Sans-peur le corsaire

Chapter 2

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--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle, venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie; nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques, six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi, j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put être évité. Notre corvette fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire _le Lion_, et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire:

«--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes deux.

«--Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je t'en charge.

«--Soyez calme, _mon capitaine_,» répliqua-t-il en me donnant pour la première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.

J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait de Taillevent.--La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut:

«--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et deux nuits d'une bordée.

«--Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?

«--Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça, une topette de sec dans cette corne d'amorce.»

Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain matin.--Le soleil se couchait.

Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.

«--Diable de roche! disait Taillevent.

«--Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.

Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté dans le remous du récif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et trop accore pour que nous pussions y grimper.

«--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers l'espar!...

«--Peut-être!...»

Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole.

* * * * *

Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât qu'on y appelle _balsa_, en français balse, une sorte de radeau d'un genre fort singulier.

Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble, gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.

Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule d'indigènes de la faction de José Gabriel _Cuntur Kanki_, littéralement le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants de race espagnole[1].

[Note 1: Historique.]

Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le dernier des Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants succès et régnait déjà sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en déroute, se trouvaient réduits à n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux.

Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres de veau marin, les balses coulaient.

Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux débris de l'une des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent confondus avec les Indiens au désespoir, armés pour la plupart, et qui, faisant de nécessité vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche.

Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.

La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:

--Je suis le _Lion de la mer_! s'écrie Léon en langue espagnole; courage! cette péniche est à nous, suivez-moi!

Les indigènes croient à un secours du Ciel.

Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots. Il donne des ordres, il promet la victoire.

Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, est-ce l'un des génies protecteurs de la race opprimée? Quoi qu'il soit, c'est un vengeur. Il commande, on obéit.

Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes, ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.

De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants.

Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.

* * * * *

--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre, en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect, honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France. J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus immédiatement l'un des chefs principaux.

--Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit Isabelle d'une voix émue.

--José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru, m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en prenant plaisir à partager vos jeux.

--J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion de la mer.

--Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne et la République française.

--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes voeux les plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité.

--Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant, décidez du bonheur de ma vie.

Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des _Rois mages_, où leurs chevaux devaient les attendre.

La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le prenait à témoin de ses paroles:

--Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes. Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti au fond de mon coeur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant: «--C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de retourner vers le château de mon frère?...

--Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.

--Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances. Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir.

Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de l'amazone.

--Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.

--Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant, pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate. Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant, se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir une victoire plus douce.

--Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des volontés de don Ramon de Garba, mon frère.

--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon équipage!... s'il me suscite des obstacles, je les pulvériserai.

Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:

--Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut déjeuner, surtout lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai passé la moitié de la nuit à surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livré combat, et le feu lui même s'éteint faute d'aliments.

Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la collation matinale.

Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur offrit l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta légèrement à cheval; lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien de la falaise, écuyer improvisé, se tenait prêt à les suivre.

V

BRANLE-BAS DE COMBAT.

La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.--Soit négligence de la part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est ouverte à tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer parmi les brisants.

Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le capitaine du _Lion_ choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver, quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur les eaux dangereuses de ces parages.

Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matinée eût été combinée et exécutée par un tel marin.

Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis le moment où,--déguisé en simple mineur péruvien,--il avait revu la jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour l'Espagne.

Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait misérablement périr.--Il risqua tout; il réussit.

Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur superstitieuse.

Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon.

Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.

Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;--mais au demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot «des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.»

Du reste, il était roi lui-même,--il était roi, comme on le verra,--et ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux.

--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.

En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.

A la _posada_ des _Rois mages_, il avait payé sans compter et libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage.

Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le succès de sa manoeuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en sympathie les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa ceinture une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles songeaient aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du brig, dont la pièce de bronze à pivot était,--au dire des bavards,--un prodige d'artillerie.

Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle:

--Bonheur aux futurs époux.

--Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à l'hôtelier des _Rois mages_.

Et les fiancés partirent au galop.

* * * * *

Déjà depuis près d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous le château de Garba.

Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot, dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et attendait impatiemment que son capitaine reparût.

--Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés.

--Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah! si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...

--Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de l'indiscrétion.

Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par les matelots corsaires à l'intéressant Camuset.

--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un sauvage de l'endroit.

A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.

--Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les embarcations à la mer.

Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.

--Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta maître Taillevent.

--Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires.

Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait à terre avec quelques hommes de bonne volonté.--Un canot déborda.

* * * * *

Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine, pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent, dépense tout au moins fort désagréable.

Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire, dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.

--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec les honneurs qui nous sont dus.

Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «--Branle-bas de combat.»

Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture, sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule, gravissaient la colline au pas de course.

Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon. Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des bohémiens prêts à se mêler à la bagarre.

Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du _Lion_, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.

--Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud, patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins!

A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:

--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le recevoir?

--Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de mon château ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos.

--Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros qui vient de lui sauver la vie.

Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit.

--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus tard... Maintenant, obéissez!...

Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:

--En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...

--J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le présenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil étrange m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre château.

--Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille.

Léon dit avec calme:

--En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma parole, moi!...

--De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à repousser la force par la force.

--Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle, reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!

Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit à ces mots.

--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba...

--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de Roqueforte.

Isabelle jeta un cri.

--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.

Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup d'une arme fratricide.

Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs fusils; la foule poussait des hurlements.

A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur l'antique castel des seigneurs de Garba.

VI

MARIAGE DE HAUTE LUTTE.

De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le Corsaire, qui reprit à très haute voix:

--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans maladresses... Tâchons de nous entendre!

--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle.

Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée, fit redresser les armes.

Taillevent l'imita aussitôt.

Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.

Léon de Roqueforte en fit autant, et dit: