Chapter 6
Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses calculs.
Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel lequel s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée au plus haut point.
J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.
Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence du cabinet.
« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant pendant toute la durée de mon travail! »
Et, s’avançant vers la plaque :
« Que me veut-on? demanda-t-il.
— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine.
— Et qui me parle?…
— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress Scorbitt!
— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! »
Mais ces derniers mots peu agréables pour l’aimable veuve furent prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil.
Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au moins par une phrase polie, reprit :
« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?
— Moi, cher monsieur Maston!
— Et que me veut mistress Scorbitt?…
— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la ville!
— Eh bien, je ne puis l’empêcher…
— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres… »
Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.
J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.
Abasourdi on le serait à moins J.-T. Maston se releva, se frotta les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.
Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.
« Encore! » s’écria J.-T. Maston.
Et il alla se placer devant l’appareil.
« Qui est là?… demanda-t-il.
— Mistress Scorbitt.
— Et que me veut mistress Scorbitt?
— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?
— J’ai tout lieu de le croire!
— Ah! grand Dieu!… La foudre…
— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!
— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?
— Pas eu…
— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…
— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre galamment J.-T. Maston.
— Bonsoir, cher Maston!
— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »
Et il ajouta en retournant à sa place :
« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être foudroyé! »
Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la communication électrique.
Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.
Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…
Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.
Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de _North Polar Practical Association_, à laquelle le gouvernement de Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des capitalistes des deux Mondes.
VII
Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui convient d’en dire.
Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.
Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club on ne l’a peut- être pas oublié était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.
Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.
Bien entendu, les membres du Gun-Club, premiers souscripteurs des actions de la nouvelle Société, occupaient des places rapprochées du bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.
En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.
Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication on n’en doutait pas jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.
Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça l’entrée du Conseil d’administration.
La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.
Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la plénitude de leur célébrité.
Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes :
« Souscripteurs et Souscriptrices,
« Le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ vous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante communication.
« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe quelles opérations commerciales ou industrielles. »
Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.
« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300 millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces charbonnages.
« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »
Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue inspiration d’air :
« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour seront vidées…
— Trois cents! s’écria un des assistants.
— Deux cents! répondit un autre.
— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »
Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, puis, une reprise on ces termes :
« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et partons pour le Pôle! »
Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.
Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta net ce premier mouvement aussi enthousiaste qu’inconsidéré.
« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?
— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président Barbicane.
Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien compréhensible.
« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans ces expéditions surhumaines. »
Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur nationalité.
« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un troisième voyage avec l’_Erebus_ et le _Terror_, dont l’objectif est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on n’entend plus parler de lui.
« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire _Advance_ ne revint pas.
« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il ne reste pas un survivant de la campagne de l’_Erebus_ et du _Terror_.
« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner _United-States_, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.
« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de Bremerhaven, sur la _Hansa_ et la _Germania_. La Hansa, écrasée par les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième parallèle.
« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer _Polaris_. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.
« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’_Alerte_ et la _Découverte_. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740 kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant rapproché avant lui.
« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »
Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand citoyen », le directeur du _New-York Herald_.
« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource : c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette expédition.
« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve avec le steamer _Proteus_, afin d’aller établir une station à la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.
« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’_Ultima Thule_ de la cartographie circumpolaire! »
Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des découvreurs américains.
« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints mortellement. Greely, secouru par la _Thétis_ en 1883, ne ramène que six de ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces régions! »
Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.
Puis, il reprit d’une voix vibrante :
« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »
On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la communication, le secret cherché et convoité par tous.
« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre.
— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend, ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile cylindro-conique…
— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.
— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…
— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes protestations. »
Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme :
« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi vous en tenir. »
Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse.
En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :
« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »
Il poursuivit en ces termes :
« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre? N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la nommer « mer
Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je répondrai : Nous ne le pensons pas.
— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point penser », il s’agit d’être certain…
— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui! C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la _North Polar Practical Association_ a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! »
Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.
« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.
Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.
« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un continent, un plateau qui s’élève peut-être comme le désert de Gobi dans l’Asie Centrale à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! »
Tonnerre d’applaudissements.
Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major Donellan. Il disait :
« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour atteindre le Pôle?…
— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président Barbicane.
Il reprit :
« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…
— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.