Sanguines

Part 7

Chapter 73,943 wordsPublic domain

Pendant de longues soirées je regardai, chaque jour, cette transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin. Je ne m'approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier les réalités jusqu'au pur aspect de leur symbole et de rester à la distance où l'œil n'est pas forcé de voir les choses telles qu'elles sont. J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion s'évanouît et ne reparût plus le jour où j'aurais touché du pied le sol véritable de la montagne.

Cependant, un matin, je me mis en route...

Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de ruisseaux verts; puis un sentier dans les champs. Je n'avais pas levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus tard, j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant.

Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres, sans herbes, sans eaux; brûlé par un feu intérieur comme si la malédiction légendaire continuait d'arrêter à sa base toutes les verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le sentier où je m'engageai était fait de cailloux et de lichens morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre, parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il s'élevait jusqu'au sommet où une petite maison grise avait été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres violences du vent.

J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur le Venusberg! C'était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte, assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j'avais faim.

Les deux filles de l'aubergiste absent me servirent sur une petite table un _Wiener Schnitzl_ qui était peut-être plus saxon que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais en pleine réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux fenêtres, le carrelage fraîchement lavé, une lumineuse chambre à coucher qu'on apercevait par une porte ouverte, tout acheva de me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un instant, hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la damnation du pays.

Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se retira discrètement, et qu'aussitôt la seconde enfant eut un sourire d'invitation qui prouvait son bon naturel; mais, dans les auberges allemandes, les servantes ne voient guère de limites précises aux bontés que l'on doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela n'indique pas qu'elles aient pactisé dans l'ombre avec une déesse maudite.

Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon allemand, bien que je le parlasse à peu près comme un nègre du Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements topographiques sur ce que j'ignorais du pays. Elle me les donna de fort bonne grâce.

--N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte.

--Quelle grotte?

--La Venushœhle.

--Il y a une grotte de Vénus?

--Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais c'est la Venushœhle; il ne faut pas que vous redescendiez de la montagne sans avoir visité la Venushœhle.

Inquiet, et même presque jaloux, je voulus apprendre si beaucoup d'étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul m'avait secoué d'un frisson...

La jeune fille répondit tristement:

--Personne! Voyez-vous, la montagne n'est pas assez haute pour tenter les ascensionnistes, et elle l'est trop pour les promeneurs. Nous ne voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la nuit; mais vous êtes le premier Français que j'aie vu depuis ma naissance...

--Où est le chemin de la grotte?

--Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes. Peut-être trouverez-vous à l'entrée un homme assis sur une pierre. Ne faites pas attention à ce qu'il vous dira: c'est un fou.

* * * * *

Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du Hœrselberg! mais alors le pays de Tannhäuser avait tout conservé de sa terrible légende!

... La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l'homme y était aussi.

Petite, elliptique en hauteur, couronnée de ronces brunes et fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique, plus frappante encore que l'aspect charnel du Venusberg à l'horizon... L'intérieur, où je plongeais du regard, était obscur, étroit et bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses, se partageaient le sol indistinct. Il devait être difficile d'y pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel charme incompréhensible m'attirait dans cette nuit humide...

--Où allez-vous? dit l'homme brusquement.

--Au fond de la grotte...

--Au fond de la grotte? mais il n'y a pas de fond, Monsieur. C'est l'Ouverture de la Terre.

--Bien, fis-je avec patience. Je n'irai pas loin... je sortirai bientôt.

Ses longues joues creuses s'empourprèrent. Il frappa sa canne du poing.

--Ah! vous sortirez bientôt! Ha! Ha! vous croyez qu'on peut entrer là et en sortir à volonté! Vous prenez peut-être cette grotte pour un but d'ascension ou pour une curiosité géologique? Êtes-vous envoyé par une Agence Cook ou par un Musée d'histoire naturelle? Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres pour votre collection?... Vous pensez que vous allez découvrir ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux! Vous allez étudier la spéléologie de la Venushœhle! Ha! Ha! c'est admirable! Mais vous êtes donc un fou comme les autres! Vous ne comprenez donc pas! Vous ne _savez_ donc pas... que Vénus est là toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes que vous, puisque immortelles!

--Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites; mais vous me connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus puisse me retenir d'entrer ici.

--L'Enfer! cria-t-il.

--Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu'elle décerne.

Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment: Vous ne me comprenez pas du tout. Puis il se prit le front dans les mains et continua de parler.

--Hœrselberg! Hœllenberg plutôt[2]! ils arriveront jusqu'à toi sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans l'éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier! Ils auront vécu leur vie solitaire rebelles à la grande loi divine, et ils ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de l'Épée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils n'entendent point, ils ont des bouches et ils ne... Mon Dieu! ce sont des fous! des fous! des fous!

[Note 2: _Hœllenberg_: Montagne d'enfer.]

Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla:

--Comment pouvez-vous rêver que le Venusberg puisse devenir un motif de damnation, puisque _le Venusberg est l'Enfer lui-même_!

Je fis un mouvement.

--Hélas! gémit-il. Hélas! mon Dieu! (et ses mains descendaient de ses yeux sur sa barbe). Hélas? serai-je le seul vivant à connaître la Vérité, la Vérité, la Vérité.. Ce sera donc en vain que tous les Patriarches auront placé Vénus en regard de Dieu comme son antithèse effrayante, et personne n'aura su qu'elle était Satan? Ce sera donc en vain que la tradition antique aura dépeint les Satyres avec ces cornes, cette queue noire, ces jambes de bouc, ces pieds fourchus: personne n'aura deviné qu'ils étaient les Démons. Et quant aux flammes éternelles, personne au monde n'aura compris qu'elles sont les milliards de femmes nues qui dansent là...

Il frappa la terre.

--... là! sous nos pieds!

Il tremblait jusqu'à la nuque.

--Depuis que l'homme pense, depuis que l'homme écrit et enseigne, il dit, il répète, il crie qu'il n'est pire torture que d'aimer. Comment n'a-t-il pas pressenti que dans le monde de l'éternelle torture, cette torture-là seule lui serait infligée! Et quelle autre imaginerait-il qui fût plus épouvantable!

Il prit alors une posture de voyant et sa main s'agita au milieu de son regard:

--Oui, dit-il, c'est là... c'est là... Du jour où nous ne serons plus que des cadavres pourrissants et des âmes affolées d'effroi, c'est là que nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous les pécheurs, brûler de l'horrible feu qui est la Convoitise. A chaque jour et à chaque heure nous désirerons, jusqu'à la souffrance, des femmes plus belles que les femmes, et à l'instant de la possession nous les verrons, comme sur terre, s'évanouir en vaines fumées. Mais ce qui est ici un spasme, une transe, un cri, un sanglot,--ce qui suffit à préparer la malédiction d'une vie humaine par l'enfantement du souvenir futur,--sera là-bas le perpétuel frisson, l'angoisse ininterrompue, le supplice des années, et des siècles des siècles... Ah! Dieu!... Tel est le destin qui m'attend.

Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Hochant la tête il reprit, d'une voix affreusement altérée:

--J'ai mal vécu, Monsieur; voici comment.

«Je suis né de parents protestants, dans la montagne de la Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et noble. Pourtant dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai. C'étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le front trempé de sueur et les mâchoires tremblantes. Je croyais rester pur en vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle sur moi-même! Pour rester pur je me serais tué de ma main avant d'accomplir le péché. Jamais ceux qui n'ont pas connu ces combats nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du corps, jamais ceux-là n'ont connu la douleur!--Et je luttais ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre Dieu!--Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers le monde. Cette femme et moi nous nous étions juré de ne laisser s'unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous, supérieures. C'est de la sorte que peu à peu je me suis damné par ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie; et désormais _il n'est plus temps_ pour moi de suivre le droit chemin de ma jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah! malheur aux vierges! car l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur existence brève les suppliciera justement dans l'infini des peines futures!

* * * * *

Il me saisit le bras:

--Écoutez!... le soleil descend... Voici l'heure... Tous les soirs je viens ici et doucement la Déesse chante... Elle m'appelle de loin... elle m'attire... Je viens comme au jour de ma mort, comme au jour de ma chute dans la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot. _Elle va nous parler._

Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l'expression de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu'il disait vrai,--mais un frisson brusque m'enveloppa et je prêtai l'oreille.

C'était une sensation que je ne connaissais point. J'attendais, non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision, l'événement prédit par le fou.

Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit où je me trouvais qu'à celui d'un passant, qui, ayant vu l'éclair et connaissant la distance de l'orage, attend le tonnerre céleste à une seconde déterminée.

Le temps qui me séparait du prodige diminua d'abord d'un quart, puis de moitié, puis des trois quarts et à l'instant précis où j'en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu'à nous l'écho languissant d'une... Voix...

Octobre 1896.

LA PERSIENNE

Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète, cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me marier.

Votre question est plus affectueuse que le silence des autres, où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n'ignore pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et lorsqu'une jeune fille riche ne se marie point, c'est toujours la faute de son orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs: suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger ma vie, s'il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les quatre.

Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes. C'est le mari, c'est l'homme, l'amant légal ou non, c'est lui dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à peine à s'éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d'une sauvegarde... Ne devinez pas encore: mon histoire n'est pas celle d'un amour malheureux; non, non, je n'ai jamais aimé; j'ai été vieille trop tôt, un soir, à dix-sept ans...

Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.

Au fait... peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses joies futures. Il s'agit d'un fait-divers: vous en lisez de semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis même pas l'un des personnages du récit que je vais vous conter. Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela tient à ce que j'ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de ma personne. Vous qui l'entendrez comme une anecdote, vous ne sentirez rien de ce que j'ai senti.

* * * * *

Mlle N... posa le front sur sa main et commença ainsi, le regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi:

--Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil hôtel particulier à l'ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple: ni cour, ni communs; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue calme comme une allée de forêt.

Une nuit, en pleine été, il faisait, dans ma chambre, une chaleur étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n'osais, de peur de réveiller ma mère. Après une heure d'insomnie, je me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand escalier, jusqu'au salon du rez-de-chaussée.

Ici... comprenez bien la disposition du salon. L'hôtel avait eu autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu à des constructeurs, la Ville en avait exproprié une partie pour l'alignement. Une fenêtre du salon s'ouvrait donc sur un coin sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne pénétraient pas.

En entrant dans la pièce, je vis qu'on n'avait pas fermé cette fenêtre-là. Les persiennes seules étaient closes. Épuisée de chaleur et presque suffocante, je montai sur l'appui, je me retins du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne.

C'est le dernier instant de plaisir sans mélange que j'aie eu dans mon passé.

Je n'étais pas là depuis une minute lorsque, de l'autre côté, un couple survint.

L'homme entraînait la jeune fille dans ce coin d'ombre et de secret. Lui, c'était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout de suite. C'était une fille de quinze ans à qui ma mère avait fait beaucoup de bien et qui venait d'un patronage où, plus d'une fois, j'étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une camisole grise et pas de corset (d'ailleurs elle en avait à peine besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une épingle au sommet de sa tête blonde.

Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec hâte.

--Et ici? Veux-tu?

Elle répondit pâlement:

--Laissez-moi,... laissez-moi...

Au ton de sa voix, on sentait qu'elle avait répété cette phrase deux cents fois depuis le restaurant.

L'homme reprit.

--Voyons, ma gosse, tu m'as dit qu'oui; c'est oui. T'as pas deux idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai?... On est bien ici, pourquoi qu'tu veux pas?

--Non... pas là... pas là...

--Alors, où qu'tu veux? T'as pas le rond, moi non plus; je peux pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu'aux fortifs, marche, on en a pour une heure.

Elle fit signe que non. L'homme devint nerveux.

--Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non?... Parce que si c'est non, tu sais, j'en ai d'autres...

La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre la persienne où j'étais appuyée que je sentais tous les sursauts de ce pauvre jeune cœur bouleversé.

--Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas pour ça... Je ne sais pas comment dire, mais ce n'est pas ça, l'amour... Je vous aime... parce que vous êtes doux, parce que vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous embrasser, oh! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le temps! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous savez, je ne veux pas... surtout avec vous... il me semble que ça serait mal.

L'homme haussa les épaules et se mit à jurer.

--Ah! sacrée maboule de gonzesse...

Beaucoup d'autres choses que je ne peux pas dire.

Puis, tirant de son gilet un couteau... un couteau... mais un couteau de boucher... quelque chose comme une épée, il planta cela dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine et dit d'une voix violente et basse:

--Maintenant, c'est à nous deux. Si tu ressautes je te pique.

La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce...

La rue était absolument déserte et le silence tellement pur, que seul, le silence des champs est aussi calme. On n'entendait même pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il? Peut-être deux heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et moi,--spectatrice atterrée.

Si près de moi que j'aurais pu la toucher en étendant seulement les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui donnait presque de la vigueur.

Elle s'était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés. Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu'on lui maîtrisait les bras, elle fermait ses jambes d'enfant, et dès qu'on lui touchait les jupes, elle luttait avec les mains... Cela dura très longtemps, plus que vous ne pouvez croire; mais, comme dans la chanson grecque où, à la fin, Charon terrasse le berger,--à la fin, elle fut vaincue.

Alors, elle battit l'air de ses bras, s'accrocha à quelque chose qui était planté dans la persienne... Elle ne savait pas quoi, la pauvre enfant; elle ne savait plus que c'était un couteau, et, avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore celui qui la blessait horriblement, au corps et à l'âme, pour jamais.

Hélas! la chair humaine, ce n'est rien, c'est une boue molle et fine qui cède au premier coup... Le couteau entra dans la gorge et brilla de l'autre côté.

Un jet de sang...

(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d'où le sang jaillit comme d'un cœur...)

Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint m'arroser la ceinture.

L'homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une bouche effrayante d'où ne sortait pas un soupir; mais, lorsqu'il tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de la rue, trois cris... trois cris d'horreur...

Ah! ces hurlements à la mort! je n'ai jamais rien entendu de plus épouvantable.

* * * * *

Ce qui se passa ensuite... peu vous importe, n'est-ce pas? Ma mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant, trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l'hôtel et me découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge d'un sang qu'elle crut d'abord le mien... ce n'est pas pour cette partie du drame que je vous ai fait un tel récit.

Le reste suffit au fond de mon souvenir. J'avais dix-sept ans. En une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j'avais tout appris d'elles, tous les secrets de la vie, de l'amour et de la mort; et ce que les romans appellent le désir! et ce que c'est qu'un homme amoureux! et ce que c'est aussi qu'un homme mort.

Si le monde ignore pourquoi j'ai voulu vivre seule, vous, du moins, cher ami, désormais vous le saurez.

L'IN-PLANO

CONTE DE PAQUES

I

Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa forte serrure, la petite Cile ne sut pas d'abord si elle devait rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de la solitude.

Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance, on ne l'avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec elle-même. Le soir elle s'endormait dans la chambre de sa mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit; le matin, elle travaillait sous le regard de sa jeune gouvernante; l'après-midi, elle devenait le centre charmant et l'objet aimé de toute la famille. Dix personnes autour d'elle ne l'étonnaient point; mais elle ne connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.

Et, cependant, elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n'en pouvait pas douter.

Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province, où les avait appelés l'enterrement d'un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches, Mlle Cile était donc restée sous la garde unique et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l'espagnol.

Malheureusement, Señorita (comme l'appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d'aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, et prête à pleurer. Cile l'aimait bien, et s'enquit de sa peine. Alors, brusquement, Señorita lui dit qu'elle allait sortir, qu'elle ne pouvait pas l'emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour; mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à Madame, et que Cile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle ne l'aurait été devant sa maîtresse.

Cile promit, sans savoir ce qu'elle promettait puisque la solitude et elle ne s'étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille immobile, et les deux portes s'étaient refermées avant que Cile eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.

Mélancolique, elle s'assit doucement sur la chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.

Tout le monde l'avait abandonnée.

Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant et le lui répétaient sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n'était restée là pour avoir l'honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait donc «ailleurs», et comment expliquer cela? Cile n'avait jamais prévu la détresse d'une situation pareille.

Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la nuit, et rien n'est plus mystérieux que certains bouleversements des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme soudain des choses autour d'elle, Cile tremblait comme sous une éclipse.

Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus facile: «Retour du théâtre», et elle voulut jouer. Mais l'éclat du premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de ne pas continuer.