Part 5
«Elle tenait deux volumes à la main et elle me les tendit en disant:
«--Lis toi-même.»
«Je lus: H. de Balzac, _la Femme supérieure_, et je repris:
«--Qu'y a-t-il là-dedans?
«--Ce qu'il y a, répondit-elle. Il y a que ces deux volumes contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question de toi, sous les traits d'une fille perdue.
«Elle m'avait dit cela si brusquement... Je me trouvai mal tout de suite et perdis conscience...
«Lorsque je fus de nouveau capable de l'entendre, Mina continuait:
«--Oui, oui, c'est affreux, mais il faut que tu lises, Esther, il faut que tu lises. C'est une Hollandaise, te dis-je; elle s'appelle Esther comme toi; Gobseck, comme ton père: c'est ton nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre. S'il continue de se vendre, ce roman de l'enfer, tu es déshonorée, ma fille, comprends-tu; il faut agir tout de suite, aller à Paris, parler à l'auteur...»
«Miséricorde! quel malheur sur moi! Mina m'a montré quelques pages. Ce troisième roman s'appelle _la Torpille_[1]... Esther Gobseck... Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le nom de mon père... et dans quelle compagnie, Seigneur! dans quelles maisons! Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi! Mon Dieu! Mon Dieu! je n'y survivrai pas! Mon Dieu! faut-il avoir vécu comme je l'ai fait pendant vingt-sept ans selon la sagesse et parfois au prix de quelles luttes avec mes penchants naturels! faut-il avoir tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux qu'habite mon âme et se cultive mon esprit! faut-il avoir renoncé même aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée moralement, salie par un Français que je ne connais même point, traînée sous mon propre nom dans la boue du ruisseau de Paris... Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi!
[Note 1: La première partie de _Splendeurs et Misères_ parut sous ce titre en octobre 1838, en même temps que la _Femme supérieure_ et la _Maison Nucingen_.--P. L.]
«Que faire? que faire à présent? Comment serai-je reçue par ce romancier si j'ose me présenter à lui? Sais-je seulement si je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire ces infamies? Et puis, qui me dit que tout cela n'est pas une vengeance, une machination ourdie contre moi? J'ai des ennemis dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à personne. Certains en veulent à ma famille, d'autres à ma fortune, d'autres à mon savoir. Et puis... et puis... le mal est fait...»
II
Paris, 12 avril.
«Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais je suis venue... Mina le voulait pour mon honneur. Elle m'a dit qu'il était encore temps d'agir pour éviter un mal plus grave... Si du moins elle m'accompagnait, si je pouvais faire avec elle cette visite qui m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme...»
III
13 avril.
«Où demeure M. de Balzac? Comment me renseigner? Je suis entrée ce matin chez son éditeur et j'ai posé la question. Un employé m'a dit: «Qui êtes vous?» et comme je n'osais pas me nommer, il m'a répondu grossièrement:
«--Ah? alors, une créancière? Eh bien! si on vous demande l'adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas.
«Je suis partie... A mon hôtel on ne connaît pas même le nom de ce monsieur. Il n'est pas si célèbre que Mina me l'avait dit.
«Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J'ai vu, ce soir, la _Torpille_ au Palais-Royal et je me suis enfuie en me cachant. Il me semble toujours que les passants me dévisagent, qu'ils me reconnaissent dans les rues...»
IV
15 avril.
«Enfin je sais. M. de Balzac: aux Jardies, Sèvres, sur la route de Ville-d'Avray, après l'arcade du chemin de fer.
«J'irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le trouver chez lui.
«Ah! aurai-je assez de courage?»
V
16 avril, midi.
«Je ne crois pas que l'on se soit moqué de moi, mais quel homme singulier que cet écrivain!...
«A sept heures, j'avais pris au Carrousel l'omnibus de Sèvres et je m'étais fait arrêter à l'arcade de Ville-d'Avray.
«J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d'une colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue. Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de vaillance et décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille.
«Un domestique m'ouvre:
«--Monsieur de Balzac?
«--Monsieur vient de se coucher.
«--Il est souffrant?
«--Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures du matin. Monsieur travaille la nuit.
«Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit moqué de moi... A Paris, on ne voit guère d'existences normales... Tous les Français sont de tels originaux.
«--Madame peut revenir à six heures du soir, m'a dit le domestique, si Madame tient à voir Monsieur.
«Je reviendrai donc, mais cette journée d'attente me fait mal aux nerfs et m'enlève toute mon énergie. Maintenant j'ai peur, je suis épuisée d'impatience et d'appréhensions.»
VI
16 avril, soir.
«Si cette journée n'est pas un rêve, j'en resterai folle ou j'en mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j'ai le courage d'en écrire le récit après l'avoir vécue; mais il n'importe, j'écris machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui emporte ma raison.
«Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois... je ne sais plus... Ah! pourquoi Mina m'a-t-elle fait lire ces pages que peut-être j'eusse ignorées! Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur ma tête! Ah! pauvre moi! pauvre moi!
«Le domestique m'avait demandé qui annoncer... J'ai donné mon nom; j'espérais qu'ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était l'objet de ma démarche.
«Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre qui n'avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et sur le plâtre on avait écrit au charbon: _Ici une fresque par Delacroix... Ici un bas-relief de Rude... Ici une tapisserie des Gobelins..._ Je ne sais quoi encore... Il me vint à l'esprit que j'étais chez un fou... Mais non... Ce n'est pas lui qui est fou. C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours raison.
«On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, je n'ai vu personne... Et soudain une voix terrible m'a crié du fond de la pièce:
«--Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d'Esther Gobseck?»
«Ah! cette voix! elle résonne encore dans ma pauvre tête en démence...
«J'ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j'en ai vu porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu'à moi, bien qu'il tournât le dos à la lumière du jour.
«--Ah! monsieur», murmurai-je presque défaillante.
«Les mots mouraient sur mes lèvres.
«Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois:
«--Qui vous autorise? qui vous autorise?»
«Alors je ne sais plus comment j'en trouvai la force, mais je réussis à murmurer:
«--Monsieur, _je suis_ Esther Gobseck.»
«Il porta tout son buste en avant, me foudroya d'un regard que je ne pus soutenir, et partit d'un éclat de rire qui secoua les murs comme la commotion d'une bombe.
«--Vous? dit-il. Vous!! Esther Gobseck!»
«J'inclinai la tête.
«--Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous. Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas le nom d'une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que possède la personne humaine.»
«D'une main tremblante, j'ouvris ma serviette portefeuille et je lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.
«--Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du bourgmestre...»
«Il lut, relut, dit à plusieurs reprises: «Etrange... curieux... singulier...» Puis il me considéra longuement, et, de pâle que j'étais je devins extrêmement rouge.
«--C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à dire. Vous êtes Esther Gobseck... si extraordinaire que cela puisse sembler.»
«Il chiffonna un papier qu'il jeta dans une corbeille, s'assit, et, se retournant soudain vers moi:
«--Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont j'ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à coucher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme petite danseuse?
«--Petite danseuse! m'écriai-je révoltée. Mais monsieur, je n'ai jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste.
«Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble:
«--Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée. De deux choses l'une: ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien si vous êtes Esther Gobseck, vous êtes la Torpille.
«--La Torpille, c'est moi? balbutiai-je égarée.
«--Mais bien entendu! Et la Torpille n'est pas philosophe fichtiste!»
«Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d'écrire si j'en ai encore la force. L'autorité de sa voix était telle que je ne l'interrompis à aucun moment.
«Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu. Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, depuis plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la triste vie des petites prostituées impubères. C'est alors que vous êtes entrée à l'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais bien besoin de savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers cette époque; mais puisque vous ne voulez rien dire, passons. En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux Jean-Jacques Rouget sur le point d'épouser sa bonne, et que l'on voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d'argent qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823, vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous le recevez dans votre appartement situé rue de Langlade. Vous l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment, par l'entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi bien.»
«Je l'écoutais, au comble de l'horreur.
«--Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien: le 13 mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.»
«Hélas! je tremblais comme une feuille.
«--Comment le savez-vous, monsieur? bégayai-je.
«--Comment je le sais? cria-t-il. Quelle inepte question! c'est moi qui vous ai faite!»
* * * * *
VII
17 avril.
«Ma raison revient peu à peu.
«Maintenant j'y vois clair. La situation s'illumine. C'est la lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas autre chose.
«Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que je suis née à Maestricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j'ai toujours vécu en honnête fille; mais au fond quelle preuve ai-je de cela? aucune.
«Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité d'expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour arriver à la connaissance adéquate de mon passé: mon propre souvenir ou le témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer laquelle des deux primera l'autre.
«Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L'homme qui m'a parlé hier me domine, je n'en puis pas douter. Considérer son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée. J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n'avais pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m'a donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs conformes.
«Ma personnalité s'est dédoublée si complètement que je ne puis pas savoir à quelle date exacte s'est faite la métamorphose de mon moi, car je ne trouve à mon service qu'une mémoire faussée de fond en comble. Je me sens vivre dans l'état mental du rêve, acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage formel, réduit à néant.»
VIII
18 avril.
«Ainsi je suis une de ces femmes... Mon Dieu! je ne m'en doutais guère, je ne voyais pas la vérité; mais quelle folie de la nier; quelle folie! Ma sensation intervient pour corroborer le témoignage. Je ne suis pas physiquement pure; ma chasteté n'est qu'intellectuelle, j'ai les sens impérieux d'une courtisane; mon corps est brûlé d'un feu intérieur. Comment le nier, hélas! et toutes mes faiblesses! et toutes les faiblesses de ma volonté!»
IX
19 avril.
«Ce soir je suis sortie pour accomplir mon destin; mais quelle étrange métamorphose est la mienne! J'ai totalement oublié mes habitudes premières. La seule pensée d'y revenir m'effarouche et la timidité m'étrangle au moment d'articuler un mot.
«Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise sans doute pour une mendiante, car il m'a jeté cinquante centimes et ne m'a pas invitée à le suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... Peut-être aussi n'ai-je pas la voix.»
* * * * *
X
5 mai.
«La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien, quoique je n'ose pas l'écrire; je sais trop bien pourquoi le 13 mai prochain, comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie à la mort en avalant une perle noire...
«Une perle noire, contenant un topique javanais... Où la trouver, cette perle noire qui renferme l'éternité? Je vais de boutique en boutique, chez les pharmaciens, chez les herboristes... On m'offre des poisons, mais pas celui-là... (Oh! Dieu! l'horrible vie, et que la mort me sera douce!)... Je veux un topique javanais, un topique javanais dans une perle noire... M. de Balzac l'ordonne ainsi.»
* * * * *
(Le manuscrit s'arrête là. Suivent 41 pages blanches.)
LA CONFESSION DE MLLE X
L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît certaines questions, même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal. Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un ne les lui posât point.
On eût pu dire de lui qu'il était mondain, à la condition que cette épithète n'impliquât rien de désobligeant pour son caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l'église que dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque chose, c'est qu'une messe est une cérémonie plus brève qu'une visite ou un dîner. L'abbé de Couézy était religieux.
Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d'abord l'intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu'il regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le tour du personnage à découvrir; puis les paupières se refermaient avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent: «Va, maintenant, je sais qui tu es.»
Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées. On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos; et cependant son indulgence était assez mesurée pour qu'en se jetant à ses pieds nul repentir même éphémère n'eût la certitude absolue d'être pardonné à l'avance. Quand les dames consentent à pécher, on serait mal venu de leur dire que leur faute n'existe point.
Eh bien! lorsque l'abbé de Couézy en visite quittait le canapé du salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes, il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le prenait volontiers pour informateur, encore qu'il se refusât avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d'obtenir ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre semblable:
--Vous, monsieur l'abbé, vous qui connaissez notre époque mieux que personne, qu'est-ce que vous pensez des mœurs?
Et lui, en agitant les mains:
--Que me demandez-vous là! s'écriait-il. Mais je ne puis rien dire! je ne puis rien dire! Nous ne devons retenir de chaque confession que l'expérience nécessaire à bien entendre les autres et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux à l'égard des cas difficiles. Mais s'il nous est défendu de révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer la quintessence et l'offrir aux curiosités sous prétexte de philosophie.
Le jour où je l'entendis prononcer cette phrase, quelqu'un en releva le dernier mot:
--Si cette philosophie était salutaire?
--Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui s'appuie sur la description de la faute à éviter. L'homme n'est complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d'une surabondance de moralistes. Constater l'extension d'un vice avec le dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord oublier que l'auditeur retient l'exemple donné, lequel lui servira d'excuse s'il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en deviendraient pires et j'en serais plus affligé que vous.
Nous convînmes avec modestie que l'abbé de Couézy parlait d'or. Pourtant la même voix insista:
--Tout le monde n'a pas votre réserve, monsieur l'abbé. J'ai rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout près d'ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu'il a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg. Épouvanté. Il ne s'en cache pas. Adultères partout, séduction des jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père ou de l'époux... il se passe des choses effroyables au sein des familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. D'autres sont admis, reçus, imposés s'il le faut. On voit se multiplier partout, comme une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes... Vous savez lequel, monsieur l'abbé?
--Oh! il y en a beaucoup, fit doucement l'abbé de Couézy. Je ne saurais trop celui que vous voulez désigner.
--L'inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais entendu parler d'inceste il y a vingt ans? Dans ma jeunesse on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé comme tel puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On n'entend plus que cela au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d'aventure il n'y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme...
L'abbé garda le silence.
--Enfin, dites une opinion, répéta l'interlocuteur. Suis-je bien informé? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous que j'aie noirci le tableau des mœurs du temps? Au sujet de l'inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles? Avouent-elles, voyons, confessent-elles?
L'abbé de Couézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin, à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à lui-même... Puis il chuchota:
--Oui, mais elles se vantent.
En relevant les paupières l'abbé constata qu'on ne l'avait pas compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse grave et qui reçoivent une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé.
--Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n'aurais rien de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée; mais il est naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences sur les faits que l'on nous cache, et les exagérations sur les fautes que l'on nous expose.
--Exagérations?
--Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci: le confessionnal n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les rassurons, cela est indispensable; sans nos encouragements nous ne saurions jamais rien; mais, il arrive assez souvent que notre affabilité dépasse le but; et vous allez savoir comment.
L'abbé de Couézy baissa la voix:
--A onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent d'abord leurs petits péchés: colère, gourmandise ou paresse; puis, tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême. Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. Alors, comme d'une part il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles s'en soit corrigée avant son mariage; comme, d'autre part, elles comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal: celles-là sont perdues pour l'Église... Tout à l'opposé, nous voyons des jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au début ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi? tout cela se métamorphose. Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices, s'il peut donner matière à la narration d'une aventure; si une amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits qui n'en finissent point, et plus nous répétons: «Ma chère enfant, pas de détails!» plus on nous répond: «Mon père, il faut bien que je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas.»
Nous nous regardâmes sans mot dire.
--Eh bien! (et c'est là que je voulais en venir) certaines jeunes filles, nerveuses à l'excès, s'accusent sans aucune mesure. Elles nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être inconsciemment elles regardent comme également réalisés les péchés qu'elles ont sur le cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles s'attribuent les vices qu'elles n'osent pas commettre. Elles nous présentent comme s'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon une scène qui a véritablement commencé là, mais qui ne s'est terminée que dans leur cerveau... Voilà ce dont il faut avertir le confesseur débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les coutumes du siècle. Parmi les histoires que l'on nous raconte, les plus vilaines sont «arrangées». Encore une fois, le confessionnal n'est pas un lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se vante de tout, même du mal que l'on n'a pas fait.
L'abbé se renversa dans son fauteuil en homme qui vient de trancher un différend.
Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le même contradicteur se chargea de le lui dire: