Chapter 8
Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant non sans raison.
Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!… Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non! ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne! Et c’est bien là le _canisdentum!_ »
Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!
« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un chambardement général! »
En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel », il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.
X
Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.
Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse. Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.
Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! Agissez résolument, mais ne touchez pas au _statu quo!_ »
Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au nom de leurs pays menacés au nom de l’ancien Continent surtout.
« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!
— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent pas?
— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?
— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques ou météorologiques à la surface du globe!
— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.
— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?…
— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!
— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan.
Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les nuages.
En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe terrestre.
En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des « inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre?
Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.
Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour plaisanter de choses si graves!
« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe! Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »
À cela que répondre?
Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du sphéroïde terrestre.
Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne pouvaient être partagées par le nouveau du moins, dans cette portion comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient tous trois, et à un rare degré des Yankees « coulés d’un bloc » comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la Lune.
Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de son étamine?
« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ceux qui ne voient jamais que le côté périlleux des choses est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni la bombe dans le tonneau! »
On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre d’articles en ce sens et des plus violents dans le _Standard_, Jan Harald dans le journal suédois _Aftenbladet_, et le colonel Boris Karkof dans le journal russe très répandu le _Novoié-Vrémia_. En Amérique même, les opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le _Journal de Boston_, la _Tribune_ de New-York, etc., firent chorus avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’_Associated Press_ et l’_United Press_, le journal est devenu un agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.
En vain d’autres feuilles non des moins répandues voulurent-elles riposter en faveur de la _North Polar Practical Association_! En vain Mrs Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de l’Europe.
Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère.
Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au point de vue de la sécurité générale de désigner enfin quelles seraient les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait savoir.
Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte de l’opération et au besoin pour l’interdire.
Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette Commission.
Le président Barbicane ne vint pas.
Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, Cleveland-street, à Baltimore.
Le président Barbicane n’y était plus.
Où était-il?…
On l’ignorait.
Quand était-il parti?…
Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.
Où étaient-ils allés tous les deux?…
Personne ne put le dire.
Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.
Mais quel pouvait être ce lieu?…
On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était temps encore.
La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la _North Polar Practical Association_.
Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.
Cet homme, c’était J.-T. Maston.
J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H. Prestice.
J.-T. Maston ne parut point.
Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?
Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.
Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec ordre de l’amener.
L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la maison.
Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait fort en interrompant ses occupations habituelles.
Une première question lui fut adressée :
Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président Barbicane et le capitaine Nicholl?
« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point autorisé à le dire. »
Seconde question :
Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette opération du changement de l’axe terrestre?
« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu d’observer, et je refuse de répondre. »
Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société?
« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le résultat de mes travaux!
— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »
J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui de se taire : il se tairait.
Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer. Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût logé sous un crâne en gutta-percha!
J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.
Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation d’agir _manu militari_.
Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.
« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une extrême inquiétude.
— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.
— Mistress Scorbitt.
— Que veut mistress Scorbitt?
— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… »
La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.
Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la chute d’un corps.
C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.
Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.
Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.
Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade d’une sextuple décharge.
En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.
Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.
Les agents s’élancèrent pour le lui arracher avec la vie, s’il le fallait…
Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.
« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux Thermopyles.
Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore.
Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la population se fût portée sur sa personne à des excès regrettables pour lui que la police eût été impuissante à prévenir.
XI
Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.
Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là figurait même l’équation des forces vives
V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0)
qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.
En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.
Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de parti, portèrent à la connaissance des populations.
Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston. Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues s’accompliraient dans toute leur plénitude.
_Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes._
« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute notre planète.
« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord choc assimilable à celui d’une bille prise très fin. »
En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.
« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.
« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le coup est tiré au moment où le point vernal l’une des deux intersections de l’Équateur et de l’écliptique est au nadir du point de tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite ainsi que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.
« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.
« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une valeur de 23°28’?
« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.