Sainte Thérèse

Part 6

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Le monastère qu’on y construisit au XVIe siècle était, en réalité, sorti d’un béguinage (_beaterio_) fondé en 1479 par une certaine Elvira Gonzalez de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la fondation, permettait à ces béates de se rattacher au tiers ordre, soit des dominicaines, soit des carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. C’était le moment où les Rois Catholiques expulsaient les Juifs d’Espagne: on pouvait faire d’excellentes spéculations sur les immeubles abandonnés par ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila confisqua un terrain appartenant à des Juifs exilés, lequel séparait d’une synagogue l’oratoire des béates. La synagogue fut désaffectée, transformée en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble forma le béguinage d’Elvire de Médina. J’insiste sur ces détails parce qu’ils aident à comprendre dans quelle atmosphère de catholicisme belliqueux et triomphant naquit et se développa sainte Thérèse. Juif ou Musulman, l’ennemi était vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces. Et les vestiges fastueux de sa domination rappelaient quelle force redoutable il avait fallu vaincre.

Plus tard, une de ces béates, ayant eu des démêlés avec la supérieure du béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée,--et l’ambition,--de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila, un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de l’Incarnation.

Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur. Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles, qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515: de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence, lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On avait tout juste de quoi manger. En hiver,--et l’on sait que les hivers d’Avila sont extrêmement rigoureux,--il neigeait dans le chœur et dans l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été, la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on voyait assez clair pour lire: la lumière entrait par les interstices des tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule,--c’est elle-même qui nous en assure,--et puisqu’elle la trouvait si commode.

Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation,--comme toutes les nouveautés,--jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses,--desquelles sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine, dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un pied dans le siècle...

La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine. Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile ni agréable d’être une sainte,--mondainement parlant. Les religieuses de l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres: grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance. En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille.

Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place: d’abord, son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous constatons que la prieure du couvent était «la Révérende et magnifique Dame, doña Francisca del Aguila»--probablement la sœur ou la parente de sa marraine, doña Maria del Aguila,--et qu’enfin une des religieuses présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui donnait de si brillantes espérances.

Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte est fort long et surchargé de clauses: ce qui nous prouve une fois de plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat:

«Au nom de Dieu, Amen! Sachent tous ceux qui cet instrument public verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame, Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila, de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six; étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère, derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume... étant présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement défunte (qu’elle soit en gloire!). Et étant aussi présent dans ledit parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins soussignés...»

Après cela, les différents articles du contrat: le père de Thérèse s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment,--rente qui commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession, ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit 75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les 25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres accessoires, plus un lit de sangle,--ensuite, pour son vêtement, 2 habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures et les livres dont se servent les religieuses...

Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage...

Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures de «pain de rente», lesquelles représentent les frais de nourriture de la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année, près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune fille eût donné son consentement et que toutes les formalités d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du Carmel, à cette héroïque résolution.

Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou d’intentions providentielles: d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où Thérèse y vécut: Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes, afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour elle un véritable foyer de vie spirituelle: c’est là que, pendant de longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces prodigieuses, dont le monde a parlé...

Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle, tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré. Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes. Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher... Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle ajoute cette phrase déconcertante: «Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais, depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de mon âme en une infinie tendresse...»

Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce qui se passait en elle. Qu’était-ce donc? Et quel drame intérieur se cache derrière ces confessions en apparence contradictoires?...

II

LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE

Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du couvent: c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu tout le mérite.

La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en souffrent cruellement... Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères, sa famille, le couvent,--et nous n’avons fait qu’indiquer les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada, son entrée en religion,--il est assez naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était encore toute jeune: vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel, un habit de «beau drap»--nous l’avons vu stipulé pour son trousseau--et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée: les mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement,--et aussi avec le contentement intime, la satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des grâces dont elle allait être comblée: elle n’en avait alors qu’un sentiment confus.

Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles--il convient d’y insister--étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle. Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi critiquée par ses compagnes,--et elle avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile, surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes: elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre, comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement conscience, dès cette époque.

Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.

Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui faire passer des messages galants: pas la moindre allusion à tout cela dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité. Oh! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie,--alors qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait encore retourner en arrière,--une seule idée la domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes: _todo es nada_,--tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore: elle n’est entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur... Mais, pour nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être soutenue par une grande certitude et par un grand amour: c’est qu’il existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu. Elle l’avoue en toute humilité: «Je n’avais pas alors, il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet amour, _car ils sont éternels_.» Ainsi, comme elle n’aimait pas assez Dieu, ces «biens éternels» n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur, sans lumière, ni chaleur,--sans attrait, pour tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les biens qui passent, dans les jouissances charnelles!... Et sous ces gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous de voir autre chose que les satisfactions les plus permises: elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de conversations: elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte assez volontiers d’être admirée pour cela.

Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions d’amour-propre sont vaines! Thérèse se sent pressée par la vérité cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves, conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier: remonter la pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation! Mystère insondable! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair, vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière et contre l’univers entier,--quelle entreprise à donner le vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la sainteté! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée!... Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation pour la novice du Carmel! Nous ne pouvons pas avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune fille qui le connaissait à peine,--horreur combattue, il faut le redire, par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins contraires à la perfection.