Chapter 11
« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.
« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la sécurité des habitants de la Terre.
« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la _North Polar Practical Association_ se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages au moins en ce qui concerne les territoires submergés.
« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.
« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.
« 1° Hémisphère septentrional :
« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la hauteur de San Salvador, enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.
« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le
Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique et aussi le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine _North Polar Practical Association_.
« 2° Hémisphère méridional :
« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près jusqu’au cent soixantième méridien actuel.
« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du cent soixantième degré de longitude.
« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle dénivellation.
« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces quatre segments par suite du déplacement des mers.
« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.
« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le président Barbicane.
« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.
« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.
« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier, et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.
« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins de la respiration.
« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse liquide n’abandonnera pas totalement.
« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux autres segments.
« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres d’eau moins son altitude actuelle la couche liquide, tout en diminuant, s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg, Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable, mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps d’émigrer avant la catastrophe.
« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie du globe.
« Tel doit être le résultat abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus de la nouvelle surface des mers produit par la dénivellation, à la surface du sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative! »
XVI
Dans lequel le choeur des mécontents va _crescendo_ et _rinforzando_.
D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres où le danger serait nul.
Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les inondés.
L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses, mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.
Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène sans compter, à défaut d’ozone… et encore!
Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols pourraient prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due à la terrible inondation.
Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part de la catastrophe pour ne pas protester.
En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de l’autre à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…
Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages, auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and Co. réussirait.
Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus rapporté.
Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis au ban de l’humanité.
Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois, peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles généralement en désaccord sur toute autre question : les _Novisti_, le _Novoïé-Vrémia_, le _Messager_ de Kronstadt, la _Gazette_ de Moscou, le _Rouskoïé-Diélo_, le _Gradjanine_, le _Journal de Carlscrona,_ le _Handelsblad,_ le _Vaderland,_ la _Fremdenblatt,_ la _Neue Badische Landeszeitung,_ la _Gazette_ de Magdebourg_,_ la _Neue Freie-Presse,_ le _Berliner Tagblatt,_ l’_Extrablatt,_ le _Post,_ le _Volksbladtt,_ le _Boersencourier,_ la _Gazette de Sibérie,_ la _Gazette de la Croix,_ la _Gazette de Voss,_ le _Reichsanzeiger,_ la _Germania,_ l’_Epoca,_ le _Correo,_ l’_Imparcial,_ la _Correspondencia,_ l’_Iberia,_ le _Temps,_ le _Figaro,_ l’_Intransigeant,_ le _Gaulois,_ l’_Univers,_ la _Justice,_ la _République Française,_ l’_Autorité,_ la _Presse,_ le _Matin,_ le _XIXème Siècle,_ la _Liberté,_ l’_Illustration,_ le _Monde Illustré,_ la _Revue des Deux-Mondes,_ le _Cosmos,_ la _Revue Bleue,_ la _Nature,_ la _Tribuna,_ l’_Osservatore romano,_ l’_Esercito romano,_ le _Fanfulla,_ le _Capitan Fracassa,_ la _Riforma,_ le _Pester Lloyd,_ l’_Ephymeris,_ l’_Acropolis,_ le _Palingenesia,_ le _Courrier_ de Cuba, le _Pionnier_ d’Allahabad, le _Srpska Nezavinost,_ l’_Indépendance roumaine,_ le _Nord,_ l’_Indépendance belge,_ le _Sydney-Morning-Herald,_ l’_Edinburgh-Review,_ le _Manchester-Guardian,_ le _Scotsman,_ le _Standard,_ le _Times,_ le _Truth,_ le _Sun,_ le _Central-News,_ la _Pressa Argentina,_ le _Romanul_ de Bucharest, le _Courier_ de San Francisco, le _Commercial Gazette,_ le _San Diego_ de Californie, le _Manitoba,_ l’_Echo du Pacifique,_ le _Scientifique Américain,_ le _Courrier_ des États-Unis, le _New-York Herald,_ le _World_ de New-York, le _Daily-Chronicle,_ le _Buenos-Ayres Herald,_ le _Réveil du Maroc,_ le _Hu-Pao,_ le _Tching-Pao,_ le _Courrier de Haïphong,_ le _Moniteur_ de la République de Counani. Jusqu’au _Mac Lane Express_, journal anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre européen qui risquait d’être rompu il s’agissait bien de cela, vraiment! c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière!
Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.
En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre, avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la police ne lui firent point obstacle.
La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet, Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.
J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste, plus que quatre jours à attendre quatre jours! avant que les projets de Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!
On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si, au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites, il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de leurs nationaux en petit nombre relativement qui allaient être surélevés dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le territoire serait envahi par les mers.
En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest. Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes, mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…
Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces sibériennes, etc., etc.
Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.
Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un télégraphe des anciens temps :
« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux! »
Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle catastrophe!
XVII
Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année mémorable.
Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille nègres.
À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, qui projette ses plus hautes cimes entre autres celle du Kibo à une altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.
À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.
Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.
C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année.
En quittant les États-Unis départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina Scorbitt et de J.-T. Maston ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts, coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.
Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du président Barbicane autour de la Lune voyage dont le retentissement s’était propagé jusqu’en ces pays lointains le sultan s’était pris d’amitié pour l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, la _North Polar Practical Association_ était propriétaire de la montagne africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique.