue banale qui couvrait les divans et quelques meubles laqués. Aux murs trois ou quatre paysages égayaient et aéraient l’étoffe; tous portaient un mot de dédicace: «À Fanny Legrand», «À ma chère Fanny...».
Sur la cheminée, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal, dont le bronze est partout, et que Gaussin dès sa petite enfance avait vu dans le cabinet de travail de père. Et à la lueur de l’unique bougie posée près du socle, il s’aperçut de la ressemblance, affinée et comme rajeunissante, de cette oeuvre d’art avec sa maîtresse. ces lignes du profil, ce mouvement de taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noués autour des genoux lui étaient connus, intimes; son oeil les savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.
Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d’un air dégagé: «Il y a quelque chose de moi, n’est ce pas?... le modèle de Caoudal me ressemblait...» Et tout de suite elle l’emmena dans sa chambre, où Machaume en rechignant installait deux couverts sur un guéridon; tous les flambeaux allumés, jusqu’aux bras de l’armoire à glace, un beau feu de bois, gai comme un premier feu, flambant sous le pare-étincelles, la chambre d’une femme qui s’habille pour le bal.
-- J’ai voulu souper là, dit-elle en riant... nous serons plus vite au lit.
Jamais Jean n’avait vu d’ameublement aussi coquet. Les lampes Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mère et de ses soeurs ne donnaient pas la moindre idée de ce nid ouaté, capitonné, où les boiseries se cachaient sous des satins tendres, où le lit n’était qu’un divan plus large que les autres, étalé au fond sur des fourrures blanches.
Délicieuse, cette caresse de lumière, de chaleur, de reflets bleus allongés dans les glaces biseautées, après leur course à travers champs, l’ondée qu’ils avaient reçue, la boue des chemins creux sous le jour qui tombait. Mais ce qui l’empêchait de déguster en vrai provincial ce confort de rencontre, c’était la mauvaise humeur de la servante, le regard soupçonneux dont elle le fixait, au point que Fanny la renvoya d’un mot: «Laisse-nous Machaume... nous nous servirons...» Et comme la paysanne jetait la porte en s’en allant: «N’y fais pas attention, elle m’en veut de trop t’aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne, c’est si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu’elle... goûte-moi cette terrine de lièvre.»
Elle découpait le pâté, débouchait le champagne, oubliait de se servir pour le regarder manger, faisant à chaque geste remonter jusqu’à l’épaule les manches d’une gandoura d’Alger, de laine souple et blanche, qu’elle portait toujours à la maison. Elle lui rappelait ainsi leur première rencontre chez Déchelette; et serrés sur le même fauteuil, mangeant dans la même assiette, ils parlaient de cette soirée.
-- Oh! moi, disait-elle, dès que je t’ai vu entrer, j’ai eu envie de toi... J’aurais voulu te prendre, t’emmener tout de suite, pour que les autres ne t’aient pas... Et toi, qu’est-ce que tu pensais, quand tu m’as vue?...
D’abord elle lui avait fait peur; puis il s’était senti plein de confiance, en intimité complète avec elle.
-- Au fait, ajouta-t-il, je ne t’ai jamais demandé... Pourquoi t’es-tu fâchée?... Pour deux vers de La Gournerie?...
Elle eut le même froncement de sourcils qu’au bal, puis un geste de tête:
-- Des bêtises!... n’en parlons plus...
Et les bras autour de lui:
--C’est que j’avais un peu peur, moi aussi... j’essayais de me sauver, de me reprendre... mais je n’ai pas pu, je ne pourrai jamais...
-- Oh! jamais.
-- Tu verras.
Il se contenta de répondre avec le sourire sceptique de son âge, sans s’arrêter à l’accent passionné, presque menaçant, dont lui fut jeté ce «tu verras...». Cette étreinte de femme était si douce, si soumise; il croyait fermement n’avoir qu’un geste à faire pour se dégager...
Même à quoi bon se dégager?... Il était si bien dans le dorlotement de cette chambre voluptueuse, si délicieusement étourdi par cette haleine en caresse sur ses paupières qui battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois rouillés, prés, meules ruisselantes, toute leur journée d’amour à la campagne...
Au matin, il fut réveillé en sursaut par la voix de Machaume criant au pied du lit, sans le moindre mystère:
-- Il est là... il veut vous parler...
-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu l’as donc laissé entrer...
Furieuse, elle bondit, s’échappa de la chambre, à moitié nue, la batiste ouverte:
-- Ne bouge pas, m’ami... je reviens...
Mais il ne l’attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu’il fut levé à son tour, et vêtu, ses pieds solides dans ses bottes.
Tout en ramassant ses vêtements dans la chambre hermétiquement close où la veilleuse éclairait encore le désordre du petit souper, il entendait le bruit d’un débat terrible étouffé par les tentures du salon. Une voix d’homme, irritée d’abord, puis implorante, dont les éclats s’écrasaient en sanglots, en larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu’il ne reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargée de haine et de mots ignobles arrivant jusqu’à lui comme d’une dispute de brasserie de filles.
Tout ce luxe amoureux en était souillé, dégradé d’un éclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi, au niveau d’autres qu’il avait méprisées auparavant.
Elle rentra haletante, tordant d’un beau geste sa chevelure répandue:
-- Est-ce bête un homme qui pleure!...
Puis le voyant debout, habillé, elle eut un cri de rage:
-- Tu t’es levé!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...
Subitement radoucie, et l’enlaçant du geste et de la voix:
-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas t’en aller comme ça... D’abord je suis sûre que tu ne reviendrais plus.
-- Mais si... Pourquoi donc?...
-- Jure que tu n’es pas fâché, que tu viendras encore... oh! c’est que je te connais.
Il jura ce qu’elle voulut, mais ne se recoucha pas malgré ses supplications et l’assurance réitérée qu’elle était chez elle, libre de sa vie, de ses actes. À la fin elle sembla se résigner à le voir partir, et l’accompagna jusqu’à la porte, n’ayant plus rien de la faunesse en délire, bien humble au contraire, cherchant à se faire pardonner.
Une longue et profonde caresse d’adieu les retint dans l’antichambre.
«Alors... quand?...» lui demandait-elle, les yeux tout au fond des yeux. Il allait répondre, mentir sans doute, dans sa hâte d’être dehors, quand un coup de sonnette l’arrêta. Machaume sortit de sa cuisine, mais Fanny lui fit signe: «Non... n’ouvre pas...» Et ils restaient là, tous les trois, immobiles, sans parler.
On entendit une plainte étouffée, puis le froissement d’une lettre glissée sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.
-- Quand je te disais que j’étais libre... tiens!...
Elle passa à son amant la lettre qu’elle venait d’ouvrir, une pauvre lettre d’amour, bien basse, bien lâche, crayonnée en hâte sur une table de café et dans laquelle le malheureux demandait grâce pour sa folie du matin, reconnaissait n’avoir aucun droit sur elle que celui qu’elle voudrait bien lui laisser, priait à deux mains jointes qu’on ne l’exilât pas sans retour, promettant d’accepter tout, résigné à tout... mais ne pas la perdre, mon Dieu! ne pas la perdre...
«Crois-tu!...» dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de lui barrer le coeur qu’elle voulait conquérir. Jean la trouva cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n’a d’entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de charité, de bonté, de pitié, de dévouement absorbées au profit d’un être, d’un seul.
«Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement belle et navrante...» et tout bas, d’une voix grave, en lui tenant les mains:
-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...
-- Je n’en veux plus... Je ne l’aime pas.
-- Pourtant c’était ton amant... Il t’a fait ce luxe où tu vis, où tu as toujours vécu, qui t’est nécessaire.
-- M’ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te connaissais pas, je trouvais tout cela très bien... Maintenant c’est une fatigue, une honte; j’en avais le coeur qui me levait... Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce n’est pas sérieux, que tu ne m’aimes pas... Mais ça, j’en fais mon affaire... Que tu le veuilles ou non, je te forcerai bien de m’aimer.
Il ne répondit pas, convint d’un rendez-vous pour le lendemain, et se sauva, laissant quelques louis à Machaume, le fond de sa bourse d’étudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c’était fini maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et que pouvait-il lui offrir en échange de ce qu’il lui faisait perdre?
Il lui écrivit cela, le jour même, aussi doucement, aussi sincèrement qu’il put, mais sans lui avouer que de leur liaison, de ce caprice léger et aimable, il avait senti se dégager tout à coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant après sa nuit d’amour ces sanglots d’amant trompé qui alternaient avec son rire à elle et ses jurons de blanchisseuse.
Dans ce grand garçon, poussé loin de Paris, en pleine garrigue provençale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes les délicatesses, toutes les nervosités de sa mère à laquelle il ressemblait comme un portrait. Et pour le défendre contre les entraînements du plaisir s’ajoutait encore l’exemple d’un frère de son père, dont les désordres, les folies avaient à demi ruiné leur famille et mis l’honneur du nom en péril.
L’oncle Césaire! Rien qu’avec ces deux mots et le drame intime qu’ils évoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices autrement terribles que celui de cette amourette à laquelle il n’avait jamais donné d’importance. Pourtant ce fut plus dur à rompre qu’il ne se l’imaginait.
Formellement congédiée, elle revint sans se décourager de ses refus de la voir, de la porte fermée, des consignes inexorables. «Je n’ai pas d’amour-propre...» lui écrivait-elle. Elle guettait l’heure de ses repas au restaurant, l’attendait devant le café où il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scènes. S’il était en compagnie, elle se contentait de le suivre, d’épier le moment où il restait seul.
«Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre fois.» Et elle s’en allait avec la douceur résignée du forain qui reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretés et l’humiliation du mensonge qu’il balbutiait à chaque rencontre. «L’examen tout proche... le temps qui manquait... Après, plus tard, si ça la tenait encore...» De fait, il comptait, sitôt reçu, prendre un mois de vacances dans le Midi et qu’elle l’oublierait pendant ce temps-là.
Malheureusement, l’examen passé, Jean tomba malade. Une angine, gagnée dans un couloir de ministère, et qui, négligée, s’envenima. Il ne connaissait personne à Paris, à part quelques étudiants de sa province, que son exigeante liaison avait éloignés et dispersés. D’ailleurs il fallait ici plus qu’un dévouement ordinaire, et dès le premier soir ce fut Fanny Legrand qui s’installa près de son lit, ne le quittant de dix jours, le soignant sans fatigue, sans peur ni dégoût, adroite comme une soeur de garde, avec des câlineries tendres, qui parfois, aux heures de fièvre, le reportaient à une grosse maladie d’enfance, lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire «merci, Divonne», quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.
-- Ce n’est pas Divonne... c’est moi... je te veille...
Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux éteints maladroitement, des tisanes fabriquées dans une loge de concierge; et Jean n’en revenait pas de ce qu’il y avait d’alerte, d’ingénieux, d’expéditif, dans ces mains d’indolence et de volupté. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un divan d’hôtel du Quartier, moelleux comme la planche d’un poste de police.
-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui demandait-il un jour... Je suis mieux à présent... Il faudrait rassurer Machaume.
Elle se mit à rire. Beau temps qu’elle courait, Machaume, et toute la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la défroque, même la literie. Il lui restait la robe qu’elle avait sur le dos et un peu de linge fin, sauvé par sa bonne... Maintenant s’il la renvoyait, elle serait à la rue.
III
«Cette fois, je crois que j’ai trouvé... Rue d’Amsterdam, vis-à- vis la gare... Trois pièces, et un grand balcon... Si tu veux, nous irons voir, après ton ministère... c’est haut, cinq étages... mais tu me porteras. C’était si bon, tu te rappelles...» Et tout amusée de ce souvenir, elle se frôlait, se roulait dans son cou, cherchait l’ancienne place, sa place.
À deux, dans leur garni d’hôtel, avec les moeurs du quartier, ces traîneries par l’escalier de filles en filets et en savates, ces cloisons de papier derrière lesquelles grouillaient d’autres ménages, cette promiscuité des clés, des bougeoirs, des bottines, la vie devenait intolérable. Non pas à elle certes; avec Jean, le toit, la cave, même l’égout, tout lui était bon pour nicher. Mais la délicatesse de l’amant s’effarouchait de certains contacts, auxquels, garçon, il ne pensait guère. Ces ménages d’une nuit le gênaient, déshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse et le dégoût de la cage des singes au Jardin des Plantes, grimaçant tous les gestes et les expressions de l’amour humain. Le restaurant aussi l’ennuyait, ce repas qu’il fallait aller chercher deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande salle encombrée d’étudiants, d’élèves des Beaux-Arts, peintres, architectes, qui sans le connaître avaient l’habitude de sa figure, depuis un an qu’il mangeait là.
Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tournés vers Fanny, entrait avec la gêne agressive des tout jeunes gens qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre d’un de ses chefs du ministère ou de quelqu’un de son pays. Puis la question d’économie.
-- Que c’est cher!... disait-elle chaque fois, emportant et commentant la petite note du dîner... Si nous étions chez nous, j’aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-là.
-- Eh bien, qui nous empêche?...
Et l’on se mit en quête d’une installation.
C’est le piège. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus honnêtes, par cet instinct de propreté, ce goût du «home» qu’ont mis en eux l’éducation familiale et la tiédeur du foyer.
L’appartement de la rue d’Amsterdam fut loué tout de suite et trouvé charmant, malgré ses pièces en enfilade qui ouvraient, -- la cuisine et la salle sur une arrière-cour moisie où montaient d’une taverne anglaise des odeurs de rinçure et de chlore, -- la chambre sur la rue en pente et bruyante, secouée jour et nuit aux cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets d’arrivée et de départ, tout le vacarme de la gare de l’Ouest développant en face ses toitures en vitrage couleur d’eau sale. L’avantage, c’était de savoir le train à sa porte, et Saint-cloud, Ville-d’Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse, large et commode, qui gardait de la munificence des anciens locataires une tente de zinc peinte en coutil rayé, ruisselante et triste sous le crépitement des pluies d’hiver, mais où l’on serait très bien l’été pour dîner au bon air, comme dans un chalet de montagne.
On s’occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son projet d’installation, tante Divonne, qui était comme l’intendante de la maison, envoya l’argent nécessaire; et sa lettre annonçait en même temps le prochain arrivage d’une armoire, d’une commode, et d’un grand fauteuil canné, tirés de la «Chambre du vent» à l’intention du Parisien.
Cette chambre, qu’il revoyait au fond d’un couloir de Castelet, toujours inhabitée, les volets clos attachés d’une barre, la porte fermée au verrou, était condamnée, par son exposition aux coups du mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y entassait des vieilleries, ce que chaque génération d’habitants reléguait au passé devant les acquisitions nouvelles.
Ah! si Divonne avait su à quelles singulières siestes servirait le fauteuil canné, et que des jupons de surah, des pantalons à manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le remords de Gaussin à ce sujet se trouvait perdu dans les mille petites joies de l’installation.
C’était si amusant, après le bureau, entre chien et loup, de partir en grandes courses, serrés au bras l’un de l’autre, et de s’en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle à manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de cretonne à fleurs pour la croisée et le lit. Lui acceptait tout, les yeux fermés; mais Fanny regardait pour deux, essayait les chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une expérience marchandeuse.
Elle connaissait les maisons où l’on avait à prix de fabrique une batterie de cuisine complète pour petit ménage, les quatre casseroles en fer, la cinquième émaillée pour le chocolat du matin; jamais de cuivre, c’est trop long à nettoyer. Six couverts de métal avec la cuillère à potage et deux douzaines d’assiettes en faïence anglaise, solide et gaie, tout cela compté, préparé, emballé comme une dînette de poupée. Pour les draps, serviettes, linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le représentant d’une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait à tant par mois; et toujours à guetter les devantures, en quête de ces liquidations, de ces débris de naufrage que Paris amène continuellement dans l’écume de ses bords, elle découvrait au boulevard de Clichy l’occasion d’un lit superbe, presque neuf, et large à y coucher en rang les sept demoiselles de l’ogre.
Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais il ne s’entendait à rien, ne sachant dire non, ni s’en aller les mains vides. Entré chez un brocanteur pour acheter un huilier ancien qu’elle lui avait signalé, il rapportait en guise de l’objet déjà vendu un lustre de salon à pendeloques, bien inutile puisqu’ils n’avaient pas de salon.
-- Nous le mettrons dans la véranda... disait Fanny pour le consoler.
Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place d’un meuble; et les cris, les rires fous, les bras éperdus au plafond quand on s’apercevait que malgré toutes les précautions, malgré la liste très complète des achats indispensables, il y avait toujours quelque chose d’oublié.
Ainsi la râpe à sucre. Conçoit-on qu’ils allaient se mettre en ménage sans râpe à sucre!....
Puis, tout acheté et mis en place, les rideaux pendus, une mèche à la lampe neuve, quelle bonne soirée que celle de l’installation, la revue minutieuse des trois pièces avant de se coucher, et comme elle riait en l’éclairant pendant qu’il verrouillait la porte:
-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez nous...
Alors ce fut une vie nouvelle, délicieuse. En quittant son travail, il rentrait vite, pressé d’être arrivé, en pantoufles au coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se figurait leur chambre allumée et chaude, égayée de ses vieux meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de débarras et qui s’étaient trouvés de fort jolies anciennes choses; l’armoire surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints, représentant des fêtes provençales, des bergers en jaquettes fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La présence, familière à ses yeux d’enfant, de ces vieilleries démodées lui rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel intérieur dont il était à goûter le bien-être.
Dès son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignée, coquette, «sur le pont», comme elle disait. Sa robe de laine noire, très unie, mais taillée sur un patron de bon faiseur, une simplicité de femme qui a eu de la toilette, les manches retroussées, un grand tablier blanc; car elle faisait elle-même leur cuisine et se contentait d’une femme de ménage pour les grosses besognes qui gercent les mains ou les déforment.
Elle s’y entendait même très bien, savait une foule de recettes, plats du Nord ou du Midi, variés comme son répertoire de chansons populaires que, le dîner fini, le tablier blanc accroché derrière la porte refermée de la cuisine, elle entonnait de sa voix de contralto, meurtrie et passionnée.