Sais-tu? Oui.--Retiens. Non.--Apprends. Recueil de poésies simples et faciles destinées à servir d'exercices élémentaires de mémoire

Part 6

Chapter 63,688 wordsPublic domain

«Mes soeurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour. «Venez: le moissonneur repose en son séjour; «La rive est solitaire encore; «Memphis élève à peine un murmure confus; «Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus, «N'ont d'autre témoin que l'aurore.

«Au palais de mon père on voit briller les arts; «Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards «Qu'un bassin d'or ou de porphyre; «Ces chants aériens sont mes concerts chéris; «Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris «Le souffle embaumé du zéphire!

«Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur! «Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur «De vos ceintures transparentes; «Détachez ma couronne et ces voiles jaloux, «Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous «Au sein des vagues murmurantes.

«Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin, «Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain... «Ne craignez rien, filles timides! «C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers, «Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts, «Vient visiter les pyramides.

«Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis, «C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis, «Que pousse une brise légère. «Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos, «J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots, «Comme on dort au sein de sa mère.

«Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant, «On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant «Le nid d'une blanche colombe. «Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent; «L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant «Semble le bercer dans sa tombe!

«Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis! «Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils «Au caprice des flots mobiles? «Il tend les bras; les eaux grondent de toute part, «Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart «Qu'un berceau de roseaux fragiles.

«Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël; «Mon père les proscrit, mon père est bien cruel «De proscrire ainsi l'innocence! «Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour, «Je veux être sa mère: il me devra le jour, «S'il ne me doit pas la naissance.»

Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant, Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent Suivant sa course vagabonde; Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor, Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or, Croyaient voir la fille de l'Onde.

Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit; Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit La guide en sa marche craintive; Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids, L'orgueil sur son beau front pour la première fois Se mêle à la pudeur naïve.

Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux, Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux Sur le bord de l'arène humide; Et ses soeurs tour à tour au front du nouveau-né, Offrant leur doux sourire à son oeil étonné, Déposaient un baiser timide.

Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel, Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel, Viens ici comme une étrangère; Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras, Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas; Car Iphis n'est pas encor mère!

Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant, La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant, Baigné des larmes maternelles. On entendait en choeur, dans les cieux étoilés, Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés, Chanter les lyres éternelles.

«Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil; «Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil; «Le Jourdain va t'ouvrir ses rives. «Le jour enfin approche où vers les champs promis «Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis, «Les tribus si longtemps captives.

«Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots, «C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux «Qu'une vierge sauve de l'onde. «Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel, «Fléchissez: un berceau va sauver Israël, «Un berceau doit sauver le monde!»

VICTOR HUGO.

JEANNE D'ARC

Silence au camp! la vierge est prisonnière; Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir: Jeune encore elle touche à son heure dernière... Silence au camp! la vierge va périr.

Des pontifes divins, vendus à la puissance, Sous les subtilités des dogmes ténébreux Ont accablé son innocence; Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux: Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice; Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié, D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice, Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.

A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers? Pour qui ces torches qu'on excite? L'airain sacré tremble et s'agite... D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers, Dont la foule à longs flots roule et se précipite? La joie éclate sur leurs traits; Sans doute l'honneur les enflamme; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:

Non, ces guerriers sont des Anglais Qui vont voir mourir une femme. Qu'ils sont nobles dans leurs courroux! Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves! La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves: Qu'elle meure; elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magie... Lâches! que lui reprochez-vous? D'un courage inspiré la brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger, Voilà sa magie et ses charmes; En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?

Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents; Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.

Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, Sentant son coeur faillir elle baisa la tête, Et se prit à pleurer.

Ah! pleure, fille infortunée! Ta jeunesse va se flétrir, Dans sa fleur trop tôt moissonnée! Adieu, beau ciel, il faut mourir.

Tu ne reverras plus tes riantes montagnes, Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs, Et ta chaumière et tes compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs.

Après quelques instants d'un horrible silence, Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance... Le coeur de la guerrière alors s'est ranimé: A travers les vapeurs d'une fumée ardente, Jeanne encore menaçante, Montre aux Anglais son bras à demi consumé. Pourquoi reculer d'épouvante? Anglais, son bras est désarmé.

La flamme l'environne, et sa voix expirante Murmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!» Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse, Tandis que le malheur réclamait son appui, L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse, La vierge qui mourait pour lui!

Ah! qu'une page si funeste De ce règne victorieux, Pour n'en pas obscurcir le reste, S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux. Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance, O toi qui des vainqueurs renversas les projets! La France y portera son deuil et ses regrets, Sa tardive reconnaissance; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès; Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!

Que sur l'airain funèbre on grave des combats, Des étendards anglais fuyant devant tes pas, Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes. Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats; Semez sur son tombeau les lauriers et les roses! Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie: «A celle qui sauva le trône et la patrie, «Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»

CASIMIR DELAVIGNE.

LES CATACOMBES DE ROME

Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines, Sont des antres profonds, des voûtes souterraines, Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains. Avec ses monuments et sa magnificence, Rome entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans, L'Église encor naissante y cacha ses enfants, Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde, Triomphante, elle vint donner des lois au monde, Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.

Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûlait de visiter cette demeure obscure, De notre antique foi vénérable berceau. Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau, Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses, Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, cette sombre cité, Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles, Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarté se présente un réduit, Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses, Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses. Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas! Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.

Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble; Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble; Il prend tous les chemins que lui montre la peur. Enfin, de route en route et d'erreur en erreur, Dans les enfoncements de cette obscure enceinte Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour. Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour? Il les consulte tous: il les prend, il les quitte; L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite; Il appelle: l'écho redouble sa frayeur; De sinistres pensers viennent glacer son coeur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures. Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel, En trois lustres entiers voit à peine un mortel Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement, En agitant la flamme en use l'aliment, Quelquefois il s'arrête et demeure immobile. Vaines précautions! tout soin est inutile; L'heure approche, et déjà son coeur épouvanté Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre; Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.

Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant, Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. Vain espoir! par le feu la cire consumée, Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée, Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus Les nerfs découragés ne la soutiennent plus; De son bras défaillant enfin la torche tombe, Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe. L'infortuné déjà voit cent spectres hideux: Le délire brûlant, le désespoir affreux, La mort... non cette mort qui plaît à la victoire, Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire; Mais lente, mais horrible, et traînant par la main La faim, qui se déchire et se ronge le sein. Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines, Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines! Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus! Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus! Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire, Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire! Et celle dont l'amour, celle dont le souris Fut son plus doux éloge et son plus digne prix! Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image, Versés par le regret, et séchés par la rage. Cependant il espère; il pense quelquefois Entrevoir des clartés, distinguer une voix. Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immense Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence; Et le silence encore ajoute à sa terreur.

Alors, de son destin sentant toute l'horreur, Son coeur tumultueux roule de rêve en rêve; Il se lève, il retombe, et soudain se relève, Se traîne quelquefois sur de vieux ossements, De la mort qu'il veut fuir horribles monuments! Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle. Il y porte la main. O surprise! ô miracle! Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu, Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu. Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore, Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore; Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour. Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. A l'abri du danger, son âme encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante. A leur aspect lugubre, il éprouve en son coeur Un plaisir agité d'un reste de terreur. Enfin tenant en main son conducteur fidèle, Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle. Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux, Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux! Avec quel doux transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue! La cité, le hameau, la verdure, les bois, Semblent s'offrir à lui pour la première fois; Et, rempli d'une joie inconnue et profonde, Son coeur croit assister au premier jour du monde.

DELILLE.

PRIÈRE ENFANTINE

Notre père des cieux, père de tout le monde, De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin; Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde, Et qu'on demande aussi dans une foi profonde, Les choses dont on a besoin!

Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière, Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir, Et mon père et ma mère, et ma famille entière, Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prière Que je vous dis matin et soir.

Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse; Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux; Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse; Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse, Pour être aimés d'eux et de vous.

Mme AMABLE TASTU.

LA CIGALE ET LA FOURMI

La cigale ayant chanté Tout l'été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue: Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle: Je vous paîrai, lui dit-elle, Avant l'août, foi d'animal, Intérêt et principal. La fourmi n'est pas prêteuse; C'est là son moindre défaut: «Que faisiez-vous au temps chaud? Dit-elle à cette emprunteuse. --Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. --Vous chantiez! j'en suis fort aise. Hé bien! dansez maintenant.»

LA FONTAINE.

LA RENONCULE ET L'OEILLET

La renoncule un jour dans un bouquet Avec l'oeillet se trouva réunie: Elle eut le lendemain le parfum de l'oeillet. On ne peut que gagner en bonne compagnie.

BÉRANGER.

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

(Voyez page 134.)

Autrefois le rat de ville Invita le rat des champs, D'une façon fort civile, A des reliefs d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis. Je laisse à penser la vie Que firent les deux amis.

Le régal fut fort honnête Rien ne manquait au festin: Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu'ils étaient en train.

A la porte de la salle Ils entendirent du bruit: Le rat de ville détale; Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire: Rats en campagne aussitôt; Et le citadin de dire: «Achevons tout notre rôt.

--C'est assez, dit le rustique: Demain vous viendrez chez moi; Ce n'est pas que je me pique De tous vos festins de roi,

Mais rien ne vient m'interrompre, Je mange à tout loisir. Adieu donc. _Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre!_»

LA FONTAINE.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le chêne, un jour, dit au roseau: «Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui, d'aventure, Fait rider la face de l'eau, Vous oblige à baisser la tête; Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête, Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir. Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir; Je vous défendrais de l'orage: Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste. --Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci: Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici, Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos, Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon; le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

LA FONTAINE.

LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF

De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain de glands se contentait, Ane, cheval et mule, aux forêts habitait; Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes, Tant de selles et de bâts, Tant de harnais pour les combats, Tant de chaises, tant de carrosses; Comme aussi ne voyait-on pas Tant de festins et tant de noces. Or, un cheval eut alors différend Avec un cerf plein de vitesse; Et, ne pouvant l'attraper en courant, Il eut recours à l'homme, implora son adresse. L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, Ne lui laissa point de repos Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie. Et cela fait le cheval remercie L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous; Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage. Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous: Je vois trop quel est votre usage. Demeurez donc; vous serez bien traité, Et jusqu'au ventre en la litière. _Hélas! que sert la bonne chère Quand on n'a pas la liberté?_ Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie; Mais il n'était plus temps; déjà son écurie Était prête et toute bâtie, Il y mourut en traînant son lien: _Sage s'il eût remis une légère offense. Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien_.

LA FONTAINE.

LE LIÈVRE ET LA PERDRIX

_Il ne se faut jamais moquer des misérables_: Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux? Le sage Ésope dans ses fables, Nous en donne un exemple ou deux. Celui qu'en ces vers je propose, Et les siens, ce sont même chose. Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille; Quand une meute s'approchant, Oblige le premier à chercher un asile: Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, Sans même en excepter Briffaut; Enfin il se trahit lui-même Par les esprits sortant de son corps échauffé. Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême, Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti, Dit que le lièvre est reparti. Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. La perdrix le raille et lui dit: Tu te vantais d'aller si vite! Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit, Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes La sauront garantir à toute extrémité; Mais la pauvrette avait compté Sans l'autour aux serres cruelles.

LA FONTAINE.

LA ROBE DE L'INNOCENCE

Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence En vain pour la chercher courut chez le Plaisir, Chez la Fortune et la Puissance. Qui la lui rapporta?--Ce fut le Repentir.

LACHAMBAUDIE.

LE SINGE ET LE LÉOPARD

Le singe avec le léopard Gagnaient de l'argent à la foire. Ils affichaient, chacun à part.

L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir; Et, si je meurs, il veut avoir Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée, Pleine de taches, marquetée! Et vergetée, et mouchetée!» La bigarrure plaît: partant chacun le vit. Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.

Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce, Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant, Mon voisin léopard l'a sur soi seulement; Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape, en son vivant, Tout fraîchement, en cette ville, Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler; Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller, Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?.. Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents, Nous rendrons à chacun son argent à la porte.» Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit: L'une fournit toujours des choses agréables; L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.

_Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, N'ont que l'habit pour tous talents._

LA FONTAINE.

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait, Bien posé sur un coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employait l'argent, Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée: La chose allait à bien par son soin diligent.

«Il m'est, disait-elle, facile D'élever des poulets autour de ma maison.. Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable: J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»

Perrette là-dessus saute aussi, transportée: Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée. La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri Sa fortune ainsi répandue, Va s'excuser à son mari, En grand danger d'être battue. Le récit en farce en fut fait; On l'appela le Pot au lait.

LA FONTAINE.

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, Faisait aux animaux la guerre.