Part 1
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SAIS-TU?
OUI.--RETIENS NON.--APPRENDS
RECUEIL DE POÉSIES SIMPLES ET FACILES
DESTINÉES A SERVIR D'EXERCICES ÉLÉMENTAIRES DE MÉMOIRE ET DE DÉCLAMATION
OUVRAGE SPÉCIALEMENT UTILE AUX ÉCOLES, AUX FAMILLES AUX ÉTRANGERS ET AUX SOCIÉTÉS D'APPRENTIS
5e ÉDITION
PARIS
GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR
2, RUE DE LA PAIX, 2 1887
PRÉFACE
Exercer graduellement la mémoire de l'enfant et du jeune homme; développer l'important organe de la voix; meubler l'esprit de pensées justes, d'expressions heureuses, de tournures élégantes; commencer l'éducation littéraire de l'élève par la _fréquentation_ des bons auteurs, tels sont entre mille les principaux avantages d'un semblable recueil.
Comment s'étonner, après cela, qu'un but si utile ait tenté un grand nombre d'auteurs attirés suffisamment d'ailleurs par la facilité apparente de l'entreprise?
Étonnons-nous plutôt que parmi tant de recueils qui tous ont, avec beaucoup de qualités, quelques défauts, il n'y en ait aucun qui réunisse les conditions suivantes:
_Bon marché et moralité.--Bonne poésie et simplicité._ Par conséquent, aucun qui puisse servir avec avantage dans les familles, dans les classes élémentaires, dans les sociétés d'apprentis, et, en général, dans tous les cas où les conditions énoncées plus haut sont d'une nécessité absolue.
La plupart des recueils sont trop chers et trop volumineux. Le nôtre, en évitant ces deux inconvénients, devient facile à acheter, commode à remplacer, et rentre, sous ce rapport, dans la catégorie des livres classiques.
Ce qui manque surtout dans beaucoup de recueils destinés à l'enfance, c'est un langage à sa portée. Longtemps on a cru que pour qu'un recueil convînt au jeune âge, il suffisait qu'il fût moral et religieux; il n'en est rien. Outre ces deux qualités indispensables, nous en avons recherché une non moins nécessaire: la simplicité.
On se met trop peu à la portée des enfants; de là vient que si souvent nous perdons notre temps à les fatiguer ou à les ennuyer inutilement.
Mais la simplicité dans les termes ne doit pas exclure la beauté dans la forme, la pureté de la diction, la correction du style. Aussi, nous sommes-nous fait un devoir de ne puiser nos citations qu'à bonnes sources, et de n'admettre d'entre les productions contemporaines que celles qui sont généralement estimées.
Nous sommes heureux d'ajouter que nous avons reçu bien des conseils et que nous les avons mis à profit. Nous comptons que la bienveillance de nos collègues et de nos supérieurs ne nous fera pas défaut, qu'elle nous suggérera encore quelques bonnes idées, et, s'il le faut, nous éclairera par une critique affectueuse, mais sincère.
VICTOR JUHLIN.
LE PÈRE ET L'ENFANT
--Père, apprenez-moi, je vous prie, Ce qu'on trouve après le coteau Qui borne à mes yeux la prairie?
--On trouve un espace nouveau: Comme ici, des bois, des campagnes, Des hameaux, enfin des montagnes.
--Et plus loin?
--D'autres monts encor.
--Après ces monts?
--La mer immense.
--Après la mer?
--Un autre bord.
--Et puis?
On avance, on avance, Et l'on va si loin, mon petit, Si loin, toujours faisant sa ronde, Qu'on trouve enfin le bout du monde... Au même lieu d'où l'on partit.
J.-J. PORCHAT.
UNE BONNE SEMAINE
Mon Dieu, pendant cette semaine, Dans mes leçons et dans mes jeux Garde-moi de faute et de peine; Car qui dit l'un, dit tous les deux. Donne-moi cette humeur docile Qui rend le devoir plus facile; Et si ma mère m'avertit, Au lieu de cet esprit frivole Que distrait la mouche qui vole, Seigneur, donne-moi ton esprit.
Mme AMABLE TASTU.
AUX JEUNES GENS
SONNET
Jeunesse, ne suis point ton caprice volage: Au plus beau de tes jours souviens-toi de ta fin. Peut-être verras-tu ton soir dans ton matin; Et l'hiver de ta vie au printemps de ton âge.
La plus verte saison est sujette à l'orage: De la certaine mort le temps est incertain; Et de la fleur des champs le fragile destin Exprime de ton sort la véritable image.
Mais veux-tu dans le ciel refleurir pour toujours? Ne garde point à Dieu l'hiver qui des vieux jours Tient, sous ses dures lois, la faiblesse asservie;
Consacre-lui les fleurs de ton jeune printemps, L'élite de tes jours, la force de ta vie, Puisqu'il est et l'arbitre et l'auteur de tes ans.
DRELINCOURT.
LA FEUILLE DU CHÊNE
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Je vous dirai l'histoire qu'autrefois, En revenant de la cité prochaine, Mon père, un soir, me conta dans les bois: (O mes amis, que Dieu vous garde un père! Le mien n'est plus.)--De la terre étrangère, Seul, dans la nuit, et pâle de frayeur, S'en revenait un riche voyageur.
Un meurtrier sort du taillis voisin. O voyageur! Ta perte est trop certaine; Ta femme est veuve et ton fils orphelin. «Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre; «Mais, près de nous, vois-tu ce chêne sombre? «Il est témoin: au tribunal vengeur «Il redira la mort du voyageur!»
Le meurtrier dépouilla l'inconnu; Il emporta dans sa maison lointaine Cet or sanglant, par le crime obtenu. Près d'une épouse industrieuse et sage, Il oublia le chêne et son feuillage; Et seulement une fois la rougeur Couvrit ses traits, au nom du voyageur.
Un jour enfin, assis tranquillement Sous la ramée, au bord d'une fontaine, Il s'abreuvait d'un laitage écumant. Soudain le vent fraîchit; avant l'automne, Au sein des airs la feuille tourbillonne: Sur le laitage elle tombe... O terreur! C'était ta feuille, arbre du voyageur!
Le meurtrier devint pâle et tremblant: La verte feuille et la claire fontaine, Et le lait pur, tout lui parut sanglant. Il se trahit; on l'écoute, on l'enchaîne; Devant le juge en tumulte on l'entraîne; Tout se révèle et l'échafaud vengeur Réclame, hélas! le sang du voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
MILLEVOYE.
LE SÉJOUR DANS LE PAYS NATAL
Il est un pays fortuné: Un doux ciel rit à ses campagnes; Et d'un beau lac son sol baigné S'appuie à de blanches montagnes: Vraie image du paradis, C'est mon pays, mon cher pays!
Là mon enfance a pris l'essor, De mon aïeul là dort la cendre; Là ma mère possède encor Un bon père, une mère tendre. Combien d'attraits tu réunis, O mon pays, mon cher pays!
Là des soins tendres, maternels, Sont prodigués à ma faiblesse; De mes intérêts éternels C'est là qu'on instruit ma jeunesse; Oh! combien mes jours sont bénis Dans mon pays, mon cher pays!
Bien loin de toi j'ai vu le jour, Mais mon père, à chaque veillée,
Te vantait avec tant d'amour, Que je pleurais comme exilée. Quel bonheur quand je te revis, O mon pays, mon cher pays!
Loin de toi s'il faut me bannir, Je garde, ô terre de mes pères, Dans mon coeur ton doux souvenir, Et ton doux nom dans mes prières. Oui, je prierai pour tous tes fils, O mon pays, mon cher pays!
Que par les soins de l'Éternel, Ta terre soit fertilisée, Et que la parole du ciel Y pleuve comme une rosée. Sois d'avance un vrai paradis, O mon pays, mon cher pays!
A. VINET.
PRIÈRE D'ESTHER
O mon souverain roi, Me voici donc tremblante et seule devant toi. Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance, Qu'avec nous tu juras une sainte alliance Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux, Il plut à ton amour de choisir nos aïeux: Même tu leur promis de ta bouche sacrée Une postérité d'éternelle durée.
Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi; La nation chérie a violé sa foi; Elle a répudié son époux et son père, Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère: Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger: Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes, Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes, Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, Pourrait anéantir la foi de tes oracles, Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons, Le saint que tu promets, et que nous attendons! Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches, Ivres de notre sang, ferment les seules bouches Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits; Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles, Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, Et que je mets au rang des profanations Leur table, leurs festins et leurs libations; Que même cette pompe où je suis condamnée, Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée, Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés, Seule et dans le secret je les foule à mes pieds; Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
J'attendais le moment marqué dans ton arrêt Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt. Ce moment est venu: ma prompte obéissance Va d'un roi redoutable affronter la présence. C'est pour toi que je marche: accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas; Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise; Les orages, les vents, les cieux te sont soumis. Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.
RACINE.
LES HIRONDELLES
Captif au rivage du Maure, Un guerrier, courbé sous ses fers, Disait: Je vous revois encore Oiseaux ennemis des hivers. Hirondelles que l'espérance Suit jusqu'en ces brûlants climats, Sans doute vous quittez la France. De mon pays ne me parlez-vous pas?
Depuis trois ans je vous conjure De m'apporter un souvenir Du vallon où ma vie obscure Se berçait d'un doux avenir. Au détour d'une eau qui chemine A flots purs, sous de frais lilas, Vous avez vu notre chaumine. De ce vallon ne me parlez-vous pas?
L'une de vous peut-être est née Au toit où je reçus le jour; Là, d'une mère infortunée, Vous avez dû plaindre l'amour. Mourante, elle croit à toute heure Entendre le bruit de mes pas. Elle écoute et puis elle pleure. De son amour ne me parlez-vous pas?
Ma soeur est-elle mariée? Avez-vous vu de nos garçons La foule aux noces conviée La célébrer dans leurs chansons?
Et ces compagnons du jeune âge Qui m'ont suivi dans les combats, Ont-ils tous revu le village? De tant d'amis ne me parlez-vous pas?
Sur leurs corps l'étranger peut-être Du vallon reprend le chemin. Sous mon chaume il commande en maître, De ma soeur il trouble l'hymen. Pour moi, plus de mère qui prie, Et partout des fers ici-bas! Hirondelles, de ma patrie, De ses malheurs ne me parlez-vous pas?
BÉRANGER.
LA PAUVRE FILLE
J'ai fui ce pénible sommeil Qu'aucun songe heureux n'accompagne; J'ai devancé sur la montagne Les premiers rayons du soleil. S'éveillant avec la nature, Le jeune oiseau chantait sur l'aubépine en fleurs; Sa mère lui portait la douce nourriture; Mes yeux se sont baignés de pleurs!
Oh! pourquoi n'ai-je pas de mère? Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau? Rien ne m'appartient sur la terre; Je n'ai pas même de berceau; Et je suis un enfant trouvé sur une pierre, Devant l'église du hameau. Loin de mes parents exilée, De leurs embrassements j'ignore la douceur, Et les enfants de la vallée Ne m'appellent jamais leur soeur!
Je ne partage point les jeux de la veillée; Jamais sous un toit de feuillée Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir. Et de loin je vois sa famille, Autour du sarment qui pétille Chercher sur ses genoux les caresses du soir.
Vers la chapelle hospitalière En pleurant j'adresse mes pas, La seule demeure ici-bas Où je ne sois pas étrangère, La seule devant moi qui ne se ferme pas! Souvent je contemple la pierre Où commencèrent mes douleurs: Je cherche la trace des pleurs Qu'en m'y laissant peut-être y répandit ma mère!
Souvent aussi mes pas errants Parcourent des tombeaux l'asile solitaire; Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents, La pauvre fille est sans parents Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre.
J'ai pleuré quatorze printemps, Loin des bras qui m'ont repoussée; Reviens, ma mère: je t'attends Sur la pierre où tu m'as laissée.
A. SOUMET.
LE COLPORTEUR VAUDOIS
Oh! regardez, ma noble et belle dame, Ces chaînes d'or, ces joyaux précieux. Les voyez-vous, ces perles dont la flamme Effacerait un éclair de vos yeux? Voyez encor ces vêtements de soie Qui pourraient plaire à plus d'un souverain. Quand près de vous un heureux sort m'envoie, Achetez donc au pauvre pèlerin!
La noble dame, à l'âge où l'on est vaine, Prit les joyaux, les quitta, les reprit, Les enlaça dans ses cheveux d'ébène, Se trouva belle, et puis elle sourit. --«Que te faut-il, vieillard? des mains d'un page «Dans un instant tu vas le recevoir. «Oh! pense à moi, si ton pèlerinage «Te reconduit auprès de ce manoir.»
Mais l'étranger d'une voix plus austère, Lui dit: «Ma fille, il me reste un trésor «Plus précieux que les biens de la terre, «Plus éclatant que les perles et l'or. «On voit pâlir aux clartés dont il brille, «Les diamants dont les rois sont épris. «Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fille, «Si vous aviez ma _perle de grand prix_!»
--«Montre-la-moi, vieillard, je t'en conjure; «Ne puis-je pas te l'acheter aussi?» Et l'étranger, sous son manteau de bure, Chercha longtemps un vieux livre noirci. --«Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne; «Nous l'appelons la _Parole de Dieu_. «Je ne vends pas ce trésor, je le donne; «Il est à vous: le Ciel vous aide! Adieu!»
Il s'éloigna. Bientôt la noble dame Lut et relut le livre du Vaudois, La vérité pénétra dans son âme, Et du Sauveur elle comprit la voix; Puis, un matin, loin des tours crénelées, Loin des plaisirs que le monde chérit, On l'aperçut dans les humbles vallées Où les Vaudois adoraient Jésus-Christ.
G. DE FÉLICE.
LA PAUVRE VEUVE MALADE
Viens, mon enfant, près de ta mère. Élevons nos mains vers le ciel; Prions que dans ta coupe amère Le Seigneur verse un peu de miel!
Je n'ai plus rien, mon fils, pour soulager ta peine, Rien pour sécher tes yeux qui se baignent de pleurs, Je suis pauvre et débile, et la fièvre m'enchaîne Sur cette couche de douleurs.
Les amis qui naguère égayaient ma jeunesse, Ont déjà de mon chaume oublié le chemin. Hélas! le monde fuit au jour de la détresse Et ne vient plus le lendemain.
Par pitié, mon enfant, n'appelle point ton père! Ton père, s'il vivait, protégerait tes jours; Mais son âme est au ciel et son corps sous la pierre; Il nous a quittés pour toujours!
Mon toit des vents du nord ne sait point te défendre; Tu trembles sur mon sein qui ne peut te couvrir, Si jeune encor, mon fils, te faut-il donc apprendre Qu'ici-bas l'homme doit souffrir?
Que dis-je! Ah! loin de moi, loin d'indignes murmures! Dieu n'exauce-t-il pas le cri des opprimés? N'est-il pas avec nous pour guérir nos blessures, Celui qui nous a tant aimés?
Viens, mon enfant, près de ta mère, Élevons nos mains vers le ciel; Prions que dans ta coupe amère Le Seigneur verse un peu de miel!
Oui, tu seras toujours son guide et sa défense; Mon fils peut regarder l'avenir sans effroi: Il a deux titres saints, le malheur et l'enfance, Grand Dieu, pour espérer en toi!
Oui, comme tu répands une fraîche rosée Sur la fleur qui s'incline aux feux brûlants du jour, Tu répandras, Seigneur, sur son âme brisée, Les eaux vives de ton amour.
Mais n'attends plus! Déjà pâlissante et flétrie, Sa tête s'est penchée au souffle des revers. Oh! viens, il en est temps, l'orphelin qui te prie N'a que toi seul dans l'univers.
Rends-lui, Dieu juste et bon, les plaisirs du jeune âge, Rends-lui le doux espoir d'un heureux avenir; Et, parmi les écueils de son pèlerinage, Veille sur lui pour le bénir!
Viens, mon enfant, près de ta mère, Élevons nos mains vers le ciel; Prions que dans ta coupe amère Le Seigneur verse un peu de miel!
Ainsi parlait la veuve et son regard humide Sollicitait encor la céleste bonté. Quand déjà sous les traits d'une vierge timide Accourait l'humble Charité.
Elle connaît l'asile où gémit la souffrance; Au foyer qu'on oublie elle sème des fleurs; Et près d'elle s'assied la riante Espérance, Heureuse d'essuyer des pleurs.
«Ne crains plus,» lui disait l'humble fille chrétienne, «Dieu ne veut pas briser le fragile roseau. «Il envoie une soeur, pour que sa main soutienne «Une moitié de ton fardeau.»
Et la veuve, attendrie à ces douces paroles, Montrait du doigt son fils qui priait à genoux; Puis elle dit: «C'est toi, mon Dieu, qui nous consoles, «Ton ange descend parmi nous!»
Viens, mon enfant, près de ta mère, Bénissons le Maître du ciel; N'a-t-il pas, dans ta coupe amère, Daigné répandre un peu de miel?
G. DE FÉLICE.
LE DÉPART DU PETIT SAVOYARD
Pauvre petit, pars pour la France; Que te sert mon amour? je ne possède rien; On vit heureux ailleurs, ici dans la souffrance: Pars, mon enfant; c'est pour ton bien.
Tant que mon lait put te suffire, Tant qu'un travail utile à mes bras fut permis, Heureuse et délassée en te voyant sourire, Jamais on n'eût osé me dire: Renonce aux baisers de ton fils.
Mais je suis veuve, on perd la force avec la joie. Triste et malade, où recourir ici, Où mendier pour toi? Chez des pauvres aussi. Laisse ta pauvre mère, enfant de la Savoie; Va, mon enfant, où Dieu t'envoie.
Vois-tu ce grand chêne là-bas? Je pourrai jusque-là t'accompagner, j'espère; Quatre ans déjà passés, j'y conduisis ton père; Mais lui, mon fils, ne revint pas.
Encor s'il était là pour guider ton enfance, Il m'en coûterait moins de t'éloigner de moi; Mais tu n'as pas dix ans, et tu pars sans défense. Que je vais prier Dieu pour toi!
Que feras-tu, mon fils, si Dieu ne te seconde, Seul, parmi les méchants (car il en est au monde), Sans ta mère, du moins, pour t'apprendre à souffrir?.. Oh! que n'ai-je du pain, mon fils pour te nourrir!
Mais Dieu le veut ainsi; nous devons nous soumettre. Ne pleure pas en me quittant; Porte au seuil des palais un visage content. Parfois mon souvenir t'affligera peut-être... Pour distraire le riche, il faut chanter pourtant!
Chante, tant que la vie est pour toi moins amère; Enfant, prends ta marmotte et ton léger trousseau, Répète, en cheminant, les chansons de ta mère, Quand ta mère chantait autour de ton berceau.
Si ma force première encor m'était donnée, J'irais te conduisant moi-même par la main! Mais je n'atteindrais pas la troisième journée; Il faudrait me laisser bientôt sur ton chemin; Et moi je veux mourir aux lieux où je suis née.
Maintenant de ta mère entends le dernier voeu: Souviens-toi, si tu veux que Dieu ne t'abandonne, Que le seul bien du pauvre est le peu qu'on lui donne; Prie et demande au riche, il donne au nom de Dieu; Ton père le disait: sois plus heureux, adieu.
Mais le soleil tombait des montagnes prochaines; Et la mère avait dit: Il faut nous séparer; Et l'enfant s'en allait à travers les grands chênes, Se tournant quelquefois et n'osant pas pleurer.
A. GUIRAUD.
LE PETIT SAVOYARD A PARIS
J'ai faim: vous qui passez, daignez me secourir. Voyez, la neige tombe et la terre est glacée; J'ai froid: le vent se lève et l'heure est avancée... Et je n'ai rien pour me couvrir.
Tandis qu'en vos palais tout flatte votre envie, A genoux sur le seuil, j'y pleure bien souvent; Donnez, peu me suffit, je ne suis qu'un enfant, Un petit sou me rend la vie.
On m'a dit qu'à Paris je trouverais du pain: Plusieurs ont raconté dans nos forêts lointaines, Qu'ici le riche aidait le pauvre dans ses peines: Eh bien! moi je suis pauvre, et je vous tends la main.
Faites-moi gagner mon salaire: Où me faut-il courir? dites, j'y volerai; Ma voix tremble de froid: eh bien! je chanterai, Si mes chansons peuvent vous plaire.
Il ne m'écoute pas, il fuit, Il court dans une fête (et j'en entends le bruit) Finir son heureuse journée! Et moi je vais chercher, pour y passer la nuit, Cette guérite abandonnée.
Au foyer paternel quand pourrai-je m'asseoir? Rendez-moi ma pauvre chaumière, Le laitage durci qu'on partageait le soir, Et, quand la nuit tombait, l'heure de la prière, Qui ne s'achevait pas sans laisser quelque espoir.
Ma mère, tu m'as dit, quand j'ai fui ta demeure: Pars, grandis et prospère, et reviens près de moi. Hélas! et tout petit faudra-t-il que je meure, Sans avoir rien gagné pour toi?...
Non, l'on ne meurt pas à mon âge; Quelque chose me dit de reprendre courage... Eh! que sert d'espérer? Que puis-je attendre enfin?... J'avais une marmotte, elle est morte de faim.
Et, faible, sur la terre il reposait sa tête; Et la neige, en tombant, le couvrait à demi; Lorsqu'une douce voix, à travers la tempête, Vint réveiller l'enfant par le froid endormi.
«Qu'il vienne à nous, celui qui pleure,» Disait la voix mêlée au murmure des vents; «L'heure du péril est notre heure; «Les orphelins sont nos enfants.»
Et deux femmes en deuil recueillaient sa misère; Lui, docile et confus, se levait à leur voix. Il s'étonnait d'abord! mais il vit à leurs doigts Briller la croix d'argent, au bout du long rosaire; Et l'enfant les suivit en se signant deux fois.
A. GUIRAUD.
LE RETOUR DU PETIT SAVOYARD
Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles, Par un soleil d'été, que les Alpes sont belles! Tout, dans leurs frais vallons, sert à nous enchanter, La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles. Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrêter! Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter!
Quel est ce voyageur que l'été leur renvoie, Seul, loin de la vallée, un bâton à la main? C'est un enfant... il marche, il suit le long chemin Qui va de France à la Savoie.
Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier; Il a mis ce matin la bure du dimanche; Et dans un sac de toile blanche Est un pain de froment qu'il garde tout entier.
Pourquoi tant se hâter à sa course dernière? C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau Et ne point s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau, Et n'ait reconnu sa chaumière.
Les voilà... tels encor qu'il les a vus toujours, Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage; Il ne se souvient plus qu'il a marché dix jours, Il est si près de son village!
Tout joyeux il arrive, il regarde... mais quoi? Personne ne l'attend! Sa chaumière est fermée! Pourtant du toit aigu sort un peu de fumée; Et l'enfant plein de trouble: Ouvrez, dit il, c'est moi...