Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 9

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Le lendemain, je flânai dans l'air léger du matin. J'attendais l'heure où s'ouvre le couvent Saint-Marc. La chaleur tombait du ciel ardent, combattait et chassait de petits souffles frais attardés, qui, dans la fuite, vous frôlaient furtivement le visage. En moi-même il y avait une guerre de lâchetés et de désirs. Tout me portait vers ce couvent: je mourais de ne plus voir Marie, et le délice de cette rencontre m'épouvantait. Une portion de moi se dérobait et détalait vers Ema, vers Fiesole ou Vallombreuse, où j'imaginais que, contemplant Florence de loin et y soupçonnant la présence de ce cher coeur qui y palpitait pour moi, je goûterais quelque plaisir inouï. Alors, ce serait demain, demain seulement que je l'approcherais!... Mais, arrivé à l'extrémité du Ponte-Vecchio qui m'éloignait, je revins sur mes pas. Décidément, je n'irais pas à Ema ce matin. Mais il me restait Fiesole, qui est du côté opposé. Je longeai les Offices; j'allai à la poste; je m'attardai sur la place de la Seigneurie. Un vol de pigeons s'abattant près de moi, devant la porte du Palais-Vieux, me redonna si vive l'impression de certaines minutes vénitiennes, que je sentis ma vue se troubler. Alors, il me revint que le tramway de Fiesole partait justement de la place Saint-Marc. J'irais donc jusque-là; je regarderais tout autour de moi; si je ne voyais _personne_, je prendrais ce tramway. Si je voyais, ah! si je voyais! Eh! du diable, si je savais ce que j'allais faire!

Je passai tout tremblant la petite porte du couvent. La lumière vive frappant les herbes et les rosiers du jardinet et, tout autour, les dalles du cloître, m'éblouit. J'avançais comme un aveugle ou un fou, osant à peine lever les yeux sur les quatre ou cinq fresques d'Angelico qui sont là, que j'avais chéries l'an passé et que je ne verrais pas aujourd'hui, je le sentais. Enfin, je pénétrai dans la petite salle du chapitre. C'est là que Fra Angelico peignit sa grande scène de la _Passion_. La fresque est là, occupant toute la muraille opposée à l'entrée; c'est une peinture divine par la candeur amoureuse. Il y a trois chaises placées devant cette merveille; je m'assis, me découvris malgré moi, et j'éprouvai là, tout à coup, le miracle d'une grande paix, d'un bain frais lavant mes malheureuses contusions d'amour. Pour la première fois depuis que j'aimais, je goûtais une minute de sérénité; je sentais une puissance infinie bénir mon coeur et mon tourment. Tout aime, tout pleure, tout caresse, tout est soulevé ici; et c'est un Dieu qui aime, qui pleure et qui caresse. Il n'y a point, nulle part, de plus douce volupté qu'entre ces quatre murs étroits d'un couvent de dominicains. Je désespérais de pouvoir regarder des peintures, mais ces peintures-là viennent à vous; ce sont des linges frais que l'on vous pose sur le front; ce sont des fleurs répandues, des baumes que l'on vous applique, des parfums que l'on vous donne à respirer.

Là, j'attendis Marie doucement; j'étais disposé à l'attendre des heures et des journées. Un peu de l'atmosphère qui l'entoure était là déjà: toutes les choses très amoureuses ont un peu même odeur. Il le faut, puisque ces figures me donnaient la paix, qui me serait venue de tenir mon amie dans mes bras. Jésus! ce beau Christ effilé, presque élégant, que le bon moine épris a voulu faire reposer sur la croix: non souffrir! Le sang n'a pas laissé beaucoup de traces sur ses membres frêles: l'idée de ce Jésus endolori était insupportable au peintre. Tant qu'il l'a pu, il l'a épargné toujours. Il l'aimait trop. La tête blonde, penchée vers la droite, contemple, les paupières closes pourtant, les vingt saints pieux qui sont là, et le demi-sourire fin de sa lèvre divine semble dire que ne fût-ce que pour ceux-là seulement il valait encore la peine de mourir.

Ses pâles cheveux lui baisent le front, toutes les lèvres des bons saints sont avides de le baiser, et l'on dirait que c'est de ses lèvres mêmes que le peintre a modelé le corps tendre de ce Dieu d'amour.

L'Angelico, grand artiste, n'aimait point la vue du sang qui souille l'harmonie du corps, et les contorsions des martyrs lui répugnaient également. Mais il atteignit le sublime de la douleur, la merveilleuse beauté de l'âme tristement éperdue, dans la figure de la Vierge. Nul excès, nulle grimace: à peine des pleurs! Elle n'est pas couchée, abattue, tordue: elle est debout; sa belle face, grave, aux lignes immobiles, endure le possible. Et tout l'amour humain, le voilà, dans cette Madeleine aux longs cheveux blonds, qui, tout d'une masse, se jette embrasser le sein de la Mère.

J'attendais Marie entre ces murs bénis, en face de ces tendresses célestes. Quel degré d'extase atteindrions-nous ici? Je pensais que nous finirions par défaillir, et nous sentirions la vie s'écouler de nous, comme le sang, déjà exténué, de ce Jésus, filant, en ruisselets invisibles, de ses veines rompues. Et ce serait fait, nous aurions touché notre ciel...

Je voudrais garder chaque minute de l'heure qui s'écoulait en cet endroit bienheureux: ma fièvre, mon attente, l'embrassement de ces peintures, la caresse de l'air délicat qui m'environnait, la chaleur du dehors exaltant les bords visibles des toits rouges et le vert du jardin du cloître, les mouches bourdonnantes, et le premier concert des cloches florentines; ce lieu de paix et de volupté!...

Ayant entendu des pas, je n'osai me retourner; je demeurai tapi sur ma chaise, frissonnant, et le dos tourné à la porte. On approcha; je me couvris les yeux, de la main, de peur de voir trop tôt, ou me pétrissant une sorte de masque d'indifférence, pour le cas infiniment probable où ce ne seraient que des étrangers. On fit le tour des cloîtres; on passa devant la porte de ma petite salle du chapitre; on hésita; on n'entra pas encore. C'étaient des pas menus et légers. Je me faisais une certitude que c'était Marie. Je sentais son émotion, son coeur qui, à elle aussi, battait violemment. Elle m'avait vu, à n'en pas douter; elle avait dû changer de couleur et de visage; sa mère avait pu s'en apercevoir; elle ne voulait pas dire à sa mère: «Entrons là»; elle attendait que celle-ci vint d'elle-même; elle tremblait qu'elle ne vint point, qu'elle voulût visiter le reste du couvent auparavant; et si elle venait, elle tremblait à cause de l'inévitable scène de la rencontre.

On entra. Je voulais tout saisir au seul bruit des pas: j'interprétais le moindre bruit. Il y eut des hésitations; on s'attardait derrière moi; le gravier craquait; on piétinait sur place. Je me commandais de ne pas tourner la tête, dans la crainte d'une déconvenue. Puis, j'eus peur que Marie n'osât point, que son impatience lui fît mal et qu'enfin ces dames s'en allassent; enfin mille puérilités. Je me retournai brusquement en m'imposant de faire quelque signe de surprise si j'apercevais Mme Vitellier. Je ne sais ce que je fis.

Mme Vitellier se trouva juste en face de moi. Sa figure était décomposée; elle m'avait reconnu dès auparavant que je me fusse retourné, et elle demeurait terrifiée des conséquences de son voyage. Je dus pâlir encore en l'apercevant. Je la saluai; je regardai simultanément Marie. Elle vint tout de suite me donner la main, si spontanément, si vite, que nous en éprouvâmes tous visiblement une secousse vers le coeur. Je voulus parler; ma voix s'étrangla; nos yeux à tous se mouillèrent et nous demeurâmes assez confus tous les trois.

Mme Vitellier, la première, fit émerger là-dessus quelques paroles de politesse touchant leur voyage et le mien; elle m'interrogea sur les travaux qui m'amenaient en Italie. La pauvre femme n'entendait point mes réponses. Elle était partagée entre la crainte, en m'accueillant, de trahir sa maison, et celle de briser son enfant chétive en me repoussant. Ma passion fut si forte que je négligeai de me gêner de ces ambiguïtés et ne vis plus que Marie anémiée un peu par la maladie, secouée par la minute qui venait de s'écouler. Je lui tendis une chaise, et je la baisai des yeux, longuement, éperdûment.

Elle était vêtue d'un costume de laine blanche tout unie, et elle avait deux roses à sa ceinture: son chapeau de paille, aussi blanc, aux bords larges garnis d'une dentelle retombante, portait également une rose naturelle.

--J'ai été fort malade, monsieur, dit-elle, et vous avez de la peine à me reconnaître... En outre, mon costume est bien grotesque auprès de ma mine de chiffon?...

--Vous êtes, lui dis-je, une de ces matinées où l'on frissonne encore de l'hiver passé, où il y a un peu de feu dans la cheminée, déjà des fleurs dans la jardinière et où l'on ouvre toutes grandes les fenêtres au premier printemps...

Elle sourit à l'évocation d'une de nos heures les plus chères, alors qu'elle m'était apparue chez moi dans sa toilette claire et parmi mes fleurs. Nous nous cueillîmes dans les yeux tout notre passé d'amour; puis, instinctivement, nous regardâmes par la porte ouverte le poudroiement de cette chaleur tombée des toits de briques sur l'herbe drue du jardin.

--Ah! fit-elle, Florence et ce soleil!...

--Et ce cloître, ajoutai-je, en me retournant vers la Passion de Jésus!...

Elle regarda la figure sublime de la Vierge, et l'élan de Madeleine. Elle comprit; ses yeux s'humidisèrent encore; elle dit:

--Je vais mieux!

--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mme Vitellier, ne sachant que penser de tout cela. Monsieur, ajouta-t-elle bonnement, regardez, je vous prie, si cette enfant n'a pas changé depuis dix minutes, du tout au tout.

--Les jeunes filles, Madame, sont comme les fleurs dont les peintres se plaignent qu'elles n'aient aucune stabilité.

--Oh! dit Marie.

Je dus lui demander tout bas pardon de mes paroles banales.

Cependant Mme Vitellier, qui se remettait moins promptement que Marie, demeurait dans une grande perplexité. Il était visible à toutes sortes de petits mouvements saccadés de sa personne, qu'elle se demandait s'il n'était pas encore temps de fuir, d'emmener Marie loin de Florence où j'étais. Mais le miracle qui s'accomplissait dans la figure de la jeune fille la retenait. Elle était fort tentée de renoncer à la lutte, de s'abandonner à la destinée. Cependant la vision sans doute de la figure implacable de son mari lui donnait une brusque épouvante. Elle avait le sentiment d'endosser, dans l'instant, une responsabilité énorme. On ne lui accordait pas une minute de répit. Mon exaltation empêcha que je prisse pitié d'elle; j'étais si convaincu de la légitimité de mon amour, que tout ce combat m'apparaissait plutôt sous une forme burlesque. J'eusse pu, par simple discrétion, faire mine de laisser ces dames, et me retirer, provisoirement au moins. Je n'y pensai seulement pas. Je donnais libre cours à mon émotion; je manifestais ouvertement mon bonheur. Marie ne se cachait pas davantage. Je ne tardai pas à avouer que ma présence en Italie n'avait pas d'autre but que de parcourir les endroits où nous avions passé ensemble, soit avant de nous connaître, soit après cet inoubliable événement. Marie m'encourageait avec ardeur. Je confessais mon amour. J'y trouvais une étrange félicité, un goût insoupçonné; cette grande et grave détente m'enivrait à mesure. L'attitude de ma chère aimée bienheureuse, suspendue à mes lèvres, transfigurée et implorant cette pauvre maman terrorisée de son rôle, en face de cette scène religieuse, de Jésus en croix, dans cette sorte de chapelle, dans la solitude de ce cloître, tout rendait solennelle la minute présente. Mme Vitellier, très émue, s'avança tout à coup, me prit les mains:

--Je suis touchée, Monsieur, de la grande sincérité, de la grande honnêteté de vos sentiments... Votre compagnie nous sera agréable.

Je remerciai, fortement remué moi-même, garanti de l'attendrissement par l'étonnement que l'on éprouve à voir le chemin parcouru en si peu de temps. Marie alla silencieusement embrasser sa mère; c'était, à elle, son aveu. A ce moment, quelques personnes entrèrent et nous quittâmes le couvent Saint-Marc.

--Nous y reviendrons?

--Oh! oui, oui! nous y reviendrons.

Ces dames montèrent en voiture et nous nous donnâmes rendez-vous l'après-midi aux Jardins Boboli. Je me promenai quelque temps comme un homme ivre dans le mouvement de midi sur la place du Dôme et dans la via Calzaioli.

* * * * *

L'âme amoureuse reçoit de ces jardins toscans une étreinte si forte qu'elle s'y débat, comme étouffée tout d'abord, et ne cherche qu'à se dégager et à prendre l'air. Je songe à nos parcs de France, à mes beaux jardins de Touraine élégants et fleuris: ce sont des badinages et des caresses légères; ce sont des rêves aimables, de douces songeries d'amour. Ici, c'est l'amour même!

Le sombre bloc énorme et dur du palais Pitti, à pénétrer en premier lieu; après quoi vous vous secouez les épaules, vous cherchez en vain des feuillages aériens ou les nuances de fleurs harmonieusement combinées. Mais il faut se laisser prendre par des allées de cyprès noirs et aigus, pareils à des glaives d'une parade funéraire. Nulle fantaisie, nul caprice: point de jeux ni de mignardises, ainsi que le royal Versailles en ménagea dans l'intervalle de ses grandes attitudes. Ne tentez pas de fuir par un passage dérobé, une contre-allée vagabonde. Les cyprès vous mènent, montez entre ces haies ténébreuses; vous n'êtes plus libre, et aussi bien vous éprouvez un charme vif à l'emprise de cette nouvelle angoisse. Quelque chose d'ardent et de fort vous conduit. Au-dessus de vous est l'éclat brûlant du ciel. De courtes échappées vous ont laissé entrevoir les bords lointains de la coupe florentine: des oasis! Vous ne les souhaitez déjà plus; vous avez senti l'amère jouissance de l'enserrement dans ces feuillages de nuit; vous voudriez avoir la peur de ces taillis implacables et épais, et que les allées se resserrassent et que vous fussiez à pousser un cri! Adorables jardins de passion; terribles et voluptueuses promenades!

Ce fut sur la petite esplanade qui fait la crête de la colline où sont plantés ces jardins, que je vis Marie m'attendre à côté de sa mère. Elles étaient assises sur un banc d'où la vue, par une trouée dans les arbres, s'étend sur la ville et au delà. A mon pas, Marie se leva et vint à moi, non de cette allure sautillante qu'elle prenait quelquefois, par un reste de gentillesse enfantine; mais on lui sentait le poids de tous ses membres heureux. Je remarquai pour la première fois, je ne sais comment, le mouvement aisé de sa taille. Je n'avais jamais vu jusqu'alors que la façon toujours charmante dont elle était vêtue et le don qu'elle avait de tourner en grâce le plus ordinaire de ses gestes. Mais tout cela n'était que des choses qui s'agrémentaient autour d'elle, pour ainsi dire, comme des arabesques: l'attrait vivant de sa personne demeurait lointain, quasi inaperçu. Je me sentis rougir légèrement en découvrant la souplesse si tiède qu'elle eut à seulement se lever du banc. Elle avait dormi depuis le matin, sa figure était toute reposée; le bonheur d'un seul jour faisait refleurir entièrement sa jeunesse. Elle me dit en me donnant la main:

--Eh bien! vous avez l'air intimidé!...

--C'est l'effet que ça me produit, à moi!...

--Ça?... quoi?

--Ça, vous voyez bien, dis-je. Nous nous regardâmes avec des yeux presque confus; et le mot de «bonheur» erra sur nos lèvres à l'un et à l'autre; nous n'osâmes pas le prononcer.

Mme Vitellier m'accueillit comme un sauveur, un médecin qui lui eût rendu sa fille. Elle s'absorbait dans la pensée de cette résurrection, peut-être pour étouffer les inquiétudes que lui causait le parti qu'elle avait pris vis-à-vis de moi, peut-être par le penchant naturel de son coeur de mère.

--Regardez-la, me dit-elle à plusieurs reprises; la reconnaissez-vous?

--Tout de même un-peu!... et j'ajoutai hypocritement:

--Madame, à la vue d'un pays si incomparable, on renaîtrait du tombeau.

--Hélas! ajouta-t-elle à demi-voix et avec beaucoup de sens, tous les pays du monde sont peu de chose pour notre bonheur!

--C'est nous qui faisons tous les pays du monde, dit Marie; nous n'avons qu'à ouvrir les yeux quand le coeur va bien.

--Ouvrons-les donc! dis-je tout bas, du côté d'elle, et lui prenant la main à la dérobée. Pour moi, repris-je à haute voix, je suis plein de superstition ainsi que tous les pauvres esprits, et je ne crois pas seulement à l'action des paysages sur nous et de nous-mêmes sur les paysages, mais à celle de Dieu qui doit trouver, je ne dis pas un passe-temps, puisque hélas! pour sa grandeur, le temps ne s'écoule point, mais, pour le moins un jeu aimable en même temps qu'artistique, à nous poser successivement et malgré nous en des lieux plus ou moins harmonisés avec nos sentiments...

--C'est un plaisir de peintre...

--Ou même de modiste, fis-je, car il y met une fantaisie si vive que les pures règles de l'art en seraient parfois molestées; oui, je vois plus volontiers une main un peu noueuse et preste d'ouvrière d'élégance, froissant nerveusement les rubans ou les plumes, fondant ses tons à coups de chiquenaudes et s'offrant à l'occasion le ragoût d'une harmonie paradoxale, d'un assemblage ébouriffant... Aurai-je cessé d'être convenable?...

--Vous êtes à peine impertinent...

--Pourtant, c'est ainsi, et par un accord outrageant, que la plupart de nos contemporains et boulevardiers déséquilibrés, superficiels et sans culture, viennent s'adosser à ce fond florentin, qui est tout ordre, intelligence et rythme, et s'y déclarent en pamoison. Que dire des jeunes mariés qui accourent demander à ces dures murailles, à ces belles lignes sévères, à ces collines noires de cyprès et de lauriers ou à ces pâles pentes d'oliviers éteints, ou encore à ces tombeaux, l'initiation à la volupté de peluche qui les attend au retour? Ceux-là aussi ont confessé la minute harmonieuse! Ah! que la modiste doit rire en piquant ses chiquenaudes!

--Et nous! et nous! dit Marie, allez-vous aussi vous moquer de nous?

Ce rappel à nous-mêmes, dans le moment où l'énervement du bonheur me portait à la frivolité, par une pointe de griserie oublieuse, me redonna si vif le goût de la minute présente, que je ne pus tenir en place. Je me levai du banc où nous étions côte à côte, et je fis plusieurs pas de long en large sur la petite esplanade sablée qui était là. Je regardais tour à tour Marie et l'admirable développement du paysage florentin. Un pavement de toits rouges vieilli, hérissé de campaniles et de dômes; à gauche la pente vert sombre de Bellosguardo, les noires murailles de la ville; plus loin l'église du Carmine; le long ruban de l'Arno brillant sous le soleil; les verdures des Caccines; et un poudroiement de poussière argentée, sous le beau ciel, enveloppant au loin les villas et les collines et les arrière-collines échelonnées et pâlissantes jusqu'à d'imperceptibles pentes d'opale paresseuses.

--Et nous! et nous! répétai-je moi-même, après Marie, sans oser dire ce que je pensais de nous devant cette ville élégante et sévère où la lumière joue sur les marbres, où les marbres contiennent de discrètes merveilles et autour de quoi, parmi ces gris jardins d'olives, s'élèvent des villas heureuses toutes parfumées de roses. Et tout ce que j'avais à dire m'étouffait. Elle me comprit et fit d'elle-même cette remarque fine:

--Monsieur André, dit-elle, puisque vous voyez qu'avec la grâce et le je ne sais quoi de spirituel qu'ont toutes les choses ici, il y a un arrière-fonds de rudesse qui me fait peur et qui, à vous, je gage, doit vous râper les mains--je parle de la dure grisaille de la pierre et des arêtes tranchantes qu'ont les campaniles: celui du Palais Vieux, qui est si svelte, est terrible--voyez-vous aussi que tous ces petits trous carrés de fenêtres sont dénués de balcons? Les balcons adoucissent la rigueur des murailles, n'est-ce pas? on y sent toujours l'accoudement possible, le baiser à l'air du soir, un peu de rêverie, de confidence du dedans avec le dehors, que sais-je? enfin de l'aise humaine dont sont privées les maisons d'ici.

--Oui, oui! fis-je, la vie est enclose ici en quelque chose d'âpre et de rude: cela semble bien le pays des Grâces et des Amours; mais les Grâces et les Amours blessés dans le chemin étroit où leur belle nonchalance s'épandait, gardent au fond des yeux et dans leur énigmatique sourire la trace de la douleur bien-aimée qui donne tant de saveur à la vie!... Il faut aimer ces pierres dures, ces lignes impitoyables, et ces tranchants des campaniles...

C'est ainsi que nous tâchions d'exprimer notre coeur à mots demi-couverts dont Mme Vitellier pouvait demeurer incertaine de bien saisir le sens. La chère femme assurément ne nous comprenait pas tout à fait, mais son instinct lui découvrait que nous parlions d'amour. Elle hésitait à nous laisser verser ces gouttelettes brûlantes par quoi nous nous exaltions peu à peu. Mais d'un autre côté, notre bonheur la rendait bienheureuse. Elle cherchait un compromis; elle eût donné beaucoup pour être autorisée à nous permettre de parler. A défaut de cela, je pensai qu'elle se contenterait peut-être de ne pas nous entendre. Nous nous éloignâmes doucement, Marie me donnant le bras: nous n'avions pas l'air de nous en aller.

Du haut des jardins Boboli, une longue allée descend en ligne droite et en pente rapide au _bassin de l'Ilôt_ qui contient l'_Océan_, le magnifique marbre de Jean Bologne. Cette allée est bordée de statues, et de cyprès si hauts qu'elle est sombre et semble couverte. Tout au bout, le Jean Bologne apparaît comme une lumière. Nous ne pûmes résister au désir de nous oublier dans cette allée, dès que nous y fûmes engagés. Nous croyions que c'était là que nous allions tout nous dire; nous faisions seulement: «ha!»... «ha!» entre nos baisers. Elle me dit exactement le nombre des jours qui s'étaient écoulés depuis le baiser qui avait précédé ceux-là. Ce n'était pas par journées que je mesurais ces intervalles pénibles; néanmoins cette petite chose me fit un grand plaisir. Pendant ce temps, avec ma superstition ordinaire, sans doute bien sotte et puérile, je me fixais là-bas cette belle et blanche statue comme le terme du bonheur. Et je me disais: si nous l'atteignons, Marie et moi, ainsi unis et sans encombre, c'est que pareillement nous sommes destinés à atteindre la suprême félicité. Je n'osai lui confier cet enfantillage. J'étais partagé entre le désir d'arriver vite à ce but fatidique avant que Mme Vitellier ne nous appelât, par exemple, ou bien qu'il ne survînt quelque raison imprévue d'interrompre notre chemin, et le désir plus raisonnable de prolonger ces minutes délicieuses. Marie était suspendue à mon bras et radieuse. Enfin, quand elle put formuler quelques paroles suivies, elle me dit:

--Ah! André, maintenant tout ira bien, j'en suis sûre: l'événement d'aujourd'hui est si important!...

--Nous pensions à la même chose!

--N'avez-vous pas le même espoir?

--Si, si! fis-je, stupide, tenez!... mais courons!

--Grand fou! dit-elle.

Le temps m'avait paru si bref que je croyais avoir encore à courir pour atteindre vite le bassin de l'Ilôt. Nous manquâmes de nous y heurter les pieds.

--Ah! fis-je, déjà!... déjà!...

--Quoi donc? qu'avez-vous, voyons? dit Marie.

Je lui confessai ma sottise, et nous nous mîmes à rire tous les deux. Mais je ne sais pourquoi je demeurai mécontent quoique ayant atteint ma statue sans encombre. Etait-ce que j'y étais parvenu si vite, si étrangement vite, après avoir cru cette allée sans fin; était-ce donc que mon bonheur était si près de moi; ne le goûtais-je pas déjà tout entier?... et alors, après? Ah! misère que vouloir jouir demain plus vivement qu'aujourd'hui!

--Marie! lui dis-je, lui serrant les mains et nous asseyant sur un banc.