Sais-tu? Oui.--Retiens. Non.--Apprends. Recueil de poésies simples et faciles destinées à servir d'exercices élémentaires de mémoire

Part 7

Chapter 73,625 wordsPublic domain

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés; On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie; Nul mets n'excitait leur envie; Ni loups, ni renards n'épiaient La douce et l'innocente proie; Les tourterelles se fuyaient; Plus d'amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis, Je crois que le ciel a permis Pour nos péchés cette infortune; Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux. Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On fait de pareils dévouements. Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons. Que m'avaient-ils fait? nulle offense. Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger. Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse. Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur. Et quant au berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire.» Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances Les moins pardonnables offenses. Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. A ces mots, on cria haro sur le baudet. Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable! Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir. _Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc et noir._

LA FONTAINE.

LES DEUX PIGEONS

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. L'un d'eux s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire? Voulez-vous quitter votre frère? _L'absence est le plus grand des maux_: Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux, Les dangers, les soins du voyage, Changent un peu votre courage: Encor si la saison s'avançait davantage! Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut: Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste?» Ce discours ébranla le coeur De notre imprudent voyageur: Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point: Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite. Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frère, Je le désennuîrai. _Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi._ Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême. Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:

Vous y croirez être vous-même.»

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie; Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacs Les menteurs et traîtres appâts.

Le lacs était usé: si bien que de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin: Quelque plume y périt; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé, Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit au pied d'une masure, Crut pour le coup que ses malheurs Finiraient par cette aventure.

Mais un fripon d'enfant, _cet âge est sans pitié_, Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité, Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte, demi-boiteuse, Droit au logis s'en retourna: Tant bien que mal elle arriva Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints: et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

LA FONTAINE.

LE COCHE ET LA MOUCHE

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un coche. Femmes, moines, vieillards, tout était descendu: L'attelage suait, soufflait, était rendu. Une mouche survient et des chevaux s'approche, Prétend les animer par son bourdonnement, Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment Qu'elle fait aller la machine, S'assied sur le timon, sur le nez du cocher. Aussitôt que le char chemine Et qu'elle voit les gens marcher, Elle s'en attribue uniquement la gloire, Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit Un sergent de bataille, allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire. La mouche en ce commun besoin, Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin, Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire. Le moine disait son bréviaire: Il prenait bien son temps! Une femme chantait: C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait! Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles, Et fait cent sottises pareilles. Après bien du travail, le coche arrive au haut. Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt: J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens faisant les empressés, S'introduisent dans les affaires; _Ils font partout les nécessaires, Et, partout importuns, devraient être chassés_.

LA FONTAINE.

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES

Un octogénaire plantait.

«Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!» Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage: Assurément il radotait. «Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées: Quittez le long espoir et les vastes pensées; Tout cela ne convient qu'à nous. Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. _Tout établissement Vient tard et dure peu._ La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage: _Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?_ Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui: J'en puis jouir demain et quelques jours encore, Je puis enfin compter l'aurore Plus d'une fois sur vos tombeaux.» Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant à l'Amérique; L'autre afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république, Par un coup imprévu vit ses jours emportés; Le troisième tomba d'un arbre Que lui-même il voulut enter: Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter.

LA FONTAINE.

LES DEUX CHÈVRES

Dès que les chèvres ont brouté, Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage Vers les endroits du pâturage Les moins fréquentés des humains.

Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'est où ces dames vont promener leurs caprices: Rien ne peut arrêter cet animal rampant.

Deux chèvres donc s'émancipant, Toutes deux ayant patte blanche, Quittèrent les bas prés: chacune de sa part, L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.

Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche; Deux belettes à peine auraient passé de front Sur ce pont; D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond Devaient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, Philippe quatre qui s'avance Dans l'île de la Conférence.

Ainsi s'avançaient pas à pas, Nez à nez, nos aventurières, Qui, toutes deux étant fort fières, Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, L'une certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polyphème fit présent à Galathée; Et l'autre la chèvre Amalthée Par qui fut nourri Jupiter. _Faute de reculer, leur chute fut commune_: Toutes deux tombèrent dans l'eau. _Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la fortune._

LA FONTAINE.

LE CORBEAU ET LE RENARD

Maître corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un fromage. Maître Renard, par l'odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage: «Hé! bonjour, monsieur du Corbeau; Que vous êtes joli! que vous me semblez beau! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.» A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie; Et, pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur, _Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute_.» Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

LA FONTAINE.

L'ANE ET LE CHIEN

_Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature._

L'âne un jour pourtant s'en moqua, Et ne sais comme il y manqua, Car il est bonne créature. Il allait par pays accompagné du chien, Gravement, sans songer à rien; Tous deux suivis d'un commun maître. Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître: Il était alors dans un pré Dont l'herbe était fort à son gré. Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure: Il ne faut pas toujours être si délicat, Et, faute de servir ce plat, Rarement un festin demeure. Notre baudet s'en sut enfin Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim, Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie: Je prendrai mon dîner dans le panier au pain. Point de réponse; mot: Le roussin d'Arcadie Craignit qu'en perdant un moment Il ne perdît un coup de dent. Il fit longtemps la sourde oreille; Enfin il répondit: «Ami, je te conseille D'attendre que ton maître ait fini son sommeil, Car il te donnera, sans faute, à son réveil, Ta portion accoutumée; Il ne saurait tarder beaucoup.»

Sur ces entrefaites, un loup Sort du bois, et s'en vient, autre bête affamée. L'âne appelle aussitôt le chien à son secours. Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseille De fuir en attendant que ton maître s'éveille; Il ne saurait tarder: détale vite et cours. Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire: On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire, Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours, Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède. _Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide._

LA FONTAINE.

LE LOUP ET LA CIGOGNE

Les loups mangent gloutonnement. Un loup donc étant de frairie Se pressa, dit-on, tellement, Qu'il en pensa perdre la vie: Un os lui demeura bien avant au gosier. De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier, Près de là passe une cigogne. Il lui fait signe; elle accourt. Voilà l'opératrice aussitôt en besogne. Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour, Elle demanda son salaire. «Votre salaire! dit le loup: Vous riez, ma bonne commère! Quoi! ce n'est pas encor beaucoup D'avoir de mon gosier retiré votre cou! Allez, vous êtes une ingrate: Ne tombez jamais sous ma patte.»

LA FONTAINE.

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS

_Travaillez, prenez de la peine; C'est le fonds qui manque le moins._ Un riche laboureur sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. «Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage Que nous ont laissé nos parents: Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout. Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. Le père mort, les fils vous retournent le champ, De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an, Il en rapporta davantage. D'argent, point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer avant sa mort, _Que le travail est un trésor_.

LA FONTAINE.

LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu, Fut presque pris au dépourvu. Voici comme il conta l'aventure à sa mère:

«J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat, Et trottais comme un jeune rat Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux: L'un doux, bénin et gracieux, Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude; Il a la voix perçante et rude, Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s'élève en l'air, Comme pour prendre sa volée, La queue en panache étalée.»

Or, c'était un cochet dont notre souriceau Fit à sa mère le tableau Comme d'un animal venu de l'Amérique. «Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras, Faisant tel bruit et tel fracas, Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, En ai pris la fuite de peur, Le maudissant de très bon coeur.

Sans lui, j'aurais fait connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux: Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant. Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats, car il a des oreilles En figure aux nôtres pareilles. Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat, L'autre m'a fait prendre la fuite.

--Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, Qui, sous son minois hypocrite, Contre toute ta parenté D'un malin vouloir est porté. L'autre animal, tout au contraire, Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.

_Garde-toi tant que tu vivras De juger les gens sur leur mine._

LA FONTAINE.

LE LION MALADE ET LE RENARD

De par le roi des animaux, Qui dans son antre était malade, Fut fait savoir à ses vassaux Que chaque espèce, en ambassade, Envoyât gens le visiter, Sous promesse de bien traiter Les députés, eux et leur suite, Foi de lion! très bien écrite: Bon passeport contre la dent, Contre la griffe tout autant. L'édit du prince s'exécute: De chaque espèce on lui députe.

Les renards gardant la maison, Un d'eux en dit cette raison: «Des pas empreints sur la poussière Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour, Tous, sans exception, regardent sa tanière; Pas un ne marque le retour: Cela nous met en méfiance. Que Sa Majesté nous dispense: Grand merci de son passeport. Je le crois bon; mais dans cet antre Je vois fort bien comme l'on entre, Et ne vois pas comme on en sort.»

LA FONTAINE.

LE VILLAGEOIS ET LE FROMAGE

Un rustre en son buffet avais mis un fromage, Lorsque par une fente il aperçoit un rat; Vite, il y fait entrer son chat, Afin d'empêcher le dommage: Mais notre Mitis, aux aguets, Mange le rat d'abord, et le fromage après.

LE BAILLY.

L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE

_Aidons-nous mutuellement, La charge de nos maux en sera plus légère; Le bien que l'on fait à son frère Pour le mal que l'on souffre est un soulagement._

Confucius l'a dit: suivons tous sa doctrine. Pour la persuader aux peuples de la Chine, Il leur contait le trait suivant:

Dans une ville de l'Asie Il existait deux malheureux, L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au ciel de terminer leur vie; Mais leurs voeux étaient superflus, Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, Couché sur un grabat dans la place publique, Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus. L'aveugle à qui tout pouvait nuire, Etait sans guide, sans soutien, Sans avoir même un pauvre chien Pour l'aimer et pour le conduire.

Un certain jour il arriva Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue, Près du malade se trouva; Il entendit ses cris, son âme en fut émue. Il n'est tels que les malheureux Pour se plaindre les uns aux autres. «J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres; Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux. --Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, Que je ne puis faire un seul pas, Vous-même vous n'y voyez pas: A quoi nous servirait d'unir notre misère? --A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux Nous possédons le bien à chacun nécessaire: J'ai des jambes et vous des yeux; Moi, je vais vous porter, vous, serez mon guide: Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés; Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

FLORIAN.

LE DANSEUR DE CORDE ET LE BALANCIER

Sur la corde tendue un jeune voltigeur Apprenait à danser; et déjà son adresse, Ses tours de force, de souplesse, Faisaient venir maint spectateur. Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance, Le balancier en main, l'air libre, le corps droit, Hardi, léger autant qu'adroit, Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance, Retombe, remonte en cadence, Et semblable à certains oiseaux Qui rasent en volant la surface des eaux, Son pied touche sans qu'on le voie, A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.

Notre jeune danseur, tout fier de son talent, Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant Qui me fatigue et m'embarrasse? Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce, De force et de légèreté. Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe. Il se casse le nez, et tout le monde en rit. Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe? La vertu, la raison, les lois, l'autorité, Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine? C'est le balancier qui vous gêne, Mais qui fait votre sûreté.

FLORIAN.

LE GRILLON

Un pauvre petit grillon, Caché dans l'herbe fleurie, Regardait un papillon Voltigeant dans la prairie. L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs, L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes: Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs, Prenant et quittant les plus belles.

«Ah! disait le grillon, que son sort et le mien Sont différents! Dame nature Pour lui fit tout, et pour moi rien. Je n'ai point de talent, encor moins de figure. Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas; Autant vaudrait n'exister pas.

Comme il parlait, dans la prairie Arrive une troupe d'enfants. Aussitôt les voilà courants Après ce papillon dont ils ont tous envie. Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper. L'insecte vainement cherche à leur échapper, Il devient bientôt leur conquête. L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps; Un troisième survient, et le prend par la tête. Il ne fallait pas tant d'efforts Pour déchirer la pauvre bête. Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché; Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. Combien je vais aimer ma retraite profonde! _Pour vivre heureux vivons caché._

FLORIAN.

LE ROI ALPHONSE

Certain roi qui régnait sur les rives du Tage, Et que l'on surnomma le Sage, Non parce qu'il était prudent, Mais parce qu'il était savant, Alphonse, fut surtout un habile astronome: Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume, Et quittait son conseil Pour la lune ou pour le soleil.

Un soir qu'il retournait à son observatoire, Entouré de ses courtisans: «Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire Qu'avec mes nouveaux instruments Je verrai cette nuit des hommes dans la lune. --Votre Majesté les verra, Répondait-on; la chose est même trop commune.

Pendant tous ces discours, un pauvre dans la rue, S'approche, en demandant humblement chapeau bas, Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas, Et sans le regarder son chemin continue. Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, Toujours renouvelant sa prière importune; Mais les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, Répétait: «Je verrai des hommes dans la lune.»

Enfin le pauvre le saisit Par son manteau royal, et gravement lui dit: «Ce n'est pas de là-haut, c'est des lieux où nous sommes Que Dieu vous a fait souverain. Regardez à vos pieds: là vous verrez des hommes, Et des hommes manquant de pain.

FLORIAN.

LE HIBOU, LE CHAT, L'OISON ET LE RAT

De jeunes écoliers avaient pris dans un trou Un hibou, Et l'avaient élevé dans la cour du collège. Un vieux chat, un jeune oison, Nourris par le portier, étaient en liaison Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilège D'aller et de venir par toute la maison.

A force d'être en classe Ils avaient orné leur esprit, Savaient par coeur Denis d'Halicarnasse, Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit. Un soir, en disputant, des docteurs c'est l'usage, Ils comparaient entre eux les peuples anciens.