Sais-tu? Oui.--Retiens. Non.--Apprends. Recueil de poésies simples et faciles destinées à servir d'exercices élémentaires de mémoire

Part 5

Chapter 53,698 wordsPublic domain

Lui qui vous a donné ces jolis petits yeux, Et cette douce voix aux sémillants ramages! A lui donc tous vos chants, à lui tous vos hommages! Chantez, dès que l'aurore apparaît dans les cieux;

Chantez, lorsqu'à midi ruisselle la lumière; Chantez, quand le jour baisse et meurt à l'horizon! Ensemble, rendons grâce et gloire à son saint nom; Au bon Dieu votre chant, au bon Dieu ma prière!

L. TOURNIER.

LE VAISSEAU _LE VENGEUR_

Ah! des flots fût-on la victime, Ainsi que le _Vengeur_ il est beau de périr: Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme, De paraître le conquérir.

Trahi par le sort infidèle, Comme un lion pressé de nombreux léopards, Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle; Il les combat de toutes parts.

L'airain lui déclare la guerre; Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros, Sans doute ils triomphaient; mais leur dernier tonnerre Vient de s'éteindre dans les flots.

Captifs, la vie est un outrage: Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux, L'Anglais en frémissant admire leur courage; Albion pâlit devant eux.

Plus fiers d'une mort infaillible, Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats, De ces républicains l'âme n'est plus sensible Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.

Près de se voir réduits en poudre, Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants. Voyez-les défier et la vague et la foudre, Sous des mâts rompus et brûlants.

Voyez ce drapeau tricolore, Qu'élève en périssant leur courage indompté; Sous le flot qui le couvre, entendez-vous encore Ce cri: Vive la liberté!

Ce cri... c'est en vain qu'il expire, Étouffé par la mort et par les flots jaloux; Sans cesse il revivra répété par ma lyre; Siècles, il planera sur vous!

Et vous, héros de Salamine, Dont Thétis vante encor les exploits glorieux, Non, vous n'égalez point cette auguste ruine, Ce naufrage victorieux.

E. LEBRUN.

LA MORT DES TEMPLIERS

Un immense bûcher dressé pour leur supplice, S'élève en échafaud, et chaque chevalier Croit mériter l'honneur d'y monter le premier; Mais le grand maître arrive: il monte, il les devance; Son front est rayonnant de gloire et d'espérance; Il lève vers les cieux un regard inspiré. D'une voix formidable aussitôt il s'écrie: «Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie. «Français, souvenez-vous de nos derniers accents: «Nous sommes innocents, nous mourons innocents. «L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste; «Mais il est dans le ciel un tribunal auguste «Que le faible opprimé jamais n'implore en vain; «Et j'ose t'y citer, ô pontife romain! «Encor quarante jours!.. je t'y vois comparaître.» Chacun en frémissant écoutait le grand maître: Mais quel étonnement! quel trouble! quel effroi Quand il dit: «O Philippe! ô mon maître! ô mon roi! «Je te pardonne en vain, ta vie est condamnée; «Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année.» Les nombreux spectateurs, émus et consternés, Versent des pleurs sur vous, sur ces infortunés. De tous côtés s'étend la terreur, le silence: Il semble que du ciel descende la vengeance. Les bourreaux interdits n'osent plus approcher; Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher, Et détournent la tête... Une fumée épaisse Entoure l'échafaud, roule et grossit sans cesse. Tout à coup le feu brille... A l'aspect du trépas Ces braves chevaliers ne se démentent pas. On ne les voyait plus, mais leurs voix héroïques Chantaient de l'Éternel les sublimes cantiques; Plus la flamme montait, plus ce concert pieux S'élevait avec elle et montait vers les cieux. Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense, Proclamant avec lui votre auguste clémence, Aux pieds de l'échafaud soudain s'est élancé... Mais il n'était plus temps... Les chants avaient cessé.

RAYNOUARD.

LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES

--1818--

J'ai vu la paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis. L'air était calme et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis. «Ah! disait-elle, égaux par la vaillance, «Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, «Peuples, formez une sainte alliance, «Et donnez-vous la main.

«Pauvres mortels, tant de haine vous lasse; «Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil. «D'un globe étroit divisez mieux l'espace; «Chacun de vous aura place au soleil. «Tous attelés au char de la puissance, «Du vrai bonheur vous quittez le chemin. «Peuples, formez une sainte alliance, «Et donnez-vous la main.

«Chez vos voisins vous portez l'incendie; «L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés; «Et quand la terre est enfin refroidie, «Le soc languit sous des bras mutilés. «Près de la borne où chaque État commence, «Aucun épi n'est pur de sang humain. «Peuples, formez une sainte alliance, «Et donnez-vous la main.

«Des potentats, dans vos cités en flammes, «Osent du bout de leur sceptre insolent «Marquer, compter et recompter les âmes «Que leur adjuge un triomphe sanglant. «Faibles troupeaux, vous passez sans défense «D'un joug pesant sous un joug inhumain. «Peuples, formez une sainte alliance, «Et donnez-vous la main.

«Que Mars en vain n'arrête point sa course: «Fondez des lois dans vos pays souffrants. «De votre sang ne livrez plus la source «Aux rois ingrats, aux vastes conquérants. «Des astres faux conjurez l'influence; «Effroi d'un jour, ils pâliront demain. «Peuples, formez une sainte alliance, «Et donnez-vous la main.

«Oui, libre enfin, que le monde respire; «Sur le passé jetez un voile épais; «Semez vos champs aux accords de la lyre; «L'encens des arts doit brûler pour la paix. «L'espoir riant, au sein de l'abondance, «Accueillera les doux fruits de l'hymen, «Peuples, formez une sainte alliance, «Et donnez-vous la main.»

Ainsi parlait cette vierge adorée, Et plus d'un roi répétait ses discours. Comme au printemps la terre était parée; L'automne en fleurs rappelait les amours. Pour l'étranger, coulez, bons vins de France; De sa frontière il reprend le chemin. Peuples, formons une sainte alliance, Et donnons-nous la main.

BÉRANGER.

MORT DE COLIGNY

Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénouement la reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit. C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière. Coligny languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable: Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités; Il voit briller partout les flambeaux et les armes, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés, Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne; «C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.» Il entend retentir le nom de Coligny; Il aperçoit de loin le jeune Téligni, Téligni dont l'amour a mérité sa fille, L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte. Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux Avec cet oeil serein, ce front majestueux, Tel que dans les combats, maître de son courage, Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.

A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect: Une force inconnue a suspendu leur rage. «Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, «Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs «Que le sort des combats respecta quarante ans: «Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne; «Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... «J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...» Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux: L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes, Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré. Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; Des assassins trop lents il veut hâter les coups; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible, Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide: Coligny l'attendait d'un visage intrépide, Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort. On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort. Son corps percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture, Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle et digne de son fils. Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance, Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présents.

VOLTAIRE.

LE MEUNIER SANS-SOUCI

L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois, Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois, J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore, J'en citerai pour preuve un trait qui les honore: Il est de ce héros, de Frédéric second, Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond, Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles, Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles, D'un royaume nouveau la gloire et le soutien, Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.

Il voulait se construire un agréable aile, Où, loin d'une étiquette arrogante et futile, Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs, Mais des faibles humains méditer les travers, Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie, Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie.

Sur le riant coteau par le prince choisi S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude; Et, de quelque côté que vînt souffler le vent, Il y tournait son aile, et s'endormait content. Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons, Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure, Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais. Hélas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre, Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre? Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois? En cette occasion le roi fut le moins sage: Il lorgna du voisin le modeste héritage. On avait fait des plans, fort beaux sur le papier, Où le chétif enclos se perdait tout entier. Il fallait, sans cela, renoncer à la vue, Rétrécir les jardins et masquer l'avenue. Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant Fit venir le meunier, et d'un ton important: «Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne? --Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne. _Il vous faut_ est fort bon... mon moulin est à moi... Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi. --Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde. --Faut-il vous parler clair? --Oui. --C'est que je le garde, Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté Avec un grand scandale au prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile, Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile. Sans-Souci s'obstinait: «Entendez la raison, Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison: Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître, C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être: Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats, Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas. Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.» Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric un moment par l'humeur emporté: «Parbleu! de ton moulin c'est bien être entêté! Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre; Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre? Je suis le maître!--Vous?.. de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!» Le monarque, à ce mot, revint de son caprice. Charmé que, sous son règne, on crût à la justice, Il rit, et se tournant vers quelques courtisans: «Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans. Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta réplique.» Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier. Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit maintes fois telle autre fantaisie: Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie; Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, Épris du vain renom qui séduit les guerriers, Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince: On respecte un moulin, on vole une province.

ANDRIEUX.

LE CHIEN COUPABLE

«Mon frère, sais-tu la nouvelle? Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modèle, Si redouté des loups, si soumis au berger, Mouflard vient, dit-on, de manger Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, Et puis sur le berger s'est jeté furieux. --Serait-il vrai?--Très-vrai, mon frère. A qui donc se fier? grands dieux!» C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; Et la nouvelle était certaine. Mouflard, sur le fait même pris, N'attendait plus que le supplice; Et le fermier voulait qu'une prompte justice Effrayât les chiens du pays. La procédure en un jour est finie, Mille témoins pour un déposent l'attentat: Récolés, confrontés, aucun d'eux ne varie; Mouflard est convaincu du triple assassinat: Mouflard recevra donc deux balles dans la tête Sur le lieu même du délit. A son supplice qui s'apprête, Toute la ferme se rendit. Les agneaux de Mouflard demandèrent la grâce; Elle fut refusée. On leur fit prendre place: Les chiens se rangèrent près d'eux, Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse, Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. Tout le monde attendait dans un profond silence. Mouflard paraît bientôt, conduit par deux pasteurs: Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, Il harangue ainsi l'assistance: «O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis, Témoins de mon heure dernière, Voyez où peut conduire un coupable désir! De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, Un faux pas m'en a fait sortir;

Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore, Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau, Un loup vient, emporte un agneau, Et tout en fuyant le dévore. Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, Vient m'attaquer; je le terrasse, Et je l'étrangle sur la place.

C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim, De l'agneau dévoré je regarde le reste. J'hésite, je balance..... A la fin cependant J'y porte une coupable dent: Voilà de mes malheurs l'origine funeste. La brebis vient dans cet instant, Elle jette des cris de mère. La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils; Et, pour la forcer à se taire, Je l'égorge dans ma colère. Le berger accourait armé de son bâton: N'espérant plus aucun pardon, Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne, Et me voici prêt à subir De mes crimes la juste peine.

Apprenez de moi tous, en me voyant mourir, Que la plus légère injustice Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; Et que, dans le chemin du vice, On est au fond du précipice, Dès qu'on met un pied sur le bord.»

FLORIAN.

STANCES DE RACAN

Le bien de la fortune est un bien périssable; Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable. Plus on est élevé plus on court de dangers; Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête, Et la rage des vents brise plutôt le faîte Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.

O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire, Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin, retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs.

Il laboure le champ que labourait son père. Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés. Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, Et n'observe des vents le sinistre présage Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.

Roi de ses passions, il a ce qu'il désire, Son fertile domaine est son petit empire, Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau; Ses champs et ses jardins sont autant de provinces, Et sans porter envie à la pompe des princes, Se contente chez lui de les voir en tableau.

Il voit de toutes parts prospérer sa famille, La javelle à plein poing tomber sous sa faucille, Le vendangeur ployer sous le faix des paniers; Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes, Les humides vallons et les grasses campagnes, S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.

Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse A vu dans le berceau ses bras emmaillotés. Il tient par les moissons registre des années, Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.

Il ne va point fouiller aux terres inconnues, A la merci des vents et des ondes chenues, Ce que nature avare a caché de trésors; Et ne recherche point, pour honorer sa vie, De plus illustre mort ni plus digne d'envie Que de mourir au lit où ses pères sont morts.

Il ne possède point ces maisons magnifiques, Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques Où la magnificence étale ses attraits, Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles; Il voit de la verdure et des fleurs naturelles Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.

Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, Et vivons désormais loin de la servitude De ces palais dorés où tout le monde accourt: Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient. Et devant le soleil tous les astres s'enfuient De peur d'être obligés de lui faire la cour.

Après qu'on a suivi sans aucune assurance Cette vaine faveur qui nous plaît d'espérance, L'envie en un moment tous nos desseins détruit; Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle; Sa plus belle moisson est sujette à la grêle, Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.

Agréables déserts, séjour de l'innocence, Où, loin des vanités de la magnificence, Commence mon repos et finit mon tourment; Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude, Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, Soyez-le désormais de mon contentement.

LES CHATEAUX EN ESPAGNE

Chacun fait des châteaux en Espagne; On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne; On en fait en dormant, on en fait éveillé. Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé, Peut se croire, un moment, seigneur de son village. Le vieillard oubliant les glaces de son âge, Se figure aux genoux d'une jeune beauté, Et sourit; son neveu sourit de son côté, En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite. Telle femme se croit sultane favorite; Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat; Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat, Qui ne se soit un jour cru maréchal de France; Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance,

Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant. C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve: A nos chagrins réels c'est une utile trêve. Nous en avons besoin: nous sommes assiégés De maux, dont à la fin nous serions surchargés Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines. Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines, Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais! L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance Le bonheur, que promet seulement l'espérance. Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux, Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots, Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes; Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes. Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement! On peut bien quelquefois se flatter dans la vie. J'ai par exemple, hier, mis à la loterie; Et mon billet enfin pourrait bien être bon. Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non; Mais la chose est possible, et cela doit suffire. Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire, Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.» Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur! J'achèterais d'abord une ample seigneurie... Non, plutôt une bonne et grasse métairie, Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci; Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service! Dans le commandement je serai peu novice; Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier, Et me rappellerai ce que j'étais hier, Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie De poules, de poussins que je verrai courir! De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir; C'est un coup d'oeil charmant! et puis cela rapporte. Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte, J'entendrai le retour de mes moutons bêlants, Que je verrai de loin revenir à pas lents, Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses! Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices. Et mon petit Victor, sur son âne monté, Fermant la marche avec un air de dignité! Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.

Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône. Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà «Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera. Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause: Mon projet est au moins fondé sur quelque chose, (_Il cherche._) Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais... Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais, Depuis quand ce billet est-il donc invisible? Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible? Mon malheur est certain: me voilà confondu. (_Il crie._) Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.

COLLIN D'HARLEVILLE.

MOISE SAUVÉ DES EAUX